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Lectures et confinement
#18
(re-)Lectures du moment :

Günther Anders, Sténogrammes philosophiques, Fario, 2015.

Un extrait qui développe une métaphore de circonstance :

[citation=G. Anders, Sténogrammes philosophiques, Fario, 2015, « Bibelots d'aujourd'hui », p. 68, 70-71]«Allons donc, c'est pas si grave.»
Si grave que quoi ?
C'est un des faits les plus massifs de notre époque : la banalisation et minimisation du fait le plus massif de notre époque [small][Anders, qui écrit dans les années 1960, parle ici de la Bombe Atomique et des essais répétés][/small]. Cette tendance est si forte, si générale, si inexorable que même parmi ceux qui critiquent cette tendance, fort peu sont armés contre elle : on ne sent que très rarement, dans le ton de la polémique, qu'on a vraiment affaire ici à un destin funeste.
[...]
Plus si grave que quoi ?
Minimiser les faits signifie : réprimer les faits.
Réprimer les faits signifie : opprimer les hommes qui (déjà parce que ces faits les mettent en danger) ont le droit d'en être informés, et qui pourraient peut-être regimber. Donc
La minimisation des faits signifie : privation de liberté ; signifie : oppression de l'homme.
[...]
L'action contraire de ceux qui relèvent les faits minimisés à hauteur de visibilité, restituant aux phénomènes réprimés leur format adéquat et redonnant à la chose déformée sa vraie forme, est qualifiée d' « exagération ». Ce terme est d'un usage si répandu que nous ne voyons aucune raison de ne pas l'adopter. Soit ;nous exagérons donc. L'exagération est une activité politique. Elle désigne une action de la liberté la libération des faits de la minuscule cellule dans laquelle la minimisation les a enfermés. Et avec elle, la libération de l'homme :rendu libre de regarder la vérité.
Lorsque des philosophes, accoutumés à travailler à l’œil nu, récusent l'exagération comme manquant de sérieux – et c'est naturellement ce que font la plupart d'entre eux –ils ne font pas mieux, c'est-à-dire :ils ne sont pas moins obsolètes et ridicules que le seraient des virologues qui refuseraient les microscopes et plaideraient donc pour une « virologie à l’œil nu ». Les virus sont-ils peut-être aussi grands qu'ils apparaissent à l’œil nu ? En ce cas, ils ne seraient pas. Ne sont-ils pas plutôt aussi grands qu'ils apparaissent dans leur agrandissement microscopique ? Ou même incomparablement plus grands [71] encore parce qu'incomparablement plus dangereux ? Si l'on présentait dans un film le travail dévastateur des virus grossis des millions de fois – la dangerosité de l'objet serait-elle exagérée dans la même mesure que sa taille en est agrandie ? Ou bien ne serait-elle pas alors seulement rendue visible ? C'est en ce sens que j'exagère.[/citation]

Pour contrebalancer, de la poésie, une dose préventive chaque jour.
Ainsi récemment :

[citation=Nicolas Dieterlé, Ici, pépie le cœur de l’oiseau-mouche, Arfuyen, 2008, p. 78, 84, 90.]« du soleil d’une claire vigueur à l’orage ténébreux, nous passons sans nous retourner, sans hésiter dans notre course, car, nous connaissons le prix, la beauté, de la persévérance », disent les oiseaux du chant. Entends-tu le bruissement de leurs ailes dans l’étendue ?

*
Trois oiseaux se sont posés sur le fil de ma joie et, bougeant légèrement, l’ont rendu musical

*
où repose l’éternité ? Dans l’étincelle du brin d’herbe, dans la clarté de l’eau soumise, heureuse, dans le sourire qui désenchaîne, dans le corps délié. Mais aussi par-delà eux, infiniment, dans un lieu sans nom qui n’est pas de ce monde, un lieu sans clôtures, sans dédales autres que ceux, exquis, de l’amour, tel une plaine immobile traversée des pollen de l’Accord
*
[/citation]

et aujourd'hui :

[citation=Octavio Paz, L'Arc et la Lyre, Gallimard, 1993 (1965), p. 326-327.]Le poète moderne est voué à la solitude, condamné qu’il est à vivre dans les couches souterraines de l’histoire. C’est un exilé, même si nul décret ne l’oblige à quitter son pays. En un certain sens, jamais Dante n’abandonna Florence, car l’ancienne société garda toujours une place au poète. Les liens avec sa ville ne se rompirent pas : ils se transformèrent et la relation ne cessa d’être vivante et dynamique. Être l’ennemi de l’État, perdre certains droits civiques; subir la vengeance ou la justice de sa ville natale n’a rien de commun avec la privation de l’identité personnelle. Car dans ce dernier cas la personne disparaît, devient une ombre. Le poète moderne n’a pas droit de cité, parce qu’effectivement il n’est « personne ». Ce n’est pas là une métaphore : la poésie n’existe pas pour la bourgeoisie ni pour les masses contemporaines. L’exercice de la poésie peut être une distraction ou une maladie, mais jamais une profession : le poète ne travaille ni ne produit. C’est pourquoi les poèmes ne valent rien : ils ne sont pas des produits d’échange. L’effort qu’exige leur création ne peut se traduire en valeur travail. La circulation commerciale est la forme la plus complète et active d’échange que connaisse notre [327] société et la seule qui mesure la valeur. Comme la poésie ne peut être un bien d’échange, elle n’est pas réellement une valeur. Et comme elle n’est pas une valeur, elle n’a pas d’existence réelle en notre monde. L’élimination s’opère doublement : ce dont parle le poète n’est pas réel, parce qu’il ne peut être assimilé à une marchandise ; et la création poétique n’est pas une occupation, un travail ou une activité définie, puisqu’on ne saurait la rémunérer. C’est pour¬quoi le poète n’a pas de statut social. La polémique sur le « réalisme » s’éclairerait sous un autre jour si ceux qui reprochent à la poésie moderne son dédain de la « réalité sociale » se rendaient compte qu’ils ne font que reconduire l’attitude de la bourgeoisie. La poésie moderne ne parle pas de « choses réelles », parce qu’on a décidé d’abolir toute une partie de la réalité : celle-là même qui, depuis toujours, est source de la poésie. […] Nul ne se reconnaît dans la poésie moderne, parce que nous avons été mutilés et que nous avons oublié ce que nous étions avant cette opération chirurgicale. Dans un monde de boiteux, quiconque assure qu’il existe des êtres à la démarche saine est un visionnaire, un homme qui s’évade du réel. En réduisant le monde aux données de la conscience et les œuvres à une valeur de travail-marchandise, on a du même coup rejeté de du sphère du réel le poète et ses œuvres.[/citation]


S.
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