27-04-2020, 16:15
Excursus : la loi naturelle
[small]Comme le précédent excursus reliait la liberté du Créateur à toute puissance divine (à communiquer pleinement le bien), ce nouvel excursus (à peine plus grand :)) se propose de relier la liberté du subcréateur à sa nature.[/small]
Nous avons vu de la liberté du subcréateur que celle-ci a comme origine et comme fondement l'inclination de la nature humaine au bien et à la vérité, c’est-à-dire à Dieu. Cette disposition à la « concréation » pour saint Thomas, à la « subcréation » pour Tolkien, est inscrite dans la nature même de nos facultés spirituelles, intelligence et volonté, qui sont à la racine de l’agir libre. Elle est l’œuvre la plus précieuse de Dieu dans l’homme, l’émanation de la loi éternelle, c'est-à-dire une participation directe et unique à sa sagesse, à sa bonté et à sa liberté.
Cette émanation de la loi éternelle, c'est ce que saint Thomas appelle « la loi naturelle ». L'idée de loi naturelle ne date pas de saint Thomas. Elle est un héritage de la pensée grecque et chrétienne. Il faut remonter, pour les premiers, à Cicéron, aux stoïciens, aux grands moralistes de l'antiquité, et à ses grands poètes, Sophocle en particulier : [emphase]« Antigone peut être considérée comme l'héroïne de la loi naturelle, elle qui était consciente du fait qu'en transgressant la loi humaine et en se faisant écraser par elle, elle obéissait à un commandement meilleur, à ces lois — comme elle disait — qui sont non écrites et ne sont pas nées d'aujourd'hui ni d'hier, mais qui vivent pour toujours et dont aucun homme ne sait d'où elles tiennent leur origine »[/emphase] (Maritain). Et, pour les seconds, à saint Paul, puis aux Pères de l'Église, à saint Augustin en particulier. Mais c'est bien saint Thomas qui donnera toute sa cohérence à la doctrine :
[citation=Somme théologique, Ia-IIæ.91.2]Or, parmi tous les êtres, la créature raisonnable est soumise à la providence divine d'une manière plus excellente par le fait qu'elle participe elle-même de cette providence en pourvoyant à soi-même et aux autres. En cette créature, il y a donc une participation de la raison éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au mode d'agir et à la fin qui sont requis. C'est une telle participation de la loi éternelle qui, dans la créature raisonnable, est appelée loi naturelle [...] [:] c'est-à-dire que la lumière de notre raison naturelle, nous faisant discerner ce qui est bien et ce qui est mal, n'est rien d'autre qu'une impression en nous de la lumière divine. Il est donc évident que la loi naturelle n'est pas autre chose qu'une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable.[/citation]
C. S. Lewis pouvait la résumer ainsi :
[citation=Les fondements du christianisme, LLB, 2013 (1952), p.20]L’idée était la suivante : de même que tous les corps sont gouvernés par la loi de la gravitation et les organismes par les lois biologiques, la créature appelée homme a aussi sa loi. Cette dernière est pourtant très différente : alors qu’un corps ne peut choisir d’obéir ou non à la loi de la gravitation, un homme peut choisir d’obéir ou non à la Loi de la Nature Humaine.[/citation]
L'idée signifie que toute chose existant dans la nature a sa « loi naturelle », c'est-à-dire sa « normalité de fonctionnement », d'après laquelle elle peut atteindre sa « plénitude d'être ». C'est, dans la perspective thomiste, l'inclination naturelle de la Création au Bien. En ce qui concerne la créature rationnelle qu'est l'homme, sa mise en œuvre est laissée à son conseil, à son libre arbitre ; et c'est pourquoi, chez l'homme, la loi naturelle est une loi morale. Elle est le don d'une participation de la Raison éternelle : [emphase]« la loi naturelle n'est pas autre chose qu'une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable »[/emphase]. Or, la loi est universelle et immuable, tandis que l'événement concret est toujours singulier et soumis aux changements. Le libre arbitre est très exactement cette responsabilité confiée à chacun d'individualiser la loi dans une histoire et des circonstances toujours singulières [small](*)[/small].
L'échange entre Aragorn et Éomer fournit une brillante illustration :
[citation=SdA, III.2]« J'avais oublié cela, dit Éomer. Il est difficile d'être sûr de quoi que ce soit au milieu de tant de choses étonnantes. Tout dans le monde est devenu étrange. [...] Comment jugerait-on de ce qu'il faut faire en une telle époque ? »
« Comme on a toujours jugé, dit Aragorn. Le bien et le mal n'ont pas changé depuis l'année dernière ; et ils ne sont pas non plus une chose chez Elfes et les Nains et une autre chez les Hommes. Il appartient à chacun de les discerner aussi bien dans la Forêt d'Or que dans sa propre maison. »
« Assurément, dit Éomer. Mais je ne doute pas de vous, ni de l'action que mon propre cœur voudrait accomplir. Je ne suis pourtant pas libre de faire tout ce que je veux. Il est contre notre loi de laisser des étrangers vagabonder à leur gré dans notre pays, jusqu'à ce que le roi lui-même en donne l'autorisation [...]. »[/citation]
Éomer connaît déjà la réponse à sa question, puisqu'elle est inscrite dans son propre cœur. Aragorn l'exprime clairement : la loi éternelle / naturelle ne change pas, mais il nous appartient de la discerner là où nous sommes. C'est à elle que le cœur d'Éomer voudrait obéir, car elle est supérieure à la loi de Théoden. Ou, plus exactement, la loi de Théoden, si elle est juste, doit s'accorder à ce qui participe de la loi éternelle en elle, à savoir : la loi naturelle. La délibération d'Éomer sera particulièrement sage, puisqu'il obéira à sa raison sans pour autant tenir pour nulle la loi du Rohan (il aide Aragorn en lui demandant d'aller ensuite se présenter à Meduseld) qui s'en trouvera préservée, ce qui est important. À partir de ce moment, n'en doutons pas, l'amitié entre les deux futurs rois est scellée, et tous deux seront de vrais rois, qui font le choix d'Antigone contre celui de Créon : est juste est ce qui est conforme à la loi éternelle et donc à la loi naturelle, et non ce qui est conforme à la volonté du prince.
Si l'on creuse, l'accord avec la doctrine thomiste est manifeste :
Pour commencer, le Conte d'Arda conçoit la nature au sens métaphysique. À l'instar de la Tradition et à l'inverse de la Modernité, la nature y désigne ce qui cause chaque être à surgir et à se développer de telle façon et non de telle autre. Ainsi, lorsque les Valar ou les Sages des Eldar et des Edain essaient de comprendre le monde et ses habitants, ils étudient leur nature. L'amour des Eldar pour [emphase]« les bêtes et les oiseaux qui sont [leurs] amis, les arbres, et même les belles fleurs qui passent encore plus rapidement que les Hommes »[/emphase], s'accompagne du regret de les voir partir ; [emphase]« cela fait toutefois partie de leur nature »[/emphase] (HoMe X, p.308). Chez les Incarnés, l'union du fëa et du hröa [emphase]« était par nature et cause (by nature and purpose) permanente »[/emphase] (p.218). Et la différence entre les Incarnés s'énonce en terme de nature : [emphase]« depuis leurs commencements, la principale différence entre les Elfes et les Hommes résidait dans le destin et la nature (the fate and nature) de leurs esprits. Les fëar des Elfes étaient destinés à demeurer en Arda pour toute la vie d'Arda, et la mort de la chair n'abrogeait pas cette destinée. Leurs fëar étaient ainsi fermement ancrés (tenacious) à la vie “dans l'enveloppe d'Arda” (the raiment of Arda), et surpassaient de loin les esprits des Hommes quant au pouvoir sur cette “enveloppe”, [...] protégeant leurs corps de bien des maux et agressions (comme la maladie), et guérissant rapidement leurs dommages, de telle sorte qu'ils recouvraient de blessures qui se seraient révélées fatales aux Hommes »[/emphase] (p.218). Où l'on retrouve notre « destin » au sens de condition ... c'est-à-dire de nature ! Quant aux Hommes, dont le destin et donc la nature de leurs fëar est de quitter les Cercles du Monde, Andreth et Finrod s'accordent pour constater que, pour les Hommes, [emphase]« rien en Arda ne garde longtemps sa saveur, et la beauté de toutes les belles choses s'affaiblit »[/emphase] ; d'après Finrod, [emphase]« cela fut toujours [leur] nature »[/emphase] (p.316).
Ensuite, la nature des Incarnés est aussi un moyen de connaissance : [emphase]« en ce qui concerne le roi Finrod, on doit comprendre qu'il part de certaines croyances de base qui, ainsi qu'il pourrait l'exprimer, provenaient de l'une ou de plusieurs de ces sources : sa nature créée ; l'instruction angélique ; la réflexion ; et l'expérience »[/emphase] (HoMe X, p.330).
Troisièmement, la nature dans le Conte d'Arda est présentée comme un cours ou un chemin. Les « lois & coutumes parmi les Eldar » se réfèrent [emphase]« aux véritables voie et nature (right course and nature) dans un monde immarri, ou aux us de ceux qui n’ont pas été corrompus par l’Ombre et aux temps de paix et d’ordre »[/emphase] (HoMe X, p.217, cf. pp.232,255,334). Référence faite ici au Marrissement d'Arda, à cause duquel [emphase]« rien [...] ne peut éviter complètement l’Ombre [...] ou n’est entièrement immarri, de sorte à suivre sans entrave son cours naturel (its natural course) »[/emphase] (p.217cf. pp.258-259). Je rappelle que le Marrissement signifie et désigne avant tout le dévoiement ou la rupture du cours naturel des choses (cf. « le Marrissement d'Arda » dans la Feuille de la Compagnie n°3 ; « Estel Eruhínion » dans Pour la gloire de ce monde). On lit ainsi que [emphase]« le mariage [...] était le cours naturel (natural course) de la vie pour tous les Eldar »[/emphase] (p.210), et que le dénouement le plus heureux pour les Eldar morts [emphase]« était après l'Attente de pouvoir re-naître, car ainsi le mal et la peine qu'ils avaient endurés avec l'interruption de leur cours naturel (in the curtailment of their natural course) pouvait être redressé »[/emphase] (p.219), ou encore que ceux qui avaient causé du mal et [emphase]« qui avaient été sous la correction de Mandos [...] étaient revenus à leurs cours naturels (have returned to their natural courses), et ce qui avait été anormal et perverti (the unnatural and the perverted) ne faisait plus partie de la continuité de leurs vies »[/emphase] (p.235).
Quatrièmement, la nature aussi bien que le cours de la nature renvoient à un ordre idéal et à ce qui est conforme à cet ordre, c'est-à-dire à Arda Immarrie : [emphase]« la source dont procèdent toutes les idées d’ordre et de perfection »[/emphase] (HoMe X, p.405, cf. VT n°39 p.23, PE n°17 p.178). Les Eldar estiment que [emphase]« l'harmonie entre le hröa et le fëa [...] est essentielle à la vraie nature immarrie (the true nature unmarred) de tous les Incarnés »[/emphase] (p.315), si bien que [emphase]« nous ne vivons pas dans notre être véritable (our right being) et son entièreté (its fullness) en dehors d'une union intime et paisible entre la Demeure et l'Hôte (the House and the Dweller) »[/emphase] (p.317), chacun devant [emphase]« réaliser sa véritable nature (fulfill its right nature) »[/emphase] p.318, cf. encore : [emphase]« conformément à une nature immarrie (according to unmarred nature) »[/emphase] p.218 ; [emphase]« conformément à leur véritable nature (according to their right nature) »[/emphase] ibid. + idem p.363 ; [emphase]« conforme à la vraie nature des hommes (according to the true nature of Men) »[/emphase] p.317 ; [emphase]« de par nature (by right nature) »[/emphase] p.304 ; [emphase]« la nature originelle des Hommes »[/emphase] p.304 ; [emphase]« dans leur vraie nature (in their true nature) »[/emphase] p.314 x 2). De même, [emphase]« le mariage était permanent conformément à la nature elfique (in accordance with elvish nature) »[/emphase] (p.225, un plus loin : la permanence du [emphase]« mariage immarri »[/emphase] des Elfes découle de la permanence des Elfes eux-même au sein d'Arda). Vice versa, est contre-nature ce qui ne respecte pas cet ordre idéal. Cela renvoie à ce qui est injuste : [emphase]« [une telle] re-naissance [par réincarnation] serait contre-nature et injuste (unnatural and unjust) »[/emphase] (HoMe X, p.220) ; [emphase]« rendre anormalement (unnaturally) une justice illicite »[/emphase] (p.246). Cela renvoie à ce qui est mauvais : [emphase]« la mort est pour les Eldar un mal, c'est-à-dire une chose contre-nature en Arda Immarrrie »[/emphase] (p.240, idem p.225) ; [emphase]« le mal et la peine résident dans la séparation et la rupture même de la nature (the mere severance and breach of nature) »[/emphase] (p.245) ; [emphase]« la défaillance des forces du corps de Míriel pouvait être attribuée, avec quelque raison, au mal d'Arda Marrie, et sa mort à une chose contre-nature »[/emphase] (p.241). Cela renvoie à ce qui est immoral : [emphase]« ceux parmi les Eldar dont l’esprit s’assombrissait posaient des actes contre-nature (did unnatural deeds), et étaient doués de haine et de malveillance »[/emphase] (p.222). Et cela renvoie à ce qui devrait, autant que faire se peut, être « redressé » c'est-à-dire « guéri » : [emphase]« Tel est le but de la grâce de la re-naissance que la rupture anormale (unnatural breach) de la continuité de la vie soit redressée (should be redressed) »[/emphase] (p.227) ; [emphase]« Car c'est la raison du temps de l'Attente en Mandos que la rupture anormale (unnatural breach) de la continuité de la vie des Eldar soit guérie (should be healed) »[/emphase] (p.233).
Cinquièmement, le libre arbitre est d'autant plus convoqué là où la nature est déterminante. Nous avons vu l'insistance du Conte d'Arda sur le libre arbitre en ce qui concernait le mariage et la mort. Il s'agit précisément de deux chapitres qui insistent tout autant sur la nature. Ainsi, dans « les lois & coutumes parmi les Eldar », il est autant question de nature que de lois et coutumes : il existe [emphase]« des différences entre les inclinations naturelles des neri et nissi, et d'autres différences qui ont été établies par la coutume (variant dans le lieu et le temps, et entre les peuples des Eldar) »[/emphase] (HoMe X, p.213). Le mariage chez les Eldar se rapporte aux faits que : non seulement les hröar mais aussi [emphase]« les fëar des Elfes sont par nature mâle et femelle »[/emphase] (p.227) ; les Eldar [emphase]« sont par nature continents et constants (steadfast) »[/emphase] (p.211) ; le mariage est [emphase]« le cours naturel (natural course) de la vie »[/emphase] (p.210). Et si [emphase]« l'union conjugale leur procure grandes félicité et joie, et les “jours des enfants”, comme ils les appellent, demeurent parmi les souvenirs les plus joyeux de la vie ; ils ont pourtant de nombreuses autres facultés du corps et de l'esprit que leur nature les pousse à accomplir »[/emphase] (p.213) [small](notons encore au passage les « noms de clairvoyance » (names of insight) que [emphase]« la mère pouvait donner à son enfant [et qui] indiquaient quelque trait dominant qu'elle pouvait percevoir de sa nature »[/emphase] (p.216))[/small]. Quant à la mort, sa nature ne cesse d'être interrogée : la [emphase]« déchirure entre le corps et l'esprit (sundering of spirit and body) »[/emphase] (p.225) constitue [emphase]« un désastre »[/emphase] (p.317), car elle opère [emphase]« une rupture contre-nature »[/emphase] (p.227, cf. pp.219,233,239,240,241,245) ; Andreth rapporte que [emphase]« nombreux sont ceux parmi les Sages qui soutiennent qu’aucune chose vivante, dans sa vraie nature, ne devrait mourir »[/emphase] (p.314) ; et tout l'Athrabeth tournera autour de la nature de la mort : [emphase]« les Hommes croyaient que leur hröar n'étaient pas éphémères de par nature (by right nature) »[/emphase] (p.304, cf. p.309) ; auquel cas, d'après les Eldar, [emphase]« la nature des Hommes avait été grièvement altérée en regard du premier dessin d'Eru »[/emphase] (p.304) ; et Finrod de s'interroger sur l'étrangeté de [emphase]« la nature originelle des Hommes »[/emphase] (p.304). Ainsi, là où nous avions vu précédemment que s'exprime le mieux le libre arbitre, la nature s'avère déterminante. Cela parce que [small](le contexte concerne le mariage mais il peut être aisément étendu)[/small] [emphase]« bien que réalisé par et dans le corps, le mariage [comme tout acte] procède du fëa et réside ultimement dans sa volonté (in its will) »[/emphase] (p.227). Le libre arbitre, alors, est ce qui permet, non pas de s'émanciper de la nature comme dans la Modernité, mais au contraire de l'accomplir soi-même, personnellement, individuellement.
Le Namna offre à cet égard une synthèse pratique complète. Partis d'une question de libre arbitre face à la survenue de la Mort et de la séparation de Finwë et Míriel, qui se manifestent toutes deux comme [emphase]« chose contre-nature (thing unnatural) »[/emphase] (HoMe X, p.227, idem p.239 qui précise [emphase]« en Arda Immarrie »[/emphase]), les Valar, pour poser librement leur délibération et leur jugement, s'efforceront de discerner précisément ce qui relève ou non de l'ordre idéal de la nature des Enfants d'Eru : qu'il s'agisse des désirs de ces derniers [emphase]« qui surgissent de leur nature même (from their very nature), à savoir l'habitation de l'esprit dans le corps, leur véritable condition (their right condition) »[/emphase] (p.242) ; du préjudice de [emphase]« la vie et de l'espoir naturels »[/emphase] de Finwë (p.242) ; de l'espoir qui demeurait néanmoins qu'[emphase]« après un repos en Mandos le fëa de Míriel eût pu de lui-même revenir à sa nature, à savoir désirer habiter son corps »[/emphase], car [emphase]« il était plus anormal (more unnatural) pour l'un des Eldar de rester fëa désincarné à jamais que pour un autre de rester vivant et marié mais endeuillé »[/emphase] (p.243) ; et, surtout, du jugement qui sera finalement prononcé par Mandos, rendu [emphase]« parce qu'il est contraire à la nature des Eldar de vivre seul (unwedded) »[/emphase] (p.255).
Enfin et dernièrement, on peut présenter une synthèse théorique et résumer les choses en disant que dans le Conte d'Arda la nature est finalisée par le Bien : celui-ci est la « cause finale » de la nature (pour prendre une terminologie aristotélicienne) : son but, sa raison d'être. Le monde créé, en effet, [emphase]« a des fondations qui sont bonnes, et il tend par nature au bien (it turns by nature to good) [;] le mal en Arda [...] provient des volontés et des êtres (wills and beings) qui sont autres qu'Arda elle-même »[/emphase] (p.379) ; [emphase]« Arda (sans la malice du Marrisseur) serait requise pour la pleine satisfaction de [la] nature [des Enfants] »[/emphase] (p.251) ; elle [emphase]« impliquerait une continuité, par-delà la Fin (ou Achèvement (Completion)) »[/emphase] (ibid.).
Vice versa, le bien est défini par rapport à la nature (immarrie) :
[citation=PE n°17 p.162]√MAN « bien, bon » (good). Implique qu'une personne / chose est (relativement ou absolument) « immarrie » ; c'est-à-dire, dans la réflexion elfique, non affectée par les désordres introduits en Arda par Morgoth : et donc ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction (is true to its nature & function). Appliqué à l'esprit (mind/spirit), c'est à peu près l'équivalent de moralement bon (morally good) ; appliqué aux corps (bodies) cela faisait naturellement référence à la santé et à l'absence de déformations, dommages, défauts, &c. [/citation]
[citation=HoMe XI, p.399]Aman « béni, libre du mal (blessed, free from evil) » [...]. Forme valarine non donnée ; censée signifier « en paix, en accord (avec Eru) (in accord (with Eru)) ».[/citation]
L'équivocité de ces deux définitions du bien (ici le langage des Valar se situe du côté de la surnature, celui des Eldar du côté de la nature) identifie le Bien de la nature à l'accord avec Eru. Plus exactement, nous pourrions dire : le Bien de la nature, c'est être accordé (au sens d'un instrument) à Eru, ainsi que l'analyse minutieuse de Didier l'avait établi pour une discussion reliée [small](et dont les bases avaient été jetées ici ;))[/small]. Tout le débat du Namna se structure en fonction de cette double définition. La référence de tous les Valar pour discerner ce qui est juste, c'est la (véritable) nature des Incarnés, et donc les [emphase]« ultimes desseins [et la] volonté d'Eru »[/emphase] (pp.241,242,245,246), [emphase]« Seigneur de Tout »[/emphase] (pp.241,245), [emphase]« Seigneur Éternel »[/emphase] (p.245), ou encore (synthèse des deux points de vue) [emphase]« Arda Immarrie »[/emphase]. Il en va de même pour le débat de l'Athrabeth qui, du début à la fin, scrute la nature des Enfants d'Eru, laquelle est finalisée par [emphase]« la volonté et les desseins d'Eru »[/emphase] (pp.304,326,330,331,334,338,342), [emphase]« l'esprit d'Eru (the mind of Eru) »[/emphase] (p.318), [emphase]« la magnificence d'Eru »[/emphase] (p.318). À son amie qui ne parvenait plus à le percevoir, ou qui n'avait plus l'espoir de le percevoir, Finrod partageait l'espérance des Eldar :
[citation=HoMe X, p.320 (cf. aussi p.239 dans le Namna les paroles de Manwë relatives à l'Espérance qui conserve la pensée d'Arda Immarrie)]Vous aussi [...] êtes les Enfants d'Eru, et votre destin, votre nature, provient de Lui (your fate and nature is from Him).
[Aussi notre espérance] ne vient[-t-elle] point de l’expérience, mais de notre nature et de notre état primordial. Si nous sommes effectivement les Eruhin, les Enfants de l’Unique, alors Il ne permettra point d’être Lui-même dépossédé des Siens, ni par aucun Ennemi, ni même par nous-mêmes. C’est le dernier fondement de l’Estel, que nous gardons même lorsque nous contemplons la Fin : de l’ensemble de Ses desseins l’aboutissement doit être pour la joie de Ses Enfants. »[/citation]
Au final :
Évidemment (d'après moi), Tolkien ne s'est pas dit un jour d'illustrer la doctrine de saint Thomas. Je suis néanmoins frappé de constater à nouveau à quel point la mythopoésie du premier trouve un écho « naturel / éternel » dans la théologie du dernier. La nature dans le Conte d'Arda incline le cœur des créatures rationnelles vers le bien auquel tend leur être. Cette inclination leur permet de reconnaître le bien sans les y contraindre. Les Incarnés ont en cela reçu le don précieux du libre arbitre qui permet de pourvoir soi-même à l'accomplissement de sa nature (et à l'accomplissement de celle des autres et du monde). Dans le Conte d'Arda, la nature acquiert le sens (traditionnel) d'une loi (on a même une occurrence de [emphase]« la loi de la nature des Elfes »[/emphase] HoMe X, p.226), et cette loi n'est rien d'autre que la participation de la loi éternelle dans la créature — avec la correspondance entre la loi naturelle et la loi éternelle qui se superpose à celle qui s'établit entre l'elfique et le valarin quant à la manière de définir le Bien. Il s'agit d'une loi non écrite (ainsi il était des choses [emphase]« au sujet [desquelles] ils n'avaient besoin d'aucune loi ou instruction, mais où ils agissaient par nature, même s'ils en donnèrent ensuite des raisons »[/emphase] p.234, cf. aussi p.225). Et il s'agit, pour les créatures douées de libre arbitre, d'une loi morale : la responsabilité des agents libres du Conte d'Arda est bien d'accomplir individuellement, personnellement, cette loi. Enfin, mais ce sera l'objet de l'une des deux parties restantes, à cette loi s'oppose également une autre loi (qui ne peut être appelée telle que par analogie) : celle du Marrissement, qui renvoie, chez saint Thomas, au foyer de convoitise.
Pour conclure, précisons que, à la différence de ses sources grecques, les compréhensions thomiste et tolkienienne de la loi naturelle n'intègrent pas un schéma normatif au sens d'une hétéronomie qui imposerait à la créature un bien extrinsèque. Si les deux optiques se retrouvent dans l'acceptation des limites et le refus de l'hubris, la seconde diffère radicalement de la première en ce qu'elle invite la créature à se conformer à son propre bien (cf. supra [small]à la fin : la revue des « Couleurs du Monde »[/small]) : dans les perspectives thomiste et tolkienienne de la loi naturelle, la liberté se déploie dans l'accomplissement de sa nature, et où :
[citation=Rémi Brague, « Dieu ne nous demande rien », Critique, 2006/1, pp.182-185]Dieu ne nous demande pas de nous conduire d’une manière déterminée. Cela ne veut pas dire que toute conduite serait indifférente. C’est le contraire qui est vrai, et qui est même un peu effrayant : la moindre de nos actions comporte une logique interne qui, en dernier ressort, l’oriente nécessairement tantôt vers la vie tantôt vers la mort. Car Dieu n’attend rien de plus que de voir ses créatures se déployer selon leur logique immanente : […] Dieu attend que, et s’attend à ce que les choses et les événements portent leurs fruits. Il ne leur demande rien d’autre que ce à quoi les pousse la nature avec laquelle Il les a créées, à savoir leur bien. C’est notre bien que cherche Dieu, non le sien. « Dieu n’est offensé par nous que du fait que nous agissons contre notre propre bien ». Dieu ne demande pas, parce que ce n’est pas son intérêt qu’il cherche. Il attend que nous atteignions notre bien.[/citation]
Jérôme
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(*) J'avais longtemps buté sur la notion de loi naturelle. Jusqu'à ce que, tout récemment, la synthèse thomiste opérée par Jacques Maritain ne m'éclaire. Ce qui suit est un peu long, et pourtant ce n'est qu'une sélection minimale, me semble-t-il, pour avoir une idée juste de ce que signifiait la loi naturelle chez saint Thomas.
La loi naturelle, chez saint Thomas, est, pourrait-on dire, l'ordre idéal de « fonctionnement » de la Création :
[citation=J. Maritain, La loi naturelle ou loi non écrite, pp.15-16, 22, 22-23]La raison est la mesure des actes humains, mesure mesurante à l'égard des actes humains qui doivent se conformer à elle et qui sont bons dans la mesure où ils sont conformes à la raison, mais cette mesure mesurante à l'égard des actes humains est aussi une mesure mesurée. [...] Avant de mesurer mon acte libre, la raison doit d'abord regarder vers quelque chose d'autre que moi et que ma subjectivité singulière, et même vers quelque chose qui est au-dessus de ma subjectivité singulière [...]. Cet ordre supérieur au simple fait, suprafactuel, fondé sur l'être extramental, qui mesure la raison humaine, laquelle mesure les actes humains, cet ordre, c'est la loi naturelle.
Toute chose existant dans la nature, une plante, un chien, un cheval a sa loi naturelle, c'est-à-dire la normalité de son fonctionnement, la manière propre dont, en raison de sa structure et de ses fins spécifiques, cet être doit atteindre sa plénitude d'être typique, soit dans sa croissance, soit dans son comportement. [...] [Ainsi] de la loi naturelle des chevaux, loi naturelle par rapport à laquelle le comportement d'un cheval fait de lui un bon cheval ou un cheval vicieux dans le troupeau. Mais les chevaux ne jouissent pas du libre arbitre, leur loi naturelle n'est qu'une partie de l'immense réseau de tendances et de régulations essentielles enveloppées dans le mouvement du cosmos.
La loi naturelle de tous les êtres existants dans la nature est la manière propre dont, en raison de leurs nature et fin spécifiques, ils doivent ou devraient atteindre leur plénitude d'être typique dans leur comportement. Ces mots eux-mêmes « ils doivent ou ils devraient » n'avaient qu'une signification métaphysique (de la même manière que nous disons qu'un œil bon ou normal « doit » ou « devrait » être capable de lire des lettres sur un tableau à une distance donnée). Les mêmes mots « doit » ou « devrait » commencent à avoir une signification morale [...] quand nous passons le seuil du monde des agents libres. La loi naturelle se trouve, en un sens, chez tous les êtres ; pour l'homme c'est une loi morale parce que l'homme lui obéit ou lui désobéit librement [...]. Le premier élément fondamental qui doit être reconnu dans la loi naturelle est donc l'élément ontologique, je veux dire la normalité de fonctionnement qui est fondée sur l'essence de cet être : l'homme. La loi naturelle en général est la formule idéale de développement d'un être donné [...], la loi naturelle est un ordre idéal relatif aux actions humaines, une ligne de partage des eaux entre ce qui est convenable ou non convenable, conforme ou non conforme aux fins de l'essence humaine.[/citation]
D'ordre métaphysique, la loi naturelle ne doit donc pas être confondue avec la normalité d'une loi statistique :
[citation=Ibid., p.27]La loi naturelle n'est pas une loi écrite par les hommes, ils la connaissent plus ou moins difficilement et à des degrés divers, en courant le risque d'erreurs ici comme ailleurs. [...] Montaigne remarquait que chez certains peuples l'inceste et le larcin étaient tenus pour actions vertueuses. Pascal s'en scandalisait. Tout cela ne prouve rien contre la loi naturelle, pas plus qu'une erreur dans une addition ne prouve quelque chose contre l'arithmétique.[/citation]
Non écrite, la loi naturelle, quoique intelligible et accessible à la connaissance, ne l'est pas sous le mode conceptuel ou rationnel :
[citation=Ibid., 28-29]Il faut bien remarquer que la raison humaine ne découvre pas les régulations de la loi naturelle d'une manière abstraite et théorique, comme une série de théorèmes de géométrie. Bien plus, elle ne les découvre pas par l'exercice conceptuel de l'intelligence, ou par voie de connaissance rationnelle. [...] Quand [saint Thomas] dit que la raison humaine découvre les régulations de la loi naturelle sous la conduite des inclinations de la nature humaine, il veut dire que le mode même selon lequel la raison humaine connaît la loi naturelle n'est pas celui de la connaissance rationnelle, mais celui de ce qu'on appelle connaissance par inclination [:] la connaissance par inclination ou par connaturalité est une espèce de connaissance [...] par mode d'instinct ou de sympathie, et dans laquelle l'intellect [...] prête l'oreille à la mélodie produite par la vibration des tendances profondes [...] pour aboutir [...] non pas à un jugement fondé sur des concepts, mais à un jugement qui n'exprime que la conformité de la raison aux tendances auxquelles elle s'accorde.[/citation]
En tant que tel, elle n'est rien d'autre que la participation à la loi éternelle :
[citation=Ibid., pp.37-39, 39-43]La loi éternelle ne fait qu'un avec la sagesse éternelle de Dieu et l'essence divine elle-même. Cette loi éternelle est définie par saint Thomas : la raison suprême existant en Dieu, l'ordre de la sagesse divine en tant que cette sagesse tient sous sa direction toutes les actions et motions des choses [ST Ia-IIæ.93.1]. [...] Il faut remarquer que parmi toutes les créatures, la créature intelligente est soumise à la divine providence d'une façon particulière, — plus excellente, dit saint Thomas — en tant que la créature intelligente participe elle-même au gouvernement providentiel, puisqu'elle pourvoit elle-même à son propre bien et à celui des autres êtres. « Ainsi la raison éternelle est participée par la créature intelligente en tant même qu'intelligente, et par une telle participation cette créature a une inclination naturelle aux actions et aux fins qui lui conviennent » [...] En cette créature, il y a donc une participation à la loi éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au mode d'agir et à la fin qui lui conviennent. « C'est cette participation à la loi éternelle dans la créature raisonnable qui est appelée la loi naturelle » [ST Ia-IIæ.91.2]. [...] Tout ce qui est bien et tout ce qui est mal n'est qu'une impression de la lumière divine en nous.
[Étant donné que] les causes secondes agissent seulement dans la vertu de la première cause qui les active, [...] cette propriété que la raison humaine possède d'être la règle et la mesure de la volonté humaine [i.e. la loi naturelle] procède de la loi éternelle qui est la raison divine. D'où il est manifeste que la bonté de la volonté humaine dépend davantage encore de la loi éternelle que de la raison humaine. [...] L'autorité de la raison, comme forme de la moralité, et la valeur des régulations de la loi naturelle sont connues de nous ou peuvent être connues de nous avant que Dieu soit connu, mais elles sont ontologiquement fondées sur la sagesse divine, sur la raison éternelle, de sorte que, finalement, si nous ignorons Dieu, nous finirons par répudier cette autorité de la raison. [...] C'est pourquoi il faut donner un sens fort aux expressions de l'article 2 de la question 91 : cette lumière de la raison naturelle par laquelle nous discernons ce qui est bien ou ce qui est mal, n'est pas la lumière discursive, mais celle de la la raison jugeant par connaturalité sur le fondement des inclinations proprement humaines de notre nature, inclinations qui dérivent de la loi éternelle ; elle est l'impression de la lumière divine en nous qui transmet la vérité pratique.[/citation]
L'individualisation de cette loi, telle est la fonction, le rôle, du libre arbitre, à savoir d'actualiser la loi de façon personnelle et circonstanciée :
[citation=Ibid., pp.68-78]Une régulation générale ou universelle ne suffit pas pour faire qu'un acte soit bon, il faut pour cela une régulation totalement individualisée. [...] Toute décision à prendre est mienne, elle engagera ma personnalité toute entière dans son incommunicabilité. De même qu'une feuille d'arbre n'est jamais identique à une autre, de même en est-il d'une situation morale jamais identique à une autre. [...] Le jugement pratico-pratique, qui ne fait qu'un avec la décision libre, est droit s'il est conforme à des jugements de conscience droits ou présumés tels. Ce jugement est, par nécessité, pleinement individualisé [,] il est pris par rapport à ce que je suis hic et nunc, de par ma liberté, de par mon être de liberté dont je suis moi-même l'auteur au moment de la décision libre. La conclusion la plus importante à tirer de ces remarques, c’est que rien ne peut remplacer le jugement de conscience à tous ses degrés, [...] parce que là où il y a pleine et entière individualisation, il n’y a pas de science qui puisse remplacer la prudence ; toute science, aussi particularisée qu’on la fasse, ne peut porter que des jugements universels, elle ne s’applique pas au cas seul et unique au monde d’une personnalité individuelle. C’est pourquoi aucune science morale ne suffit en définitive à faire agir bien, il faut qu’à la science morale s'ajoute la vertu de prudence, l’exercice prudent du libre arbitre. J'ai à introduire dans le monde quelque chose d’unique et de nouveau dont je suis seul responsable et dont la justesse est ma propre affaire, quelque chose pour quoi il me faut connaître la loi et apprécier les circonstances, oui, mais aussi engager tout ce qui est bon dans ma propre subjectivité et par-dessus tout la droiture de mon vouloir. [...] Obéir au commandement individuel tel qu’il se manifeste dans le jugement de conscience ultimement concrétisé, c’est le point final du processus moral, qui présuppose le jugement de conscience, la loi naturelle, la loi éternelle. [...] Ce serait trop facile s’il suffisait d'appliquer simplement un code général, tel quel ; il n’y aurait aucune inquiétude, aucune anxiété, aucun doute, aucun risque. Cela ne peut être le cas à cause de la singularité de l’acte moral et de son incommunicable caractère d’être mien et d'engager ma personnalité tout entière. [...] Il n’y a pas de vie morale authentique sans ce processus d’individualisation par lequel la loi universelle devient ma loi, s’incarne dans les profondeurs de mon désir, de mes vraies fins personnelles.[/citation]
Mais la notion de loi naturelle demeure certainement difficile à comprendre aujourd'hui. L'expression fait double (ou même triple) difficulté. Double difficulté, en tant que posent problème à la fois la notion de loi et la notion de nature. Car la première a pris un tour rationaliste. Et la seconde a pris un tour empiriste. Triple difficulté, donc, si l'on veut, en ce que ces deux écueils, qui sont le fait de deux pensées antagonistes, sont en plus réunies à l'intérieur du même syntagme.
La déformation rationaliste de la notion de loi remonte au XVIIe siècle :
[citation=Ibid., pp.18,44-45, 45-46.113-114]Ce que nous pouvons remarquer, c'est que, depuis le XVIIe siècle, les gens se sont mis à penser à la Nature et à la Raison avec des majuscules comme à des divinités abstraites siégeant dans un ciel platonicien. En conséquence, la conformité d'un acte à la raison devait signifier que cet acte était copié sur un modèle tout fait, préexistant, que l'infaillible Nature a incité l'infaillible Raison à tracer et qui, en conséquence, doit être doit être immuablement et universellement reconnu dans tous les lieux de la terre et à tous les moments du temps. [...] Ainsi la loi naturelle a subi une systématisation artificielle, une refonte rationaliste, cela depuis Grotius et depuis l'avènement de cette raison géométrique qui apparaît d'une manière si significative au XVIIe siècle. Et alors, par une méprise fatale, la loi naturelle, qui est au-dessus des choses et qui précède toute formulation, qui est connue de la raison humaine, mais non pas en termes de connaissance conceptuelle et rationnelle, cette loi naturelle a été conçue à la manière d'un code écrit [...].
[Or,] le concept de loi est un concept analogue [...] : « une certaine ordination de la raison pour le bien commun et promulguée par celui qui a soin de la communauté » [ST Ia-Iæ.90.4]. [...] Ce qui définit la loi, c’est la raison, l'intelligence parce qu’il y a un ordre — la volonté comme telle n’est pas faiseuse d’ordre —, c’est la raison qui peut faire de l’ordre, qui est elle-même ordre. [...] En ce qui concerne la loi naturelle, ce mot lui-même de « loi » comporte un danger de malentendu parce que la notion la plus obvie, la plus immédiate que nous avons de loi, c’est la loi écrite, la loi positive ; par conséquent, si nous oublions le caractère analogique de la notion de loi, nous courons le risque de concevoir la loi naturelle et toute espèce de loi d’après le type de la loi la plus connue de nous, la loi écrite. [...] Je disais tout à l’heure que la loi naturelle est un ordre fondé dans la nature, ou requis proprement par la nature humaine dont les régulations sont naturellement connues de l’homme, naturellement, c’est-à-dire grâce aux inclinations par le canal desquelles la créature raisonnable participe à loi divine. La raison dont il s’agit ici — puisque la loi est un ordre déterminé par la raison — c’est celle de l’auteur de la nature. On ne trouve pas cette raison dans la nature elle-même comme on le croyait au XVIIIe siècle. C'est pourquoi la loi naturelle oblige en vertu de la loi éternelle. C’est de la raison divine qu’elle tient son caractère rationnel, par conséquent c’est d’elle qu’elle tient sa véritable nature de loi.
Nous comprenons ici en quoi a consisté l’erreur d’un penseur comme Grotius : tout en tenant que la loi naturelle supposait en fait l'existence de Dieu, il a écrit une phrase célèbre dans laquelle il disait que même si, par absurde, Dieu n’existait pas, la loi naturelle continuerait d’exercer son empire et son autorité sur nous. C’est qu’il considérait uniquement l’ordre de la nature — comme déchiffré par la raison humaine ; il ne voyait pas la relation entre l’ordre de la nature et la raison éternelle. [...] C’est l’ordre d’une Nature se suffisant à elle-même, et dont la raison conceptuelle et discursive établit la connaissance. Mais pourquoi serais-je obligé en conscience par un ordre purement factuel ? En réalité, si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de pouvoir obligatoire de la loi naturelle. Si la loi naturelle n’engage pas la raison divine, elle n’est pas une loi, et si elle n’est pas une loi, elle n’oblige pas. [...] Avec Grotius, le processus de sécularisation de la loi naturelle a commencé sous une forme encore très masquée, puisqu’il parle encore de la volonté divine, mais en la reléguant dans le rôle d’autorité suprême. La raison et la nature humaines ont suffisamment de cohérence et de consistance pour établir la loi ; c’est là le germe de l’absolutisation de la nature et de la raison dont j’ai parlé [...] et qui fait comprendre pourquoi Grotius lui-même affirmait que même si, par absurde, Dieu n'existait pas, la loi naturelle continuerait à avoir sa valeur et sa force obligatoire [:] la nature devient un absolu, garanti du dehors par un autre absolu, l’absolu divin, et destiné à le supplanter ou à pouvoir se passer de lui. [...] Enfin, il faudrait ajouter une articulation à ce tableau, destinée à rattacher la théorie de Grotius à la notion de nature soumise à l’autorité de la volonté divine telle que nous la trouvons chez Suarez.[/citation]
La déformation empiriste de la compréhension de la nature va de pair :
[citation=Benoît XVI, Congrès international sur la loi morale naturelle, Université Pontificale du Latran, 12 février 2007]Il ne fait aucun doute que nous vivons une période d’extraordinaire développement dans la capacité humaine de déchiffrer les règles et les structures de la matière, et la domination de l'homme sur la nature qui en découle. Nous voyons tous les grands bénéfices de ce progrès, et nous voyons toujours plus aussi les menaces d'une destruction de la nature par la force de nos actions. Il existe un autre danger, moins visible, mais non moins inquiétant : la méthode qui nous permet de connaître toujours plus à fond les structures rationnelles de la matière nous rend toujours moins capables de voir la source de cette rationalité, la Raison créatrice. La capacité de voir les lois de l'être matériel nous rend incapables de voir le message éthique contenu dans l'être, message appelé par la tradition lex naturalis, loi morale naturelle. Il s'agit d'un terme devenu pour beaucoup aujourd’hui presque incompréhensible, à cause d'un concept de nature non plus métaphysique, mais seulement empirique.[/citation]
En outre, par cet effet de balancier propre à l'histoire de la pensée occidentale, les deux erreurs, loin de se corriger, se sont affermies :
[citation=J. Maritain, La loi naturelle ou loi non écrite, pp.114-116]Un autre courant de pensée devait surgir et se développer à la fin du XVIIIe siècle, le courant kantien. La révolution copernicienne qu’il accomplit et en vertu de laquelle il n'y a plus de nature au sens ontologique — puisque l’objet de la connaissance est lui-même construit, fabriqué par l'entendement humain — nous laisse face à une morale de l'impératif catégorique où l’autonomie de la volonté humaine va remplacer la volonté divine et établir la loi sans l'intermédiaire de la nature. Nous pouvons rattacher la théorie kantienne de l’autonomie de la volonté à la conception que Suarez avait de la volonté divine comme norme suprême et remonter de là aux philosophies volontaristes du moyen âge [Occam]. Mais la volonté dont il s’agit maintenant est la volonté nouménale, et l’on comprend qu’elle prenne la place de la volonté divine. C’est aussi l'autonomie de la volonté nouménale avec la liberté humaine absolue dans le monde intelligible qui va fonder tout l’ordre moral. [...] Ajoutons que sous les influences conjuguées d’une part de Rousseau et de la révolution française, d’autre part de ces positions kantiennes, la notion de la loi naturelle va essentiellement se rattacher à celle de la liberté. Le principe fondamental de la loi naturelle est, en effet, pour Rousseau : on ne doit obéir qu’à soi-même, et pour Kant, dans l’introduction à la Métaphysique des mœurs : Une personne n’est sujette à d’autres lois qu’à celles qu’elle-même, soit seule, soit conjointement avec d’autres, se donne à elle-même. C'est la même pensée que celle de Rousseau : l’autonomie du vouloir et la loi exprimant la liberté, non plus la liberté absolue de Dieu comme chez Occam, mais la liberté absolue de la volonté pure pratique de l’homme.[/citation]
[small]Comme le précédent excursus reliait la liberté du Créateur à toute puissance divine (à communiquer pleinement le bien), ce nouvel excursus (à peine plus grand :)) se propose de relier la liberté du subcréateur à sa nature.[/small]
Nous avons vu de la liberté du subcréateur que celle-ci a comme origine et comme fondement l'inclination de la nature humaine au bien et à la vérité, c’est-à-dire à Dieu. Cette disposition à la « concréation » pour saint Thomas, à la « subcréation » pour Tolkien, est inscrite dans la nature même de nos facultés spirituelles, intelligence et volonté, qui sont à la racine de l’agir libre. Elle est l’œuvre la plus précieuse de Dieu dans l’homme, l’émanation de la loi éternelle, c'est-à-dire une participation directe et unique à sa sagesse, à sa bonté et à sa liberté.
Cette émanation de la loi éternelle, c'est ce que saint Thomas appelle « la loi naturelle ». L'idée de loi naturelle ne date pas de saint Thomas. Elle est un héritage de la pensée grecque et chrétienne. Il faut remonter, pour les premiers, à Cicéron, aux stoïciens, aux grands moralistes de l'antiquité, et à ses grands poètes, Sophocle en particulier : [emphase]« Antigone peut être considérée comme l'héroïne de la loi naturelle, elle qui était consciente du fait qu'en transgressant la loi humaine et en se faisant écraser par elle, elle obéissait à un commandement meilleur, à ces lois — comme elle disait — qui sont non écrites et ne sont pas nées d'aujourd'hui ni d'hier, mais qui vivent pour toujours et dont aucun homme ne sait d'où elles tiennent leur origine »[/emphase] (Maritain). Et, pour les seconds, à saint Paul, puis aux Pères de l'Église, à saint Augustin en particulier. Mais c'est bien saint Thomas qui donnera toute sa cohérence à la doctrine :
[citation=Somme théologique, Ia-IIæ.91.2]Or, parmi tous les êtres, la créature raisonnable est soumise à la providence divine d'une manière plus excellente par le fait qu'elle participe elle-même de cette providence en pourvoyant à soi-même et aux autres. En cette créature, il y a donc une participation de la raison éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au mode d'agir et à la fin qui sont requis. C'est une telle participation de la loi éternelle qui, dans la créature raisonnable, est appelée loi naturelle [...] [:] c'est-à-dire que la lumière de notre raison naturelle, nous faisant discerner ce qui est bien et ce qui est mal, n'est rien d'autre qu'une impression en nous de la lumière divine. Il est donc évident que la loi naturelle n'est pas autre chose qu'une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable.[/citation]
C. S. Lewis pouvait la résumer ainsi :
[citation=Les fondements du christianisme, LLB, 2013 (1952), p.20]L’idée était la suivante : de même que tous les corps sont gouvernés par la loi de la gravitation et les organismes par les lois biologiques, la créature appelée homme a aussi sa loi. Cette dernière est pourtant très différente : alors qu’un corps ne peut choisir d’obéir ou non à la loi de la gravitation, un homme peut choisir d’obéir ou non à la Loi de la Nature Humaine.[/citation]
L'idée signifie que toute chose existant dans la nature a sa « loi naturelle », c'est-à-dire sa « normalité de fonctionnement », d'après laquelle elle peut atteindre sa « plénitude d'être ». C'est, dans la perspective thomiste, l'inclination naturelle de la Création au Bien. En ce qui concerne la créature rationnelle qu'est l'homme, sa mise en œuvre est laissée à son conseil, à son libre arbitre ; et c'est pourquoi, chez l'homme, la loi naturelle est une loi morale. Elle est le don d'une participation de la Raison éternelle : [emphase]« la loi naturelle n'est pas autre chose qu'une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable »[/emphase]. Or, la loi est universelle et immuable, tandis que l'événement concret est toujours singulier et soumis aux changements. Le libre arbitre est très exactement cette responsabilité confiée à chacun d'individualiser la loi dans une histoire et des circonstances toujours singulières [small](*)[/small].
L'échange entre Aragorn et Éomer fournit une brillante illustration :
[citation=SdA, III.2]« J'avais oublié cela, dit Éomer. Il est difficile d'être sûr de quoi que ce soit au milieu de tant de choses étonnantes. Tout dans le monde est devenu étrange. [...] Comment jugerait-on de ce qu'il faut faire en une telle époque ? »
« Comme on a toujours jugé, dit Aragorn. Le bien et le mal n'ont pas changé depuis l'année dernière ; et ils ne sont pas non plus une chose chez Elfes et les Nains et une autre chez les Hommes. Il appartient à chacun de les discerner aussi bien dans la Forêt d'Or que dans sa propre maison. »
« Assurément, dit Éomer. Mais je ne doute pas de vous, ni de l'action que mon propre cœur voudrait accomplir. Je ne suis pourtant pas libre de faire tout ce que je veux. Il est contre notre loi de laisser des étrangers vagabonder à leur gré dans notre pays, jusqu'à ce que le roi lui-même en donne l'autorisation [...]. »[/citation]
Éomer connaît déjà la réponse à sa question, puisqu'elle est inscrite dans son propre cœur. Aragorn l'exprime clairement : la loi éternelle / naturelle ne change pas, mais il nous appartient de la discerner là où nous sommes. C'est à elle que le cœur d'Éomer voudrait obéir, car elle est supérieure à la loi de Théoden. Ou, plus exactement, la loi de Théoden, si elle est juste, doit s'accorder à ce qui participe de la loi éternelle en elle, à savoir : la loi naturelle. La délibération d'Éomer sera particulièrement sage, puisqu'il obéira à sa raison sans pour autant tenir pour nulle la loi du Rohan (il aide Aragorn en lui demandant d'aller ensuite se présenter à Meduseld) qui s'en trouvera préservée, ce qui est important. À partir de ce moment, n'en doutons pas, l'amitié entre les deux futurs rois est scellée, et tous deux seront de vrais rois, qui font le choix d'Antigone contre celui de Créon : est juste est ce qui est conforme à la loi éternelle et donc à la loi naturelle, et non ce qui est conforme à la volonté du prince.
Si l'on creuse, l'accord avec la doctrine thomiste est manifeste :
Pour commencer, le Conte d'Arda conçoit la nature au sens métaphysique. À l'instar de la Tradition et à l'inverse de la Modernité, la nature y désigne ce qui cause chaque être à surgir et à se développer de telle façon et non de telle autre. Ainsi, lorsque les Valar ou les Sages des Eldar et des Edain essaient de comprendre le monde et ses habitants, ils étudient leur nature. L'amour des Eldar pour [emphase]« les bêtes et les oiseaux qui sont [leurs] amis, les arbres, et même les belles fleurs qui passent encore plus rapidement que les Hommes »[/emphase], s'accompagne du regret de les voir partir ; [emphase]« cela fait toutefois partie de leur nature »[/emphase] (HoMe X, p.308). Chez les Incarnés, l'union du fëa et du hröa [emphase]« était par nature et cause (by nature and purpose) permanente »[/emphase] (p.218). Et la différence entre les Incarnés s'énonce en terme de nature : [emphase]« depuis leurs commencements, la principale différence entre les Elfes et les Hommes résidait dans le destin et la nature (the fate and nature) de leurs esprits. Les fëar des Elfes étaient destinés à demeurer en Arda pour toute la vie d'Arda, et la mort de la chair n'abrogeait pas cette destinée. Leurs fëar étaient ainsi fermement ancrés (tenacious) à la vie “dans l'enveloppe d'Arda” (the raiment of Arda), et surpassaient de loin les esprits des Hommes quant au pouvoir sur cette “enveloppe”, [...] protégeant leurs corps de bien des maux et agressions (comme la maladie), et guérissant rapidement leurs dommages, de telle sorte qu'ils recouvraient de blessures qui se seraient révélées fatales aux Hommes »[/emphase] (p.218). Où l'on retrouve notre « destin » au sens de condition ... c'est-à-dire de nature ! Quant aux Hommes, dont le destin et donc la nature de leurs fëar est de quitter les Cercles du Monde, Andreth et Finrod s'accordent pour constater que, pour les Hommes, [emphase]« rien en Arda ne garde longtemps sa saveur, et la beauté de toutes les belles choses s'affaiblit »[/emphase] ; d'après Finrod, [emphase]« cela fut toujours [leur] nature »[/emphase] (p.316).
Ensuite, la nature des Incarnés est aussi un moyen de connaissance : [emphase]« en ce qui concerne le roi Finrod, on doit comprendre qu'il part de certaines croyances de base qui, ainsi qu'il pourrait l'exprimer, provenaient de l'une ou de plusieurs de ces sources : sa nature créée ; l'instruction angélique ; la réflexion ; et l'expérience »[/emphase] (HoMe X, p.330).
Troisièmement, la nature dans le Conte d'Arda est présentée comme un cours ou un chemin. Les « lois & coutumes parmi les Eldar » se réfèrent [emphase]« aux véritables voie et nature (right course and nature) dans un monde immarri, ou aux us de ceux qui n’ont pas été corrompus par l’Ombre et aux temps de paix et d’ordre »[/emphase] (HoMe X, p.217, cf. pp.232,255,334). Référence faite ici au Marrissement d'Arda, à cause duquel [emphase]« rien [...] ne peut éviter complètement l’Ombre [...] ou n’est entièrement immarri, de sorte à suivre sans entrave son cours naturel (its natural course) »[/emphase] (p.217cf. pp.258-259). Je rappelle que le Marrissement signifie et désigne avant tout le dévoiement ou la rupture du cours naturel des choses (cf. « le Marrissement d'Arda » dans la Feuille de la Compagnie n°3 ; « Estel Eruhínion » dans Pour la gloire de ce monde). On lit ainsi que [emphase]« le mariage [...] était le cours naturel (natural course) de la vie pour tous les Eldar »[/emphase] (p.210), et que le dénouement le plus heureux pour les Eldar morts [emphase]« était après l'Attente de pouvoir re-naître, car ainsi le mal et la peine qu'ils avaient endurés avec l'interruption de leur cours naturel (in the curtailment of their natural course) pouvait être redressé »[/emphase] (p.219), ou encore que ceux qui avaient causé du mal et [emphase]« qui avaient été sous la correction de Mandos [...] étaient revenus à leurs cours naturels (have returned to their natural courses), et ce qui avait été anormal et perverti (the unnatural and the perverted) ne faisait plus partie de la continuité de leurs vies »[/emphase] (p.235).
Quatrièmement, la nature aussi bien que le cours de la nature renvoient à un ordre idéal et à ce qui est conforme à cet ordre, c'est-à-dire à Arda Immarrie : [emphase]« la source dont procèdent toutes les idées d’ordre et de perfection »[/emphase] (HoMe X, p.405, cf. VT n°39 p.23, PE n°17 p.178). Les Eldar estiment que [emphase]« l'harmonie entre le hröa et le fëa [...] est essentielle à la vraie nature immarrie (the true nature unmarred) de tous les Incarnés »[/emphase] (p.315), si bien que [emphase]« nous ne vivons pas dans notre être véritable (our right being) et son entièreté (its fullness) en dehors d'une union intime et paisible entre la Demeure et l'Hôte (the House and the Dweller) »[/emphase] (p.317), chacun devant [emphase]« réaliser sa véritable nature (fulfill its right nature) »[/emphase] p.318, cf. encore : [emphase]« conformément à une nature immarrie (according to unmarred nature) »[/emphase] p.218 ; [emphase]« conformément à leur véritable nature (according to their right nature) »[/emphase] ibid. + idem p.363 ; [emphase]« conforme à la vraie nature des hommes (according to the true nature of Men) »[/emphase] p.317 ; [emphase]« de par nature (by right nature) »[/emphase] p.304 ; [emphase]« la nature originelle des Hommes »[/emphase] p.304 ; [emphase]« dans leur vraie nature (in their true nature) »[/emphase] p.314 x 2). De même, [emphase]« le mariage était permanent conformément à la nature elfique (in accordance with elvish nature) »[/emphase] (p.225, un plus loin : la permanence du [emphase]« mariage immarri »[/emphase] des Elfes découle de la permanence des Elfes eux-même au sein d'Arda). Vice versa, est contre-nature ce qui ne respecte pas cet ordre idéal. Cela renvoie à ce qui est injuste : [emphase]« [une telle] re-naissance [par réincarnation] serait contre-nature et injuste (unnatural and unjust) »[/emphase] (HoMe X, p.220) ; [emphase]« rendre anormalement (unnaturally) une justice illicite »[/emphase] (p.246). Cela renvoie à ce qui est mauvais : [emphase]« la mort est pour les Eldar un mal, c'est-à-dire une chose contre-nature en Arda Immarrrie »[/emphase] (p.240, idem p.225) ; [emphase]« le mal et la peine résident dans la séparation et la rupture même de la nature (the mere severance and breach of nature) »[/emphase] (p.245) ; [emphase]« la défaillance des forces du corps de Míriel pouvait être attribuée, avec quelque raison, au mal d'Arda Marrie, et sa mort à une chose contre-nature »[/emphase] (p.241). Cela renvoie à ce qui est immoral : [emphase]« ceux parmi les Eldar dont l’esprit s’assombrissait posaient des actes contre-nature (did unnatural deeds), et étaient doués de haine et de malveillance »[/emphase] (p.222). Et cela renvoie à ce qui devrait, autant que faire se peut, être « redressé » c'est-à-dire « guéri » : [emphase]« Tel est le but de la grâce de la re-naissance que la rupture anormale (unnatural breach) de la continuité de la vie soit redressée (should be redressed) »[/emphase] (p.227) ; [emphase]« Car c'est la raison du temps de l'Attente en Mandos que la rupture anormale (unnatural breach) de la continuité de la vie des Eldar soit guérie (should be healed) »[/emphase] (p.233).
Cinquièmement, le libre arbitre est d'autant plus convoqué là où la nature est déterminante. Nous avons vu l'insistance du Conte d'Arda sur le libre arbitre en ce qui concernait le mariage et la mort. Il s'agit précisément de deux chapitres qui insistent tout autant sur la nature. Ainsi, dans « les lois & coutumes parmi les Eldar », il est autant question de nature que de lois et coutumes : il existe [emphase]« des différences entre les inclinations naturelles des neri et nissi, et d'autres différences qui ont été établies par la coutume (variant dans le lieu et le temps, et entre les peuples des Eldar) »[/emphase] (HoMe X, p.213). Le mariage chez les Eldar se rapporte aux faits que : non seulement les hröar mais aussi [emphase]« les fëar des Elfes sont par nature mâle et femelle »[/emphase] (p.227) ; les Eldar [emphase]« sont par nature continents et constants (steadfast) »[/emphase] (p.211) ; le mariage est [emphase]« le cours naturel (natural course) de la vie »[/emphase] (p.210). Et si [emphase]« l'union conjugale leur procure grandes félicité et joie, et les “jours des enfants”, comme ils les appellent, demeurent parmi les souvenirs les plus joyeux de la vie ; ils ont pourtant de nombreuses autres facultés du corps et de l'esprit que leur nature les pousse à accomplir »[/emphase] (p.213) [small](notons encore au passage les « noms de clairvoyance » (names of insight) que [emphase]« la mère pouvait donner à son enfant [et qui] indiquaient quelque trait dominant qu'elle pouvait percevoir de sa nature »[/emphase] (p.216))[/small]. Quant à la mort, sa nature ne cesse d'être interrogée : la [emphase]« déchirure entre le corps et l'esprit (sundering of spirit and body) »[/emphase] (p.225) constitue [emphase]« un désastre »[/emphase] (p.317), car elle opère [emphase]« une rupture contre-nature »[/emphase] (p.227, cf. pp.219,233,239,240,241,245) ; Andreth rapporte que [emphase]« nombreux sont ceux parmi les Sages qui soutiennent qu’aucune chose vivante, dans sa vraie nature, ne devrait mourir »[/emphase] (p.314) ; et tout l'Athrabeth tournera autour de la nature de la mort : [emphase]« les Hommes croyaient que leur hröar n'étaient pas éphémères de par nature (by right nature) »[/emphase] (p.304, cf. p.309) ; auquel cas, d'après les Eldar, [emphase]« la nature des Hommes avait été grièvement altérée en regard du premier dessin d'Eru »[/emphase] (p.304) ; et Finrod de s'interroger sur l'étrangeté de [emphase]« la nature originelle des Hommes »[/emphase] (p.304). Ainsi, là où nous avions vu précédemment que s'exprime le mieux le libre arbitre, la nature s'avère déterminante. Cela parce que [small](le contexte concerne le mariage mais il peut être aisément étendu)[/small] [emphase]« bien que réalisé par et dans le corps, le mariage [comme tout acte] procède du fëa et réside ultimement dans sa volonté (in its will) »[/emphase] (p.227). Le libre arbitre, alors, est ce qui permet, non pas de s'émanciper de la nature comme dans la Modernité, mais au contraire de l'accomplir soi-même, personnellement, individuellement.
Le Namna offre à cet égard une synthèse pratique complète. Partis d'une question de libre arbitre face à la survenue de la Mort et de la séparation de Finwë et Míriel, qui se manifestent toutes deux comme [emphase]« chose contre-nature (thing unnatural) »[/emphase] (HoMe X, p.227, idem p.239 qui précise [emphase]« en Arda Immarrie »[/emphase]), les Valar, pour poser librement leur délibération et leur jugement, s'efforceront de discerner précisément ce qui relève ou non de l'ordre idéal de la nature des Enfants d'Eru : qu'il s'agisse des désirs de ces derniers [emphase]« qui surgissent de leur nature même (from their very nature), à savoir l'habitation de l'esprit dans le corps, leur véritable condition (their right condition) »[/emphase] (p.242) ; du préjudice de [emphase]« la vie et de l'espoir naturels »[/emphase] de Finwë (p.242) ; de l'espoir qui demeurait néanmoins qu'[emphase]« après un repos en Mandos le fëa de Míriel eût pu de lui-même revenir à sa nature, à savoir désirer habiter son corps »[/emphase], car [emphase]« il était plus anormal (more unnatural) pour l'un des Eldar de rester fëa désincarné à jamais que pour un autre de rester vivant et marié mais endeuillé »[/emphase] (p.243) ; et, surtout, du jugement qui sera finalement prononcé par Mandos, rendu [emphase]« parce qu'il est contraire à la nature des Eldar de vivre seul (unwedded) »[/emphase] (p.255).
Enfin et dernièrement, on peut présenter une synthèse théorique et résumer les choses en disant que dans le Conte d'Arda la nature est finalisée par le Bien : celui-ci est la « cause finale » de la nature (pour prendre une terminologie aristotélicienne) : son but, sa raison d'être. Le monde créé, en effet, [emphase]« a des fondations qui sont bonnes, et il tend par nature au bien (it turns by nature to good) [;] le mal en Arda [...] provient des volontés et des êtres (wills and beings) qui sont autres qu'Arda elle-même »[/emphase] (p.379) ; [emphase]« Arda (sans la malice du Marrisseur) serait requise pour la pleine satisfaction de [la] nature [des Enfants] »[/emphase] (p.251) ; elle [emphase]« impliquerait une continuité, par-delà la Fin (ou Achèvement (Completion)) »[/emphase] (ibid.).
Vice versa, le bien est défini par rapport à la nature (immarrie) :
[citation=PE n°17 p.162]√MAN « bien, bon » (good). Implique qu'une personne / chose est (relativement ou absolument) « immarrie » ; c'est-à-dire, dans la réflexion elfique, non affectée par les désordres introduits en Arda par Morgoth : et donc ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction (is true to its nature & function). Appliqué à l'esprit (mind/spirit), c'est à peu près l'équivalent de moralement bon (morally good) ; appliqué aux corps (bodies) cela faisait naturellement référence à la santé et à l'absence de déformations, dommages, défauts, &c. [/citation]
[citation=HoMe XI, p.399]Aman « béni, libre du mal (blessed, free from evil) » [...]. Forme valarine non donnée ; censée signifier « en paix, en accord (avec Eru) (in accord (with Eru)) ».[/citation]
L'équivocité de ces deux définitions du bien (ici le langage des Valar se situe du côté de la surnature, celui des Eldar du côté de la nature) identifie le Bien de la nature à l'accord avec Eru. Plus exactement, nous pourrions dire : le Bien de la nature, c'est être accordé (au sens d'un instrument) à Eru, ainsi que l'analyse minutieuse de Didier l'avait établi pour une discussion reliée [small](et dont les bases avaient été jetées ici ;))[/small]. Tout le débat du Namna se structure en fonction de cette double définition. La référence de tous les Valar pour discerner ce qui est juste, c'est la (véritable) nature des Incarnés, et donc les [emphase]« ultimes desseins [et la] volonté d'Eru »[/emphase] (pp.241,242,245,246), [emphase]« Seigneur de Tout »[/emphase] (pp.241,245), [emphase]« Seigneur Éternel »[/emphase] (p.245), ou encore (synthèse des deux points de vue) [emphase]« Arda Immarrie »[/emphase]. Il en va de même pour le débat de l'Athrabeth qui, du début à la fin, scrute la nature des Enfants d'Eru, laquelle est finalisée par [emphase]« la volonté et les desseins d'Eru »[/emphase] (pp.304,326,330,331,334,338,342), [emphase]« l'esprit d'Eru (the mind of Eru) »[/emphase] (p.318), [emphase]« la magnificence d'Eru »[/emphase] (p.318). À son amie qui ne parvenait plus à le percevoir, ou qui n'avait plus l'espoir de le percevoir, Finrod partageait l'espérance des Eldar :
[citation=HoMe X, p.320 (cf. aussi p.239 dans le Namna les paroles de Manwë relatives à l'Espérance qui conserve la pensée d'Arda Immarrie)]Vous aussi [...] êtes les Enfants d'Eru, et votre destin, votre nature, provient de Lui (your fate and nature is from Him).
[Aussi notre espérance] ne vient[-t-elle] point de l’expérience, mais de notre nature et de notre état primordial. Si nous sommes effectivement les Eruhin, les Enfants de l’Unique, alors Il ne permettra point d’être Lui-même dépossédé des Siens, ni par aucun Ennemi, ni même par nous-mêmes. C’est le dernier fondement de l’Estel, que nous gardons même lorsque nous contemplons la Fin : de l’ensemble de Ses desseins l’aboutissement doit être pour la joie de Ses Enfants. »[/citation]
Au final :
- La nature dans le Conte d'Arda existe réellement. Elle existe au sens métaphysique (ni empiriste ni rationaliste). Elle est ce qui rend compte des particularités de l'être et du devenir des différentes créatures, aussi bien dans ce qu'elles ont en commun que dans ce qui les spécifie. Elle est une autre façon pour les Eldar de se référer au « Destin », Umbar, c'est-à-dire à la constitution et à l'ordre du monde, Ambar, et de ses habitants.
- La nature des Incarnés est aussi une source de connaissance, aux côtés de la foi, de la raison, et de l'expérience.
- La nature est volontiers décrite comme un cours ou un chemin. C'est très précisément ce « cours naturel » qui se trouve dévoyé par les dissonances introduites par le Marrisseur dans la structure d'Arda.
- La nature renvoie ainsi à cet ordre ou cette référence idéale que constitue Arda Immarrie : la source de tout ce qui est essentiel, véritable, ordonné, parfait ; ce qui permet de réaliser son « être véritable ». Est contre-nature ou anormal ce qui ne respecte pas cet ordre idéal : tout ce qui est déformé, mauvais, injuste, immoral.
- La nature est particulièrement convoquée aux lieux mêmes où le libre arbitre est appelé à se déployer. C'est qu'à cet ordre idéal, les créatures rationnelles sont appelées à participer par le moyen de leur libre arbitre. Cela ressort particulièrement des très nombreuses réflexions portant sur la mort, et aussi de celles qui portent sur des éléments importants de la vie, comme le mariage et la génération.
- La nature est finalisée par le bien ; vice versa, le bien renvoie à ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction : la santé physique du corps, la santé morale et spirituelle de l'esprit. À cette perspective située naturellement correspond celle située surnaturellement : le bien de la nature est encore d'être accordé (au sens d'un instrument) à Eru. Autrement dit : [emphase]« la nature et le destin »[/emphase] des Enfants d'Eru aboutit dans [emphase]« l'ensemble de Ses Desseins »[/emphase].
Évidemment (d'après moi), Tolkien ne s'est pas dit un jour d'illustrer la doctrine de saint Thomas. Je suis néanmoins frappé de constater à nouveau à quel point la mythopoésie du premier trouve un écho « naturel / éternel » dans la théologie du dernier. La nature dans le Conte d'Arda incline le cœur des créatures rationnelles vers le bien auquel tend leur être. Cette inclination leur permet de reconnaître le bien sans les y contraindre. Les Incarnés ont en cela reçu le don précieux du libre arbitre qui permet de pourvoir soi-même à l'accomplissement de sa nature (et à l'accomplissement de celle des autres et du monde). Dans le Conte d'Arda, la nature acquiert le sens (traditionnel) d'une loi (on a même une occurrence de [emphase]« la loi de la nature des Elfes »[/emphase] HoMe X, p.226), et cette loi n'est rien d'autre que la participation de la loi éternelle dans la créature — avec la correspondance entre la loi naturelle et la loi éternelle qui se superpose à celle qui s'établit entre l'elfique et le valarin quant à la manière de définir le Bien. Il s'agit d'une loi non écrite (ainsi il était des choses [emphase]« au sujet [desquelles] ils n'avaient besoin d'aucune loi ou instruction, mais où ils agissaient par nature, même s'ils en donnèrent ensuite des raisons »[/emphase] p.234, cf. aussi p.225). Et il s'agit, pour les créatures douées de libre arbitre, d'une loi morale : la responsabilité des agents libres du Conte d'Arda est bien d'accomplir individuellement, personnellement, cette loi. Enfin, mais ce sera l'objet de l'une des deux parties restantes, à cette loi s'oppose également une autre loi (qui ne peut être appelée telle que par analogie) : celle du Marrissement, qui renvoie, chez saint Thomas, au foyer de convoitise.
Pour conclure, précisons que, à la différence de ses sources grecques, les compréhensions thomiste et tolkienienne de la loi naturelle n'intègrent pas un schéma normatif au sens d'une hétéronomie qui imposerait à la créature un bien extrinsèque. Si les deux optiques se retrouvent dans l'acceptation des limites et le refus de l'hubris, la seconde diffère radicalement de la première en ce qu'elle invite la créature à se conformer à son propre bien (cf. supra [small]à la fin : la revue des « Couleurs du Monde »[/small]) : dans les perspectives thomiste et tolkienienne de la loi naturelle, la liberté se déploie dans l'accomplissement de sa nature, et où :
[citation=Rémi Brague, « Dieu ne nous demande rien », Critique, 2006/1, pp.182-185]Dieu ne nous demande pas de nous conduire d’une manière déterminée. Cela ne veut pas dire que toute conduite serait indifférente. C’est le contraire qui est vrai, et qui est même un peu effrayant : la moindre de nos actions comporte une logique interne qui, en dernier ressort, l’oriente nécessairement tantôt vers la vie tantôt vers la mort. Car Dieu n’attend rien de plus que de voir ses créatures se déployer selon leur logique immanente : […] Dieu attend que, et s’attend à ce que les choses et les événements portent leurs fruits. Il ne leur demande rien d’autre que ce à quoi les pousse la nature avec laquelle Il les a créées, à savoir leur bien. C’est notre bien que cherche Dieu, non le sien. « Dieu n’est offensé par nous que du fait que nous agissons contre notre propre bien ». Dieu ne demande pas, parce que ce n’est pas son intérêt qu’il cherche. Il attend que nous atteignions notre bien.[/citation]
Jérôme
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(*) J'avais longtemps buté sur la notion de loi naturelle. Jusqu'à ce que, tout récemment, la synthèse thomiste opérée par Jacques Maritain ne m'éclaire. Ce qui suit est un peu long, et pourtant ce n'est qu'une sélection minimale, me semble-t-il, pour avoir une idée juste de ce que signifiait la loi naturelle chez saint Thomas.
La loi naturelle, chez saint Thomas, est, pourrait-on dire, l'ordre idéal de « fonctionnement » de la Création :
[citation=J. Maritain, La loi naturelle ou loi non écrite, pp.15-16, 22, 22-23]La raison est la mesure des actes humains, mesure mesurante à l'égard des actes humains qui doivent se conformer à elle et qui sont bons dans la mesure où ils sont conformes à la raison, mais cette mesure mesurante à l'égard des actes humains est aussi une mesure mesurée. [...] Avant de mesurer mon acte libre, la raison doit d'abord regarder vers quelque chose d'autre que moi et que ma subjectivité singulière, et même vers quelque chose qui est au-dessus de ma subjectivité singulière [...]. Cet ordre supérieur au simple fait, suprafactuel, fondé sur l'être extramental, qui mesure la raison humaine, laquelle mesure les actes humains, cet ordre, c'est la loi naturelle.
Toute chose existant dans la nature, une plante, un chien, un cheval a sa loi naturelle, c'est-à-dire la normalité de son fonctionnement, la manière propre dont, en raison de sa structure et de ses fins spécifiques, cet être doit atteindre sa plénitude d'être typique, soit dans sa croissance, soit dans son comportement. [...] [Ainsi] de la loi naturelle des chevaux, loi naturelle par rapport à laquelle le comportement d'un cheval fait de lui un bon cheval ou un cheval vicieux dans le troupeau. Mais les chevaux ne jouissent pas du libre arbitre, leur loi naturelle n'est qu'une partie de l'immense réseau de tendances et de régulations essentielles enveloppées dans le mouvement du cosmos.
La loi naturelle de tous les êtres existants dans la nature est la manière propre dont, en raison de leurs nature et fin spécifiques, ils doivent ou devraient atteindre leur plénitude d'être typique dans leur comportement. Ces mots eux-mêmes « ils doivent ou ils devraient » n'avaient qu'une signification métaphysique (de la même manière que nous disons qu'un œil bon ou normal « doit » ou « devrait » être capable de lire des lettres sur un tableau à une distance donnée). Les mêmes mots « doit » ou « devrait » commencent à avoir une signification morale [...] quand nous passons le seuil du monde des agents libres. La loi naturelle se trouve, en un sens, chez tous les êtres ; pour l'homme c'est une loi morale parce que l'homme lui obéit ou lui désobéit librement [...]. Le premier élément fondamental qui doit être reconnu dans la loi naturelle est donc l'élément ontologique, je veux dire la normalité de fonctionnement qui est fondée sur l'essence de cet être : l'homme. La loi naturelle en général est la formule idéale de développement d'un être donné [...], la loi naturelle est un ordre idéal relatif aux actions humaines, une ligne de partage des eaux entre ce qui est convenable ou non convenable, conforme ou non conforme aux fins de l'essence humaine.[/citation]
D'ordre métaphysique, la loi naturelle ne doit donc pas être confondue avec la normalité d'une loi statistique :
[citation=Ibid., p.27]La loi naturelle n'est pas une loi écrite par les hommes, ils la connaissent plus ou moins difficilement et à des degrés divers, en courant le risque d'erreurs ici comme ailleurs. [...] Montaigne remarquait que chez certains peuples l'inceste et le larcin étaient tenus pour actions vertueuses. Pascal s'en scandalisait. Tout cela ne prouve rien contre la loi naturelle, pas plus qu'une erreur dans une addition ne prouve quelque chose contre l'arithmétique.[/citation]
Non écrite, la loi naturelle, quoique intelligible et accessible à la connaissance, ne l'est pas sous le mode conceptuel ou rationnel :
[citation=Ibid., 28-29]Il faut bien remarquer que la raison humaine ne découvre pas les régulations de la loi naturelle d'une manière abstraite et théorique, comme une série de théorèmes de géométrie. Bien plus, elle ne les découvre pas par l'exercice conceptuel de l'intelligence, ou par voie de connaissance rationnelle. [...] Quand [saint Thomas] dit que la raison humaine découvre les régulations de la loi naturelle sous la conduite des inclinations de la nature humaine, il veut dire que le mode même selon lequel la raison humaine connaît la loi naturelle n'est pas celui de la connaissance rationnelle, mais celui de ce qu'on appelle connaissance par inclination [:] la connaissance par inclination ou par connaturalité est une espèce de connaissance [...] par mode d'instinct ou de sympathie, et dans laquelle l'intellect [...] prête l'oreille à la mélodie produite par la vibration des tendances profondes [...] pour aboutir [...] non pas à un jugement fondé sur des concepts, mais à un jugement qui n'exprime que la conformité de la raison aux tendances auxquelles elle s'accorde.[/citation]
En tant que tel, elle n'est rien d'autre que la participation à la loi éternelle :
[citation=Ibid., pp.37-39, 39-43]La loi éternelle ne fait qu'un avec la sagesse éternelle de Dieu et l'essence divine elle-même. Cette loi éternelle est définie par saint Thomas : la raison suprême existant en Dieu, l'ordre de la sagesse divine en tant que cette sagesse tient sous sa direction toutes les actions et motions des choses [ST Ia-IIæ.93.1]. [...] Il faut remarquer que parmi toutes les créatures, la créature intelligente est soumise à la divine providence d'une façon particulière, — plus excellente, dit saint Thomas — en tant que la créature intelligente participe elle-même au gouvernement providentiel, puisqu'elle pourvoit elle-même à son propre bien et à celui des autres êtres. « Ainsi la raison éternelle est participée par la créature intelligente en tant même qu'intelligente, et par une telle participation cette créature a une inclination naturelle aux actions et aux fins qui lui conviennent » [...] En cette créature, il y a donc une participation à la loi éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au mode d'agir et à la fin qui lui conviennent. « C'est cette participation à la loi éternelle dans la créature raisonnable qui est appelée la loi naturelle » [ST Ia-IIæ.91.2]. [...] Tout ce qui est bien et tout ce qui est mal n'est qu'une impression de la lumière divine en nous.
[Étant donné que] les causes secondes agissent seulement dans la vertu de la première cause qui les active, [...] cette propriété que la raison humaine possède d'être la règle et la mesure de la volonté humaine [i.e. la loi naturelle] procède de la loi éternelle qui est la raison divine. D'où il est manifeste que la bonté de la volonté humaine dépend davantage encore de la loi éternelle que de la raison humaine. [...] L'autorité de la raison, comme forme de la moralité, et la valeur des régulations de la loi naturelle sont connues de nous ou peuvent être connues de nous avant que Dieu soit connu, mais elles sont ontologiquement fondées sur la sagesse divine, sur la raison éternelle, de sorte que, finalement, si nous ignorons Dieu, nous finirons par répudier cette autorité de la raison. [...] C'est pourquoi il faut donner un sens fort aux expressions de l'article 2 de la question 91 : cette lumière de la raison naturelle par laquelle nous discernons ce qui est bien ou ce qui est mal, n'est pas la lumière discursive, mais celle de la la raison jugeant par connaturalité sur le fondement des inclinations proprement humaines de notre nature, inclinations qui dérivent de la loi éternelle ; elle est l'impression de la lumière divine en nous qui transmet la vérité pratique.[/citation]
L'individualisation de cette loi, telle est la fonction, le rôle, du libre arbitre, à savoir d'actualiser la loi de façon personnelle et circonstanciée :
[citation=Ibid., pp.68-78]Une régulation générale ou universelle ne suffit pas pour faire qu'un acte soit bon, il faut pour cela une régulation totalement individualisée. [...] Toute décision à prendre est mienne, elle engagera ma personnalité toute entière dans son incommunicabilité. De même qu'une feuille d'arbre n'est jamais identique à une autre, de même en est-il d'une situation morale jamais identique à une autre. [...] Le jugement pratico-pratique, qui ne fait qu'un avec la décision libre, est droit s'il est conforme à des jugements de conscience droits ou présumés tels. Ce jugement est, par nécessité, pleinement individualisé [,] il est pris par rapport à ce que je suis hic et nunc, de par ma liberté, de par mon être de liberté dont je suis moi-même l'auteur au moment de la décision libre. La conclusion la plus importante à tirer de ces remarques, c’est que rien ne peut remplacer le jugement de conscience à tous ses degrés, [...] parce que là où il y a pleine et entière individualisation, il n’y a pas de science qui puisse remplacer la prudence ; toute science, aussi particularisée qu’on la fasse, ne peut porter que des jugements universels, elle ne s’applique pas au cas seul et unique au monde d’une personnalité individuelle. C’est pourquoi aucune science morale ne suffit en définitive à faire agir bien, il faut qu’à la science morale s'ajoute la vertu de prudence, l’exercice prudent du libre arbitre. J'ai à introduire dans le monde quelque chose d’unique et de nouveau dont je suis seul responsable et dont la justesse est ma propre affaire, quelque chose pour quoi il me faut connaître la loi et apprécier les circonstances, oui, mais aussi engager tout ce qui est bon dans ma propre subjectivité et par-dessus tout la droiture de mon vouloir. [...] Obéir au commandement individuel tel qu’il se manifeste dans le jugement de conscience ultimement concrétisé, c’est le point final du processus moral, qui présuppose le jugement de conscience, la loi naturelle, la loi éternelle. [...] Ce serait trop facile s’il suffisait d'appliquer simplement un code général, tel quel ; il n’y aurait aucune inquiétude, aucune anxiété, aucun doute, aucun risque. Cela ne peut être le cas à cause de la singularité de l’acte moral et de son incommunicable caractère d’être mien et d'engager ma personnalité tout entière. [...] Il n’y a pas de vie morale authentique sans ce processus d’individualisation par lequel la loi universelle devient ma loi, s’incarne dans les profondeurs de mon désir, de mes vraies fins personnelles.[/citation]
Mais la notion de loi naturelle demeure certainement difficile à comprendre aujourd'hui. L'expression fait double (ou même triple) difficulté. Double difficulté, en tant que posent problème à la fois la notion de loi et la notion de nature. Car la première a pris un tour rationaliste. Et la seconde a pris un tour empiriste. Triple difficulté, donc, si l'on veut, en ce que ces deux écueils, qui sont le fait de deux pensées antagonistes, sont en plus réunies à l'intérieur du même syntagme.
La déformation rationaliste de la notion de loi remonte au XVIIe siècle :
[citation=Ibid., pp.18,44-45, 45-46.113-114]Ce que nous pouvons remarquer, c'est que, depuis le XVIIe siècle, les gens se sont mis à penser à la Nature et à la Raison avec des majuscules comme à des divinités abstraites siégeant dans un ciel platonicien. En conséquence, la conformité d'un acte à la raison devait signifier que cet acte était copié sur un modèle tout fait, préexistant, que l'infaillible Nature a incité l'infaillible Raison à tracer et qui, en conséquence, doit être doit être immuablement et universellement reconnu dans tous les lieux de la terre et à tous les moments du temps. [...] Ainsi la loi naturelle a subi une systématisation artificielle, une refonte rationaliste, cela depuis Grotius et depuis l'avènement de cette raison géométrique qui apparaît d'une manière si significative au XVIIe siècle. Et alors, par une méprise fatale, la loi naturelle, qui est au-dessus des choses et qui précède toute formulation, qui est connue de la raison humaine, mais non pas en termes de connaissance conceptuelle et rationnelle, cette loi naturelle a été conçue à la manière d'un code écrit [...].
[Or,] le concept de loi est un concept analogue [...] : « une certaine ordination de la raison pour le bien commun et promulguée par celui qui a soin de la communauté » [ST Ia-Iæ.90.4]. [...] Ce qui définit la loi, c’est la raison, l'intelligence parce qu’il y a un ordre — la volonté comme telle n’est pas faiseuse d’ordre —, c’est la raison qui peut faire de l’ordre, qui est elle-même ordre. [...] En ce qui concerne la loi naturelle, ce mot lui-même de « loi » comporte un danger de malentendu parce que la notion la plus obvie, la plus immédiate que nous avons de loi, c’est la loi écrite, la loi positive ; par conséquent, si nous oublions le caractère analogique de la notion de loi, nous courons le risque de concevoir la loi naturelle et toute espèce de loi d’après le type de la loi la plus connue de nous, la loi écrite. [...] Je disais tout à l’heure que la loi naturelle est un ordre fondé dans la nature, ou requis proprement par la nature humaine dont les régulations sont naturellement connues de l’homme, naturellement, c’est-à-dire grâce aux inclinations par le canal desquelles la créature raisonnable participe à loi divine. La raison dont il s’agit ici — puisque la loi est un ordre déterminé par la raison — c’est celle de l’auteur de la nature. On ne trouve pas cette raison dans la nature elle-même comme on le croyait au XVIIIe siècle. C'est pourquoi la loi naturelle oblige en vertu de la loi éternelle. C’est de la raison divine qu’elle tient son caractère rationnel, par conséquent c’est d’elle qu’elle tient sa véritable nature de loi.
Nous comprenons ici en quoi a consisté l’erreur d’un penseur comme Grotius : tout en tenant que la loi naturelle supposait en fait l'existence de Dieu, il a écrit une phrase célèbre dans laquelle il disait que même si, par absurde, Dieu n’existait pas, la loi naturelle continuerait d’exercer son empire et son autorité sur nous. C’est qu’il considérait uniquement l’ordre de la nature — comme déchiffré par la raison humaine ; il ne voyait pas la relation entre l’ordre de la nature et la raison éternelle. [...] C’est l’ordre d’une Nature se suffisant à elle-même, et dont la raison conceptuelle et discursive établit la connaissance. Mais pourquoi serais-je obligé en conscience par un ordre purement factuel ? En réalité, si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de pouvoir obligatoire de la loi naturelle. Si la loi naturelle n’engage pas la raison divine, elle n’est pas une loi, et si elle n’est pas une loi, elle n’oblige pas. [...] Avec Grotius, le processus de sécularisation de la loi naturelle a commencé sous une forme encore très masquée, puisqu’il parle encore de la volonté divine, mais en la reléguant dans le rôle d’autorité suprême. La raison et la nature humaines ont suffisamment de cohérence et de consistance pour établir la loi ; c’est là le germe de l’absolutisation de la nature et de la raison dont j’ai parlé [...] et qui fait comprendre pourquoi Grotius lui-même affirmait que même si, par absurde, Dieu n'existait pas, la loi naturelle continuerait à avoir sa valeur et sa force obligatoire [:] la nature devient un absolu, garanti du dehors par un autre absolu, l’absolu divin, et destiné à le supplanter ou à pouvoir se passer de lui. [...] Enfin, il faudrait ajouter une articulation à ce tableau, destinée à rattacher la théorie de Grotius à la notion de nature soumise à l’autorité de la volonté divine telle que nous la trouvons chez Suarez.[/citation]
La déformation empiriste de la compréhension de la nature va de pair :
[citation=Benoît XVI, Congrès international sur la loi morale naturelle, Université Pontificale du Latran, 12 février 2007]Il ne fait aucun doute que nous vivons une période d’extraordinaire développement dans la capacité humaine de déchiffrer les règles et les structures de la matière, et la domination de l'homme sur la nature qui en découle. Nous voyons tous les grands bénéfices de ce progrès, et nous voyons toujours plus aussi les menaces d'une destruction de la nature par la force de nos actions. Il existe un autre danger, moins visible, mais non moins inquiétant : la méthode qui nous permet de connaître toujours plus à fond les structures rationnelles de la matière nous rend toujours moins capables de voir la source de cette rationalité, la Raison créatrice. La capacité de voir les lois de l'être matériel nous rend incapables de voir le message éthique contenu dans l'être, message appelé par la tradition lex naturalis, loi morale naturelle. Il s'agit d'un terme devenu pour beaucoup aujourd’hui presque incompréhensible, à cause d'un concept de nature non plus métaphysique, mais seulement empirique.[/citation]
En outre, par cet effet de balancier propre à l'histoire de la pensée occidentale, les deux erreurs, loin de se corriger, se sont affermies :
[citation=J. Maritain, La loi naturelle ou loi non écrite, pp.114-116]Un autre courant de pensée devait surgir et se développer à la fin du XVIIIe siècle, le courant kantien. La révolution copernicienne qu’il accomplit et en vertu de laquelle il n'y a plus de nature au sens ontologique — puisque l’objet de la connaissance est lui-même construit, fabriqué par l'entendement humain — nous laisse face à une morale de l'impératif catégorique où l’autonomie de la volonté humaine va remplacer la volonté divine et établir la loi sans l'intermédiaire de la nature. Nous pouvons rattacher la théorie kantienne de l’autonomie de la volonté à la conception que Suarez avait de la volonté divine comme norme suprême et remonter de là aux philosophies volontaristes du moyen âge [Occam]. Mais la volonté dont il s’agit maintenant est la volonté nouménale, et l’on comprend qu’elle prenne la place de la volonté divine. C’est aussi l'autonomie de la volonté nouménale avec la liberté humaine absolue dans le monde intelligible qui va fonder tout l’ordre moral. [...] Ajoutons que sous les influences conjuguées d’une part de Rousseau et de la révolution française, d’autre part de ces positions kantiennes, la notion de la loi naturelle va essentiellement se rattacher à celle de la liberté. Le principe fondamental de la loi naturelle est, en effet, pour Rousseau : on ne doit obéir qu’à soi-même, et pour Kant, dans l’introduction à la Métaphysique des mœurs : Une personne n’est sujette à d’autres lois qu’à celles qu’elle-même, soit seule, soit conjointement avec d’autres, se donne à elle-même. C'est la même pensée que celle de Rousseau : l’autonomie du vouloir et la loi exprimant la liberté, non plus la liberté absolue de Dieu comme chez Occam, mais la liberté absolue de la volonté pure pratique de l’homme.[/citation]

