27-04-2020, 09:11
Hyarion Wrote:Cependant, il me semble que nous devons simplement tenir compte du caractère évolutif de la pensée de l'écrivain, et du stade de sa propre vie au moment où il écrit tel ou tel texte (cela vaut pour tout artiste, bien sûr). Quand je parle de volonté de plus en plus explicite chez Tolkien de faire coïncider son œuvre littéraire avec ses préoccupations religieuses, je pense en particulier à l'âge qu'il avait quand il a écrit « Laws and Customs among the Eldar » : la soixantaine bien avancée s'il s'agit de la fin des années 1950, comme l'estimait Christopher T., soit 1958 pour la version A du texte, et 1959 pour la version B de celui-ci. Tolkien n'était pas dans le même état d'esprit à cet âge qu'il l'était trente ans plus tôt, y compris à mon avis sur un plan religieux. Son esprit n'est certes pas sujet à une totale obsession religieuse en matière de création : semble notamment en témoigner le fait qu'il retravaille, durant cette même décennie des années 1950, une histoire comme celle des Enfants de Húrin, dont on n'a rappelé précédemment que c'était peut-être le récit de Tolkien le plus éloigné (toutes proportions gardées) d'un horizon chrétien en matière d'inspiration directe.
Je profite de cette digression pour signaler mon accord avec ton point de vue, Hyarion. Il est manifeste qu'à cet âge Tolkien voit la religion bien différemment de la façon dont il la considérait dans sa jeunesse. Il n'est besoin que de comparer les récits ou, mieux, les listes de vocabulaire et les discussions linguistiques, pour se rendre compte du changement de perspective. C'est assez naturel et c'est aussi valable dans d'autres domaines bien éloignés du religieux. Tolkien aborde notamment l'histoire de Túrin d'une manière bien différente de celle des Contes perdus : la psychologie des personnages y est non seulement bien plus fouillée, mais aussi profondément modifiée.
Hyarion Wrote:Elendil avait réagi, dans le feu de la confrontation, en me disant que j'avais un train de retard en évoquant ce sujet, pensant probablement que je ne faisais qu'attaquer le Vatican en parlant d'un phénomène connu publiquement depuis longtemps, mais il se trompait : je ne parlais pas des abus sexuels de prêtres sur mineurs, effectivement connus depuis maintenant très longtemps, et pour lesquels l'Église catholique est justement appelée régulièrement à rendre publiquement des comptes ; je parlais de « l'autre scandale » de l'Église, celui des abus sexuels de prêtres sur majeurs et notamment envers des religieuses, un scandale dont la révélation publique, à l'époque où j'en avais parlé dans notre discussion, était alors toute récente.
Je l'avais bien compris, mais c'est un scandale — tout aussi répugnant que l'autre — dont il était question depuis pas mal de temps aussi, même si cela a commencé à se savoir vingt ou trente ans après les premiers cas de pédophilie, qui sont sortis dans les années 1970. Il est fort possible néanmoins que la presse grand public s'en soit moins fait l'écho et que cela explique que tu n'en aies entendu parler que récemment.
Hyarion Wrote:Probablement parce que je pensais, sans doute encore naïvement (malgré les années qui passent et tout mon esprit critique pourtant largement développé par ailleurs à l'égard du Vatican et des certitudes religieuses en général), qu'il y avait quelque-chose d'encore un peu « sacré » dans l'engagement religieux chrétien, a fortiori dans « les ordres » et le sacerdoce. Je me disais que depuis, disons, une bonne cinquantaine d'années, après déjà des siècles de sécularisation des sociétés, ce type d'engagement religieux était devenu un choix vraiment libre, c'est-à-dire non dicté par les conventions sociales et culturelles du passé à l'aune desquelles nous pouvons juger, par exemple, des représentations sexuées et sexuelles des prêtres, religieux et religieuses tels que pouvaient les représenter, par exemple, les enlumineurs au Moyen Âge ou un artiste comme Jean-Jacques Lequeu pendant la Révolution française. Je me disais qu'il n'y avait plus de contraintes extérieures matérielles à choisir d'intégrer le clergé et « les ordres », et que par conséquent, toutes ces histoires de vœux de chasteté, de vie consacrée à Dieu, etc., tout cela ne pouvait plus (ou alors seulement exceptionnellement) n'être que de vains mots, et que ces engagements n'avaient plus le caractère potentiellement subi ou hypocrite (et de fait critiquable) du passé, et qu'ils représentaient des options de vie a priori sûres quant au respect élémentaire de la dignité de la personne humaine.
C'est ce qui devrait être le cas, en effet. Malheureusement, même dans les engagements logiquement les plus altruistes renaît inlassablement la passion pour le pouvoir et l'abus de celui-ci, y compris pour satisfaire les appétits les plus égoïstes, au détriment d'autrui. Outre l'Église et les hiérarchies religieuses en général, on pourrait citer les engagements associatifs et humanitaires, la presse, le syndicalisme, la médecine, sans parler bien sûr de la politique démocratique (en partant du principe que la politique non démocratique est rarement d'essence altruiste)... Et je suis tout à fait d'accord avec toi pour convenir que plus la cause défendue est noble, plus les écarts avec les objectifs poursuivis sont condamnables, quelles que soient les circonstances atténuantes qu'on puisse invoquer pour leurs auteurs.
Hyarion Wrote:Dans quelle mesure et jusqu'où le lecteur doit faire « comme si », a fortiori dans le cadre d'une subcréation ? (N.B.: se contenter de me renvoyer à l'essai Du conte de fées serait une solution de facilité... ;-)... car il me semble qu'il serait intéressant aussi de réfléchir au-delà de ce texte)
Tolkien en parle aussi dans les Lettres.

E.

