De nombreuses lectures de mon côté, ces six dernières semaines...
Je compte évidemment à part J. R. R. Tolkien et Robert E. Howard, puisque ces deux-là relèvent depuis longtemps, pour moi, plus ou moins de la lecture continue, avec ou sans confinement. Du reste, ils sont aujourd'hui, en littérature, un peu l'équivalent pour moi de Paul Verhoeven au cinéma : le degré de familiarité avec l'œuvre est devenu tel, me concernant, qu'il y aurait, pour le travail de chaque auteur, trop de choses à dire à chaque fois, même en tant que simple lecteur ou spectateur.
S'agissant de Verhoeven, il est de facto, chose rare, présent par ses films en intégralité dans ma vidéothèque, car je connais tous ses longs métrages et les apprécie beaucoup quasiment tous — même si son premier long métrage (Business is business, 1971), consacré à la prostitution aux Pays-Bas au début des années 1970, peut apparaître comme un simple coup d'essai de jeunesse, si j'ose dire, en comparaison de tout ce qu'il a filmé par la suite : s'il devait travailler à nouveau sur ce sujet aujourd'hui, le résultat serait sans doute différent, quoique toujours du Verhoeven ; quant à son dernier film hollywoodien, consacré au thème de l'homme invisible mais dont je tairais le nom, il l'a quelque peu renié (faute de liberté artistique à l'époque, en l'an 2000) et je ne lui donne pas tort, même si le résultat reste formellement correct. Bref, mis à part ces deux légers bémols dans sa filmographie (personne n'est parfait), j'adore son cinéma, notamment pour son sens profond de l'ironie, cette ironie qui est sans doute un art aujourd'hui perdu comme Verhoeven l'a souvent dit lui-même. Katie Tippel (Keetje Tippel, 1974), Soldier of Orange (Soldaat van Oranje, 1977), Le Quatrième Homme (De vierde man, 1983), La Chair et le Sang (Flesh + Blood, 1985), Total Recall (1990), Basic Instinct (1992), Starship Troopers (1997), Black Book (Zwartboek, 2006), Elle (2016), pour ne citer là que ceux que j'aime le plus : vraiment, j'aurai trop de choses à dire sur les films de ce grand cinéaste, tous intéressants et souvent excellents, Verhoeven sachant selon moi mettre en scène comme personne les grands sujets, essentiels, qui lui sont chers : la violence, le sexe et la religion.
Du reste, vu l'état actuel de l'industrie cinématographique, et le peu de goût que j'ai pour la majorité des films de cinéma sortis en salles depuis une douzaine d'années, il est encore un réconfort pour moi de savoir qu'un cinéaste comme Verhoeven, malgré son âge, n'a pas encore pris sa retraite : il vient ainsi de terminer un film sur la vie de la religieuse catholique italienne Benedetta Carlini (1591-1661), film que j'attends avec grand intérêt, et qui ne plaira certainement pas aux associations catholiques intégristes — le film devait sortir en salles cette année, et je ne peux qu'espérer, vu les circonstances actuelles (il était censé être présenté à Cannes), qu'il soit effectivement bientôt visible, d'une manière ou d'une autre.
Le cinéaste parlant volontiers de son travail, il existe plusieurs ouvrages consacrés à Verhoeven, particulièrement en français, la dernière partie de sa carrière (qui se poursuit actuellement en France, après les Pays-Bas des origines, puis Hollywood, puis à nouveau les Pays-Bas) ne s'intégrant toutefois, par la force des choses, que progressivement et récemment dans l'appréciation de son œuvre. L'un des meilleurs ouvrages en question, voire peut-être le meilleur jusqu'ici (même s'il mériterait, comme les autres, une petite mise à jour aujourd'hui) est, à mes yeux, sans doute celui de l'historien de l'art Nathan Réra, que je relis toujours de temps en temps : Au Jardin des délices. Entretiens avec Paul Verhoeven (Rouge Profond, 2010).

Et puisqu'il est donc censé être ici question de livres, il se trouve que, parmi mes relectures actuelles, figure un ouvrage très documenté de Paul Verhoeven lui-même, paru en néerlandais en 2008 et en français en 2015 : Jésus de Nazareth (Jezus van Nazaret), né d'un projet de film de fiction sur ce que Jésus a réellement dit et fait dans le contexte de son époque, sujet que le cinéaste a finalement préféré traiter par écrit et de façon documentaire à partir de ses recherches personnelles. Paul Verhoeven est quelqu'un qui, tout en étant profondément athée, est passionné par la figure de Jésus de Nazareth, dans sa dimension historique, au point de l'avoir longuement étudié de près au sein du Jesus Seminar, en s'efforçant d'éviter les écueils de la théologie. En faisant ainsi abstraction des certitudes religieuses, à relire son livre encore aujourd'hui, ce que Verhoeven y dit du message à retenir de Jésus, et de son importance au regard de l'histoire, me parait fort juste, que l'on soit athée ou simplement agnostique, voire même croyant sans être obsédé par les dogmes de l'Église (ou des Églises), Jésus de Nazareth pouvant être aussi bien Fils de Dieu, pour les chrétiens, que prophète pour les musulmans ou agitateur pour les juifs.

Ne citer, à cette aune, que des passages de ce livre passionnant est forcément très réducteur par rapport à l'ensemble du long travail de recherche de l'auteur. Tout au plus cela pourra-t-il donner une idée du point de vue général de Verhoeven, point de vue qui, en tout cas, ne relève pas plus de la fiction que celui des théologiens qui n'ont pas manqué de le critiquer :
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[citation=Paul Verhoeven, Jésus de Nazareth (Jezus van Nazaret, 2008), Avant-propos de Rob Van Scheers, traduction du néerlandais d'Anne-Laure Vignaux, Paris, Éditions Aux forges de Vulcain, 2015, p. 15-23.]Je vois en Jésus un homme. Je ne le considère pas comme le « fils de Dieu », mais plutôt comme un Jésus mythologique, né de notre aspiration à reconnaître en autrui l'image de Dieu. [...]
Dans cet ouvrage, j'ai essayé de jeter le regard le plus « pur » possible sur la vie de Jésus, de cerner le Jésus sans artifices. Je le regarde avec un intérêt qui s'apparente à une forme d'amour. Mais sur quoi cet amour débouche, je l'ignore : un sabotage du christianisme ? Mes conclusions suggèrent-elles qu'en Occident, nous vivons depuis deux mille ans déjà dans un gigantesque mensonge, ainsi que plus d'un philosophe l'a d'ailleurs affirmé au cours des derniers siècles ? Les Évangiles, avec leurs déformations, nous ont-ils bernés à propos de Jésus et de la personne qu'il était réellement ? Ou ce livre nous aide-t-il justement à reconstruire les fondations du christianisme, comme le pasteur Klaas Hendrikse, par exemple, a tenté de le faire dans son « manifeste » Geloven in een God die niet bestaat [Croire en un Dieu qui n'existe pas] ?[/citation]
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[citation=Paul Verhoeven, Jésus de Nazareth (Jezus van Nazaret, 2008), op. cit., p. 257-258.]Jésus est mort. Son esprit a été détruit, tout comme ceux d'Einstein et de Mozart. Jamais aucune résurrection physique ne s'est produite. Cela me ramène au début de ce livre : que reste-t-il alors du christianisme ? Paul a-t-il raison quand il dit : « Et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi votre foi »(*) ?
Je ne pense pas. Je crois que nous devons regarder les choses autrement. Nous devons retourner à la vision du Royaume de Dieu propre à Jésus, telle qu'il l'a formulée dans le Sermon sur la montagne. L'utopie humaine qui y est proposée ne sera toutefois pas réalisée par Dieu comme acte autonome, ainsi que Jésus le pensait. Ce Royaume-là ne viendra pas. L'image de l'homme que Jésus imagine ne peut devenir réalité qu'à partir de l'homme lui-même : faire preuve de noblesse envers ceux qui n'ont pas reçu la chance de subvenir à leurs propres besoins, dépasser rancunes et rancoeur, accueillir à bras ouverts ceux qui reconnaissent avoir commis un méfait, traiter l'ennemi comme un égal lorsqu'il est à terre. Bref, avoir conscience que tout homme, sans exception, est aussi vivant que nous le sommes et a tout autant le droit de vivre. Même si l'amour de ses ennemis est quasi impossible à mettre en pratique (sauf peut-être dans quelques millions d'années... ?), le principe qui veut que l'on montre de la compréhension pour le point de vue de l'ennemi et que l'on parte du principe qu'il a autant de raisons pour le défendre que nous en avons pour défendre le nôtre pourrait permettre d'éviter bien des antagonismes.
(*) I Corinthiens, XV, 14. (NdA)
[/citation]
Oui, selon moi, dans le sillage de Paul Verhoeven, et sans pour autant être « déloyal » comme pouvait le craindre Karl Jaspers, le message essentiel à retenir de Jésus de Nazareth est sans doute au moins celui-là : à défaut de pouvoir aimer ses ennemis, on doit pouvoir se montrer capable, même si c'est difficile, de respecter et d'essayer de comprendre celui ou celle qui ne pense pas comme nous au point, parfois, d'être devenu l'ennemi. Ce message me parait simplement à méditer, en songeant entre autres à l'évocation conjointe de « Ceux qui ont donné la mesure de l'humain » — Socrate, Bouddha, Confucius, Jésus — que propose Jaspers, et dont j'ai déjà parlé dans un autre fuseau.
Signalons d'ailleurs, au passage, que l'éditeur judicieux de ce livre de Verhoeven dans notre langue (Aux forges de Vulcain) se trouve être aussi celui qui a eu l'autre très bonne idée de publier en français les romances de William Morris. Coquilles mises à part, la traduction française proposée du texte de Verhoeven reprend fidèlement la version originale en néerlandais, ce qui n'est apparemment pas le cas, par contre, de la traduction en anglais, pour ce que j'ai pu en voir en ligne.
[séparation]
À part cela, j'ai relu (je relis) quelques textes d'un certain nombre d'auteurs de fiction et de poésie : Arthur Machen, William H. Hodgson (sorte de « chaînon manquant » entre Jules Verne et H. P. Lovecraft), Paul Valéry, Pierre Louÿs, José-Maria de Heredia, Leconte de Lisle, Baudelaire, Nerval, Prosper Mérimée, Théophile Gautier, Les Mille et Une Nuits, Jean de La Fontaine, Louise Labé, L'Arétin, L'Arioste (avec Yves Bonnefoy, préfacier du Roland furieux), Geoffrey Chaucer, Boccace (le début de son Décaméron, au moins par certains aspects, ne manque pas d'actualité), Ovide, Virgile... Je ne relis pas des volumes entiers, mais je puise simplement dans ma bibliothèque, un jour après l'autre, de quoi me nourrir en esprit, tout en ne négligeant pas le plaisir... ni le travail d'écriture et de dessin en parallèle (sans parler de la cuisine).

Paolo Calliari, dit Véronèse (1528-1588).
Allégorie de l'Amour, dit le Respect, vers 1575.
Huile sur toile, 186 x 194 cm.
Londres, The National Gallery.
Ces derniers jours, comme à l'accoutumée, j'ai également encore ouvert mon Montaigne... et j'y ai notamment retrouvé cette fois-ci le chapitre V du livre III, invitant à un long cheminement discursif dans le sillage des poètes antiques (Virgile en premier lieu), à une réflexion sur la vieillesse, la sexualité, l'amour, le plaisir, le mariage, la jalousie, les conditions féminine et masculine, les pouvoirs de la poésie... C'est un des meilleurs chapitres des Essais.
Michel de Montaigne semble, à première vue, accorder à la notion d'amour le simple sens attribuable au mot latin amor — « amour », « affection », « vif désir » —, soit le sens ordinaire d'affection réciproque entre deux personnes incluant aussi bien la tendresse que l'attirance physique.
Dans le contexte intellectuel du XVIe siècle, il semble toutefois avoir une conception de l'amour humain assez proche, sur un principe général, de celle d'Agostino Nifo (Cf. une autre de mes relectures : A. Nifo, De pulchro et amore [Du beau et de l'amour, 1531], traduit par Laurence Boulègue et publié dans une édition bilingue français-latin en deux volumes [en 2003 et 2011] par Les Belles Lettres), à savoir celle d'un amour humain conçu comme sentiment de désir, mêlant charme et affection à l'égard de l'être aimé, et s'accomplissant dans un plaisir sensuel mutuel concernant à la fois le corps et l'âme, en tenant compte de la force peu maîtrisable de l'énergie sexuelle mais sans pour autant que ces sentiment et plaisir, proprement humains, soient réductibles à une simple concupiscence « bestiale ».
Je ne vais pas me lancer dans une thèse sur le sujet (même s'il y aurait sans doute matière à le faire), mais toujours est-il que Nifo a une conception sensualiste de l'amour humain (il conteste en cela les hiérarchies néoplatoniciennes des sens et des amours, et réhabilite ainsi l'amour charnel) qui me parait plutôt compatible avec la conception de Montaigne, celle fut-elle moins élaborée dans le cadre des Essais, qui ne constituent certes pas un savant traité de philosophie en général, ni de philosophie de l'amour en particulier. Cependant, comme Nifo avant lui mais bien sûr à sa façon, Montaigne s'appuie sur une certaine tradition poétique antique, celles des poètes latins évoquant l'« amour-désir », cupido.
La réflexion de Montaigne sur l'amour tend en tout cas à un certain dépassement de la traditionnelle opposition philosophique entre l'égoïste amour-passion et l'amour-action altruiste, en ce sens que l'auteur des Essais est attaché à un bon usage des plaisirs, dont participe l'amour humain, lequel correspondant dans l'esprit de Montaigne, comme d'ailleurs dans celui de Nifo avant lui, aux relations des hommes avec les femmes.
À l'aune de la sagesse raisonnable dont il voit la possibilité au fil de ses réflexions, Montaigne entend s'écarter de deux excès : le refus du plaisir et la soumission à celui-ci. Montaigne parle donc d'amour, de sexualité, de façon simple et naturelle, semblant avoir trouvé un équilibre entre pudeur et liberté, dans le cheminement d'une pensée de l'action sans dogmatisme, mêlée à une sorte d'éthique du plaisir et de la joie, pour reprendre à peu près une formulation que j'ai pu lire ailleurs. Montaigne n'en reste pas moins un homme de son temps (comme l'était aussi Rabelais, par exemple), mais avec une pensée critique qui lui fait examiner le sujet avec un souci de vérité et sans ostentation. S'il ne nie pas des différences et des conflits, notamment autour de la question du mariage et de la diversité des attentes sexuelles dans ce cadre comme hors de celui-ci, l'auteur des Essais constate in fine peu de distinctions à faire entre les hommes et les femmes, sur fond d'identité humaine façonnée à l'aune d'un seul et même moule, d'où cette conclusion de chapitre, sur un ton ironique, sur ce qui réunit les hommes et les femmes, au fond largement semblables selon Montaigne jusque dans le ridicule et les reproches qu'ils peuvent mutuellement se faire : dans un âtre, pelle et tisonnier sont au service d'un même feu, en l'occurrence ici l'amour.
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[citation=Montaigne, Les Essais, texte de 1595 publié par Marie de Gournay, édition établie, présentée et annotée par Jean Céard avec la collaboration de Denis Bjaï, Bénédicte Boudou et Isabelle Pantin, Paris, Librairie Générale Française, 2001, coll. « La Pochothèque » (Le Livre de Poche), Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 1355.]O le furieux avantage que l'opportunité ! Qui me demanderait la première partie(1) en l'amour, je répondrais, que c'est savoir prendre le temps : la seconde de même : et encore la tierce. C'est un point qui peut tout. J'ai eu faute de fortune(2) souvent, mais parfois aussi d'entreprise(3). Dieu garde de mal(4) qui peut encore s'en moquer. Il y faut en ce siècle plus de témérité : laquelle nos jeunes gens excusent sous prétexte de chaleur. Mais si elles y regardaient de près, elles trouveraient qu'elle vient plutôt de mépris. Je craignais superstitieusement d'offenser : et respecte volontiers, ce que j'aime. Outre ce(5) qu'en cette marchandise, qui en ôte la révérence(6), en efface le lustre.
(1) qualité. (2) manqué de fortune. (3) d'initiative. (4) Que Dieu protège (subjonctif optatif). (5) le fait. (6) le respect.
[/citation]
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[citation=Montaigne, Les Essais, op. cit., Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 1383-1384. Annotation originale partiellement aménagée par votre serviteur.]Ils font les poursuivants en Italie, et les transis, de celles mêmes qui sont à vendre(1) : et se défendent ainsi : Qu'il y a des degrés en la jouissance : et que par services(2) ils veulent obtenir pour eux, celle qui est la plus entière. Elles ne vendent que le corps : La volonté ne peut être mise en vente, elle est trop libre et trop sienne : Ainsi ceux-ci disent, que c'est la volonté qu'ils entreprennent(3), et ont raison. C'est la volonté qu'il faut servir et pratiquer. J'ai horreur d'imaginer mien, un corps privé d'affection(4). Et me semble, que cette forcènerie est voisine à(5) celle de ce garçon(6), qui alla saillir par amour, la belle image de Venus que Praxiteles avait faite : Ou de ce furieux Ægyptien(7), échauffé après la charogne d'une morte qu'il embaumait et ensuairait(8) [...]. Periander fit plus merveilleusement(9) : qui étendit l'affection conjugale (plus réglée et légitime) à la jouissance de Melissa sa femme trépassée. Ne semble-ce pas être une humeur lunatique de la Lune, ne pouvant autrement jouir d'Endymion son mignon, l'aller endormir pour plusieurs mois : et se paître de la jouissance d'un garçon qui ne se remuait(10) qu'en songe ? Je dis pareillement, qu'on aime un corps sans âme, quand on aime un corps sans consentement, et sans son désir. Toutes jouissances ne sont pas unes(11) : Il y a des jouissances étiques et languissantes : Mille autres causes que la bienveillance, nous peuvent acquérir cet octroi des dames : Ce n'est suffisant témoignage d'affection : Il y peut échoir de la trahison, comme ailleurs : elles n'y vont parfois que d'une fesse ;
tanquam thura merumque parent :
absentem marmoreamue putes(12).
[comme si elles préparaient l'encens et le vin pur : — on dirait qu'elle est absente ou de marbre.]
(1) les courtisanes, que Montaigne a pu voir à Rome. (2) en achetant leurs services. (3) tâchent de gagner. (4) de désir. (5) cette folie furieuse est voisine de. (6) D'après Valère Maxime, VIII, XI, ext. 4. (7) D'après Hérodote, II, 89. (8) enveloppait dans un suaire. (9) fit quelque chose de plus étonnant. Toujours d'après Hérodote, V, 92. (10) n'avait de mouvement. (11) de même sorte. (12) Martial, XI, CIV, 12, et LX, 8.
[/citation]
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[citation=Montaigne, Les Essais, op. cit., Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 1402-1403. Annotation originale partiellement aménagée par votre serviteur.]Or c'est(1) un commerce qui a besoin de relation et de correspondance : Les autres plaisirs que nous recevons, se peuvent reconnaître par récompenses de nature diverse : mais cettui-ci ne se paye que de même espèce de monnaie. En vérité en ce déduit(2), le plaisir que je fais, chatouille plus doucement mon imagination, que celui qu'on me fait. Or cil n'a rien de généreux, qui(3) peut recevoir plaisir où il n'en donne point : c'est une vile âme, qui veut tout devoir, et qui se plaît de nourrir de la conférence(4), avec les personnes auxquels(5) il est en(6) charge.
(1) l'amour. (2) ce délectable passe-temps. (3) Or il n'a rien de noble, celui qui. (4) d'entretenir des relations. (5) auxquelles. (6) à.
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[citation=Montaigne, Les Essais, op. cit., Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 1407. Annotation originale partiellement aménagée par votre serviteur.]Je dis, que les mâles et femelles, sont jetés en même moule, sauf l'institution(1) et l'usage, la différence n'y est pas grande : Platon(2) appelle indifféremment les uns et les autres, à la société(3) de tous études, exercices, charges et vacations guerrières et paisibles(4), en sa république. Et le philosophe Antisthenes(5), ôtait toute distinction entre leur vertu et la nôtre. Il est bien plus aisé d'accuser l'un sexe, que d'excuser l'autre. C'est ce que l'on dit, Le fourgon(6) se moque de la pelle(7).
(1) l'éducation. (2) Dans La République, V, 452a-457a. (3) au partage. (4) professions du temps de guerre et du temps de paix. (5) D'après Diogène Laërce, VI, 12 (« À l'homme et à la femme appartient la même vertu », trad. M.-O. Goulet-Cazé). (6) tisonnier. Fourgonner est une métaphore courante de l'acte sexuel dans les récits facétieux du temps (J. Starobinski). (7) « La pelle se moque du fourgon. Se dit en parlant de deux personnes, également ridicules, qui se moquent l'une de l'autre » (Le Roux, Dict. comique).
[/citation]

Lambert Sustris (v.1515-1520-v.1568)
Vénus et l'Amour, vers 1550.
Huile sur toile, 132 x 184 cm.
Paris, Musée du Louvre.
De mes fenêtres, chaque jour (et même une partie de la nuit), j’entends le concert des oiseaux, si présents en ville en ce printemps confiné, dans les arbres et les jardins, sur les pelouses, les balcons, les toits et les lignes électriques, dans les murs et les corniches des bâtiments, et sur les eaux du canal non loin duquel j'habite... Ils ont aussi été l'occasion, en parallèle d'observations personnelles, d'une relecture à caractère ornithologique dont je reviendrai peut-être parler ici, le sujet ayant également sa place en ces lieux, à lire notamment une partie du partage poétique de Sosryko.
B.
[EDIT (15/07/2020): correction des espacements et séparations entre paragraphes]
Je compte évidemment à part J. R. R. Tolkien et Robert E. Howard, puisque ces deux-là relèvent depuis longtemps, pour moi, plus ou moins de la lecture continue, avec ou sans confinement. Du reste, ils sont aujourd'hui, en littérature, un peu l'équivalent pour moi de Paul Verhoeven au cinéma : le degré de familiarité avec l'œuvre est devenu tel, me concernant, qu'il y aurait, pour le travail de chaque auteur, trop de choses à dire à chaque fois, même en tant que simple lecteur ou spectateur.
S'agissant de Verhoeven, il est de facto, chose rare, présent par ses films en intégralité dans ma vidéothèque, car je connais tous ses longs métrages et les apprécie beaucoup quasiment tous — même si son premier long métrage (Business is business, 1971), consacré à la prostitution aux Pays-Bas au début des années 1970, peut apparaître comme un simple coup d'essai de jeunesse, si j'ose dire, en comparaison de tout ce qu'il a filmé par la suite : s'il devait travailler à nouveau sur ce sujet aujourd'hui, le résultat serait sans doute différent, quoique toujours du Verhoeven ; quant à son dernier film hollywoodien, consacré au thème de l'homme invisible mais dont je tairais le nom, il l'a quelque peu renié (faute de liberté artistique à l'époque, en l'an 2000) et je ne lui donne pas tort, même si le résultat reste formellement correct. Bref, mis à part ces deux légers bémols dans sa filmographie (personne n'est parfait), j'adore son cinéma, notamment pour son sens profond de l'ironie, cette ironie qui est sans doute un art aujourd'hui perdu comme Verhoeven l'a souvent dit lui-même. Katie Tippel (Keetje Tippel, 1974), Soldier of Orange (Soldaat van Oranje, 1977), Le Quatrième Homme (De vierde man, 1983), La Chair et le Sang (Flesh + Blood, 1985), Total Recall (1990), Basic Instinct (1992), Starship Troopers (1997), Black Book (Zwartboek, 2006), Elle (2016), pour ne citer là que ceux que j'aime le plus : vraiment, j'aurai trop de choses à dire sur les films de ce grand cinéaste, tous intéressants et souvent excellents, Verhoeven sachant selon moi mettre en scène comme personne les grands sujets, essentiels, qui lui sont chers : la violence, le sexe et la religion.
Du reste, vu l'état actuel de l'industrie cinématographique, et le peu de goût que j'ai pour la majorité des films de cinéma sortis en salles depuis une douzaine d'années, il est encore un réconfort pour moi de savoir qu'un cinéaste comme Verhoeven, malgré son âge, n'a pas encore pris sa retraite : il vient ainsi de terminer un film sur la vie de la religieuse catholique italienne Benedetta Carlini (1591-1661), film que j'attends avec grand intérêt, et qui ne plaira certainement pas aux associations catholiques intégristes — le film devait sortir en salles cette année, et je ne peux qu'espérer, vu les circonstances actuelles (il était censé être présenté à Cannes), qu'il soit effectivement bientôt visible, d'une manière ou d'une autre.
Le cinéaste parlant volontiers de son travail, il existe plusieurs ouvrages consacrés à Verhoeven, particulièrement en français, la dernière partie de sa carrière (qui se poursuit actuellement en France, après les Pays-Bas des origines, puis Hollywood, puis à nouveau les Pays-Bas) ne s'intégrant toutefois, par la force des choses, que progressivement et récemment dans l'appréciation de son œuvre. L'un des meilleurs ouvrages en question, voire peut-être le meilleur jusqu'ici (même s'il mériterait, comme les autres, une petite mise à jour aujourd'hui) est, à mes yeux, sans doute celui de l'historien de l'art Nathan Réra, que je relis toujours de temps en temps : Au Jardin des délices. Entretiens avec Paul Verhoeven (Rouge Profond, 2010).

Et puisqu'il est donc censé être ici question de livres, il se trouve que, parmi mes relectures actuelles, figure un ouvrage très documenté de Paul Verhoeven lui-même, paru en néerlandais en 2008 et en français en 2015 : Jésus de Nazareth (Jezus van Nazaret), né d'un projet de film de fiction sur ce que Jésus a réellement dit et fait dans le contexte de son époque, sujet que le cinéaste a finalement préféré traiter par écrit et de façon documentaire à partir de ses recherches personnelles. Paul Verhoeven est quelqu'un qui, tout en étant profondément athée, est passionné par la figure de Jésus de Nazareth, dans sa dimension historique, au point de l'avoir longuement étudié de près au sein du Jesus Seminar, en s'efforçant d'éviter les écueils de la théologie. En faisant ainsi abstraction des certitudes religieuses, à relire son livre encore aujourd'hui, ce que Verhoeven y dit du message à retenir de Jésus, et de son importance au regard de l'histoire, me parait fort juste, que l'on soit athée ou simplement agnostique, voire même croyant sans être obsédé par les dogmes de l'Église (ou des Églises), Jésus de Nazareth pouvant être aussi bien Fils de Dieu, pour les chrétiens, que prophète pour les musulmans ou agitateur pour les juifs.

Ne citer, à cette aune, que des passages de ce livre passionnant est forcément très réducteur par rapport à l'ensemble du long travail de recherche de l'auteur. Tout au plus cela pourra-t-il donner une idée du point de vue général de Verhoeven, point de vue qui, en tout cas, ne relève pas plus de la fiction que celui des théologiens qui n'ont pas manqué de le critiquer :
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[citation=Paul Verhoeven, Jésus de Nazareth (Jezus van Nazaret, 2008), Avant-propos de Rob Van Scheers, traduction du néerlandais d'Anne-Laure Vignaux, Paris, Éditions Aux forges de Vulcain, 2015, p. 15-23.]Je vois en Jésus un homme. Je ne le considère pas comme le « fils de Dieu », mais plutôt comme un Jésus mythologique, né de notre aspiration à reconnaître en autrui l'image de Dieu. [...]
Dans cet ouvrage, j'ai essayé de jeter le regard le plus « pur » possible sur la vie de Jésus, de cerner le Jésus sans artifices. Je le regarde avec un intérêt qui s'apparente à une forme d'amour. Mais sur quoi cet amour débouche, je l'ignore : un sabotage du christianisme ? Mes conclusions suggèrent-elles qu'en Occident, nous vivons depuis deux mille ans déjà dans un gigantesque mensonge, ainsi que plus d'un philosophe l'a d'ailleurs affirmé au cours des derniers siècles ? Les Évangiles, avec leurs déformations, nous ont-ils bernés à propos de Jésus et de la personne qu'il était réellement ? Ou ce livre nous aide-t-il justement à reconstruire les fondations du christianisme, comme le pasteur Klaas Hendrikse, par exemple, a tenté de le faire dans son « manifeste » Geloven in een God die niet bestaat [Croire en un Dieu qui n'existe pas] ?[/citation]
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[citation=Paul Verhoeven, Jésus de Nazareth (Jezus van Nazaret, 2008), op. cit., p. 257-258.]Jésus est mort. Son esprit a été détruit, tout comme ceux d'Einstein et de Mozart. Jamais aucune résurrection physique ne s'est produite. Cela me ramène au début de ce livre : que reste-t-il alors du christianisme ? Paul a-t-il raison quand il dit : « Et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi votre foi »(*) ?
Je ne pense pas. Je crois que nous devons regarder les choses autrement. Nous devons retourner à la vision du Royaume de Dieu propre à Jésus, telle qu'il l'a formulée dans le Sermon sur la montagne. L'utopie humaine qui y est proposée ne sera toutefois pas réalisée par Dieu comme acte autonome, ainsi que Jésus le pensait. Ce Royaume-là ne viendra pas. L'image de l'homme que Jésus imagine ne peut devenir réalité qu'à partir de l'homme lui-même : faire preuve de noblesse envers ceux qui n'ont pas reçu la chance de subvenir à leurs propres besoins, dépasser rancunes et rancoeur, accueillir à bras ouverts ceux qui reconnaissent avoir commis un méfait, traiter l'ennemi comme un égal lorsqu'il est à terre. Bref, avoir conscience que tout homme, sans exception, est aussi vivant que nous le sommes et a tout autant le droit de vivre. Même si l'amour de ses ennemis est quasi impossible à mettre en pratique (sauf peut-être dans quelques millions d'années... ?), le principe qui veut que l'on montre de la compréhension pour le point de vue de l'ennemi et que l'on parte du principe qu'il a autant de raisons pour le défendre que nous en avons pour défendre le nôtre pourrait permettre d'éviter bien des antagonismes.
(*) I Corinthiens, XV, 14. (NdA)
[/citation]
Oui, selon moi, dans le sillage de Paul Verhoeven, et sans pour autant être « déloyal » comme pouvait le craindre Karl Jaspers, le message essentiel à retenir de Jésus de Nazareth est sans doute au moins celui-là : à défaut de pouvoir aimer ses ennemis, on doit pouvoir se montrer capable, même si c'est difficile, de respecter et d'essayer de comprendre celui ou celle qui ne pense pas comme nous au point, parfois, d'être devenu l'ennemi. Ce message me parait simplement à méditer, en songeant entre autres à l'évocation conjointe de « Ceux qui ont donné la mesure de l'humain » — Socrate, Bouddha, Confucius, Jésus — que propose Jaspers, et dont j'ai déjà parlé dans un autre fuseau.
Signalons d'ailleurs, au passage, que l'éditeur judicieux de ce livre de Verhoeven dans notre langue (Aux forges de Vulcain) se trouve être aussi celui qui a eu l'autre très bonne idée de publier en français les romances de William Morris. Coquilles mises à part, la traduction française proposée du texte de Verhoeven reprend fidèlement la version originale en néerlandais, ce qui n'est apparemment pas le cas, par contre, de la traduction en anglais, pour ce que j'ai pu en voir en ligne.
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À part cela, j'ai relu (je relis) quelques textes d'un certain nombre d'auteurs de fiction et de poésie : Arthur Machen, William H. Hodgson (sorte de « chaînon manquant » entre Jules Verne et H. P. Lovecraft), Paul Valéry, Pierre Louÿs, José-Maria de Heredia, Leconte de Lisle, Baudelaire, Nerval, Prosper Mérimée, Théophile Gautier, Les Mille et Une Nuits, Jean de La Fontaine, Louise Labé, L'Arétin, L'Arioste (avec Yves Bonnefoy, préfacier du Roland furieux), Geoffrey Chaucer, Boccace (le début de son Décaméron, au moins par certains aspects, ne manque pas d'actualité), Ovide, Virgile... Je ne relis pas des volumes entiers, mais je puise simplement dans ma bibliothèque, un jour après l'autre, de quoi me nourrir en esprit, tout en ne négligeant pas le plaisir... ni le travail d'écriture et de dessin en parallèle (sans parler de la cuisine).

Paolo Calliari, dit Véronèse (1528-1588).
Allégorie de l'Amour, dit le Respect, vers 1575.
Huile sur toile, 186 x 194 cm.
Londres, The National Gallery.
Ces derniers jours, comme à l'accoutumée, j'ai également encore ouvert mon Montaigne... et j'y ai notamment retrouvé cette fois-ci le chapitre V du livre III, invitant à un long cheminement discursif dans le sillage des poètes antiques (Virgile en premier lieu), à une réflexion sur la vieillesse, la sexualité, l'amour, le plaisir, le mariage, la jalousie, les conditions féminine et masculine, les pouvoirs de la poésie... C'est un des meilleurs chapitres des Essais.
Michel de Montaigne semble, à première vue, accorder à la notion d'amour le simple sens attribuable au mot latin amor — « amour », « affection », « vif désir » —, soit le sens ordinaire d'affection réciproque entre deux personnes incluant aussi bien la tendresse que l'attirance physique.
Dans le contexte intellectuel du XVIe siècle, il semble toutefois avoir une conception de l'amour humain assez proche, sur un principe général, de celle d'Agostino Nifo (Cf. une autre de mes relectures : A. Nifo, De pulchro et amore [Du beau et de l'amour, 1531], traduit par Laurence Boulègue et publié dans une édition bilingue français-latin en deux volumes [en 2003 et 2011] par Les Belles Lettres), à savoir celle d'un amour humain conçu comme sentiment de désir, mêlant charme et affection à l'égard de l'être aimé, et s'accomplissant dans un plaisir sensuel mutuel concernant à la fois le corps et l'âme, en tenant compte de la force peu maîtrisable de l'énergie sexuelle mais sans pour autant que ces sentiment et plaisir, proprement humains, soient réductibles à une simple concupiscence « bestiale ».
Je ne vais pas me lancer dans une thèse sur le sujet (même s'il y aurait sans doute matière à le faire), mais toujours est-il que Nifo a une conception sensualiste de l'amour humain (il conteste en cela les hiérarchies néoplatoniciennes des sens et des amours, et réhabilite ainsi l'amour charnel) qui me parait plutôt compatible avec la conception de Montaigne, celle fut-elle moins élaborée dans le cadre des Essais, qui ne constituent certes pas un savant traité de philosophie en général, ni de philosophie de l'amour en particulier. Cependant, comme Nifo avant lui mais bien sûr à sa façon, Montaigne s'appuie sur une certaine tradition poétique antique, celles des poètes latins évoquant l'« amour-désir », cupido.
La réflexion de Montaigne sur l'amour tend en tout cas à un certain dépassement de la traditionnelle opposition philosophique entre l'égoïste amour-passion et l'amour-action altruiste, en ce sens que l'auteur des Essais est attaché à un bon usage des plaisirs, dont participe l'amour humain, lequel correspondant dans l'esprit de Montaigne, comme d'ailleurs dans celui de Nifo avant lui, aux relations des hommes avec les femmes.
À l'aune de la sagesse raisonnable dont il voit la possibilité au fil de ses réflexions, Montaigne entend s'écarter de deux excès : le refus du plaisir et la soumission à celui-ci. Montaigne parle donc d'amour, de sexualité, de façon simple et naturelle, semblant avoir trouvé un équilibre entre pudeur et liberté, dans le cheminement d'une pensée de l'action sans dogmatisme, mêlée à une sorte d'éthique du plaisir et de la joie, pour reprendre à peu près une formulation que j'ai pu lire ailleurs. Montaigne n'en reste pas moins un homme de son temps (comme l'était aussi Rabelais, par exemple), mais avec une pensée critique qui lui fait examiner le sujet avec un souci de vérité et sans ostentation. S'il ne nie pas des différences et des conflits, notamment autour de la question du mariage et de la diversité des attentes sexuelles dans ce cadre comme hors de celui-ci, l'auteur des Essais constate in fine peu de distinctions à faire entre les hommes et les femmes, sur fond d'identité humaine façonnée à l'aune d'un seul et même moule, d'où cette conclusion de chapitre, sur un ton ironique, sur ce qui réunit les hommes et les femmes, au fond largement semblables selon Montaigne jusque dans le ridicule et les reproches qu'ils peuvent mutuellement se faire : dans un âtre, pelle et tisonnier sont au service d'un même feu, en l'occurrence ici l'amour.
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[citation=Montaigne, Les Essais, texte de 1595 publié par Marie de Gournay, édition établie, présentée et annotée par Jean Céard avec la collaboration de Denis Bjaï, Bénédicte Boudou et Isabelle Pantin, Paris, Librairie Générale Française, 2001, coll. « La Pochothèque » (Le Livre de Poche), Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 1355.]O le furieux avantage que l'opportunité ! Qui me demanderait la première partie(1) en l'amour, je répondrais, que c'est savoir prendre le temps : la seconde de même : et encore la tierce. C'est un point qui peut tout. J'ai eu faute de fortune(2) souvent, mais parfois aussi d'entreprise(3). Dieu garde de mal(4) qui peut encore s'en moquer. Il y faut en ce siècle plus de témérité : laquelle nos jeunes gens excusent sous prétexte de chaleur. Mais si elles y regardaient de près, elles trouveraient qu'elle vient plutôt de mépris. Je craignais superstitieusement d'offenser : et respecte volontiers, ce que j'aime. Outre ce(5) qu'en cette marchandise, qui en ôte la révérence(6), en efface le lustre.
(1) qualité. (2) manqué de fortune. (3) d'initiative. (4) Que Dieu protège (subjonctif optatif). (5) le fait. (6) le respect.
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[citation=Montaigne, Les Essais, op. cit., Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 1383-1384. Annotation originale partiellement aménagée par votre serviteur.]Ils font les poursuivants en Italie, et les transis, de celles mêmes qui sont à vendre(1) : et se défendent ainsi : Qu'il y a des degrés en la jouissance : et que par services(2) ils veulent obtenir pour eux, celle qui est la plus entière. Elles ne vendent que le corps : La volonté ne peut être mise en vente, elle est trop libre et trop sienne : Ainsi ceux-ci disent, que c'est la volonté qu'ils entreprennent(3), et ont raison. C'est la volonté qu'il faut servir et pratiquer. J'ai horreur d'imaginer mien, un corps privé d'affection(4). Et me semble, que cette forcènerie est voisine à(5) celle de ce garçon(6), qui alla saillir par amour, la belle image de Venus que Praxiteles avait faite : Ou de ce furieux Ægyptien(7), échauffé après la charogne d'une morte qu'il embaumait et ensuairait(8) [...]. Periander fit plus merveilleusement(9) : qui étendit l'affection conjugale (plus réglée et légitime) à la jouissance de Melissa sa femme trépassée. Ne semble-ce pas être une humeur lunatique de la Lune, ne pouvant autrement jouir d'Endymion son mignon, l'aller endormir pour plusieurs mois : et se paître de la jouissance d'un garçon qui ne se remuait(10) qu'en songe ? Je dis pareillement, qu'on aime un corps sans âme, quand on aime un corps sans consentement, et sans son désir. Toutes jouissances ne sont pas unes(11) : Il y a des jouissances étiques et languissantes : Mille autres causes que la bienveillance, nous peuvent acquérir cet octroi des dames : Ce n'est suffisant témoignage d'affection : Il y peut échoir de la trahison, comme ailleurs : elles n'y vont parfois que d'une fesse ;
tanquam thura merumque parent :
absentem marmoreamue putes(12).
[comme si elles préparaient l'encens et le vin pur : — on dirait qu'elle est absente ou de marbre.]
(1) les courtisanes, que Montaigne a pu voir à Rome. (2) en achetant leurs services. (3) tâchent de gagner. (4) de désir. (5) cette folie furieuse est voisine de. (6) D'après Valère Maxime, VIII, XI, ext. 4. (7) D'après Hérodote, II, 89. (8) enveloppait dans un suaire. (9) fit quelque chose de plus étonnant. Toujours d'après Hérodote, V, 92. (10) n'avait de mouvement. (11) de même sorte. (12) Martial, XI, CIV, 12, et LX, 8.
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[citation=Montaigne, Les Essais, op. cit., Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 1402-1403. Annotation originale partiellement aménagée par votre serviteur.]Or c'est(1) un commerce qui a besoin de relation et de correspondance : Les autres plaisirs que nous recevons, se peuvent reconnaître par récompenses de nature diverse : mais cettui-ci ne se paye que de même espèce de monnaie. En vérité en ce déduit(2), le plaisir que je fais, chatouille plus doucement mon imagination, que celui qu'on me fait. Or cil n'a rien de généreux, qui(3) peut recevoir plaisir où il n'en donne point : c'est une vile âme, qui veut tout devoir, et qui se plaît de nourrir de la conférence(4), avec les personnes auxquels(5) il est en(6) charge.
(1) l'amour. (2) ce délectable passe-temps. (3) Or il n'a rien de noble, celui qui. (4) d'entretenir des relations. (5) auxquelles. (6) à.
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[citation=Montaigne, Les Essais, op. cit., Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 1407. Annotation originale partiellement aménagée par votre serviteur.]Je dis, que les mâles et femelles, sont jetés en même moule, sauf l'institution(1) et l'usage, la différence n'y est pas grande : Platon(2) appelle indifféremment les uns et les autres, à la société(3) de tous études, exercices, charges et vacations guerrières et paisibles(4), en sa république. Et le philosophe Antisthenes(5), ôtait toute distinction entre leur vertu et la nôtre. Il est bien plus aisé d'accuser l'un sexe, que d'excuser l'autre. C'est ce que l'on dit, Le fourgon(6) se moque de la pelle(7).
(1) l'éducation. (2) Dans La République, V, 452a-457a. (3) au partage. (4) professions du temps de guerre et du temps de paix. (5) D'après Diogène Laërce, VI, 12 (« À l'homme et à la femme appartient la même vertu », trad. M.-O. Goulet-Cazé). (6) tisonnier. Fourgonner est une métaphore courante de l'acte sexuel dans les récits facétieux du temps (J. Starobinski). (7) « La pelle se moque du fourgon. Se dit en parlant de deux personnes, également ridicules, qui se moquent l'une de l'autre » (Le Roux, Dict. comique).
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Lambert Sustris (v.1515-1520-v.1568)
Vénus et l'Amour, vers 1550.
Huile sur toile, 132 x 184 cm.
Paris, Musée du Louvre.
De mes fenêtres, chaque jour (et même une partie de la nuit), j’entends le concert des oiseaux, si présents en ville en ce printemps confiné, dans les arbres et les jardins, sur les pelouses, les balcons, les toits et les lignes électriques, dans les murs et les corniches des bâtiments, et sur les eaux du canal non loin duquel j'habite... Ils ont aussi été l'occasion, en parallèle d'observations personnelles, d'une relecture à caractère ornithologique dont je reviendrai peut-être parler ici, le sujet ayant également sa place en ces lieux, à lire notamment une partie du partage poétique de Sosryko.
B.
[EDIT (15/07/2020): correction des espacements et séparations entre paragraphes]

