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La question du Libre Arbitre
#75
Cher Yyr, je souscris volontiers à ton analyse et aux exemples que tu donnes. Toutefois, il y a un (ou plutôt deux) points de détail sur lequel je pense qu'il ne faudrait pas exagérer l'acte d'humilité et de don de soi :

Yyr Wrote:Quelle émotion par exemple à suivre le roi bien-aimé de Nargothrond se dessaisir lui-même de sa royauté, de son royaume, et de sa vie, pour l'Amour des Hommes en général, et de Beren en particulier. Frodo aussi, dans son abandon, ce « lâcher prise », se laisse conduire, et à la fin véritablement porter. Dans cet abandon, naît un discernement et une puissance de générosité qui le gardent longtemps de l'Anneau. Dans cet abandon naît aussi la compassion. On ne peut pas ne pas penser aussi à ses compagnons, qui tous, font l'expérience parfois douloureuse mais toujours victorieuse, de la Charité, lorsque s'engageant sur la petite voie du service, de l'abandon, et de la Confiance : Merry et Pippin écuyers de Theoden et Denethor ;

L'amour qu'éprouve Finrod pour les Hommes et Beren en particulier est réel et sincère, c'est indéniable. Mais en même temps, son engagement dans la quête résulte du paiement d'une dette doublement contractée : d'abord en tant qu'ancien suzerain de Bëor et de sa lignée, il devait assistance et protection à Beren, son descendant. Ensuite, Barahir ayant sauvé la vie de Finrod lors de Dagor Bragollach, Finrod avait contracté une dette de sang qu'il ne pouvait nier, sauf à entacher son honneur. Dans ce cas de figure, Tolkien fait donc se rejoindre le code de conduite médiéval germanique et la valeur morale du don de soi de l'éthique chrétienne d'une manière que je trouve littérairement remarquable. Ainsi, le refus de la majorité des sujets de Finrod de l'aider dans cette quête ne fait que souligner par contraste la noblesse de la conduite du roi et sa capacité à se sacrifier pour accomplir ce que lui dicte à la fois son devoir et son amour. S'il fallait d'ailleurs souligner l'amour de Finrod pour Beren, ce ne serait pas tant dans sa décision initiale de l'aider dans sa quête, je pense, que dans son choix final de se sacrifier au moment où le loup-garou vient le dévorer : ayant accompagné Beren jusqu'au bout sans le trahir, rien ne forçait à cet ultime geste, sinon la charité et l'espérance que ce sacrifice serve à le sauver (alors qu'aucun indice matériel ne vient à se moment suggérer que Beren puisse s'en tirer malgré tout).

D'ailleurs, ne peut-on voir dans l'acte de Bëor de prendre pour suzerain Finrod, alors qu'il était jusqu'alors le chef de son clan, un précurseur des geste de Merry et Pippin vis-à-vis de Théoden et Denethor ? J'aurais tendance à y voir un parallèle tout à fait volontaire de la part de Tolkien, lorsqu'on considère les circonstances et les formulations adoptées. Quant à Merry et Pippin, justement, plutôt que l'éthique chrétienne stricto sensu, j'y verrais plutôt une inspiration tirée de la chevalerie chrétienne : le vassal s'humilie et se dévoue en effet à son seigneur, mais y gagne plus grande gloire et avantages matériels se faisant. Le cas de Sam s'en rapproche, encore qu'il faille sans doute là plus insister sur la notion d'amitié (fut-elle fondée sur une situation sociale inégale) que de vassalité.

Il me semble important de souligner les nuances de ces deux cas, justement pour montrer la progression voulue par Tolkien et insister sur les cas où l'éthique chrétienne de la charité et du sacrifice se montre toute nue, comme c'est le cas pour Frodo. Le contraste entre les destins ultérieurs de Frodo d'une part et de Merry et Pippin de l'autre (Sam étant précisément un cas intermédiaire entre les deux) ne fait que souligner la différence de leur rôle dans la guerre de l'Anneau.
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