Hier, au fil d'une lecture, je tombe sur ce passage qui fait fortement écho avec ta présentation :
[citation=— Simone Weil, « Cette guerre est une guerre de religions », in : Œuvres complètes, t. V, Écrits de New York et de Londres, vol. 1 : Questions politiques et religieuses (1942-1943), Gallimard, 2019, p.251]L’opposition du bien et du mal est pour lui [l’homme] un fardeau intolérable. […]
Une tradition albigeoise raconte que le diable a séduit les créatures en leur disant : « Avec Dieu vous n’êtes pas libres, car vous ne pouvez faire que le bien. Suivez-moi et vous aurez la puissance de faire à votre gré le bien et le mal. » L’expérience confirme cette tradition. […]
L’homme a suivi le diable. Il a reçu ce que le diable lui promettait. Mais mis en possession du couple bien et mal, il est aussi à l’aise qu’un enfant qui aurait pris dans sa main un charbon brûlant. Il voudrait jeter le charbon. Il s’aperçoit que c’est difficile.
[Une des] méthodes pour y parvenir […] consiste à nier la réalité de l’opposition entre le bien et le mal. Notre siècle l’a essayé. Une horrible parole de Blake a eu parmi nos contemporain un grand retentissement : « Il vaut mieux étrangler un enfant dans son berceau que de garder au cœur un désir non satisfait. » [Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desire (Proverbs of Hell, plate 10)]
Seulement ce n’est pas le désir qui oriente l’effort, c’est le but. L’essence même de l’homme est l’effort orienté ; les pensées de l’âme, les mouvements du corps, n’en sont que des formes. Quand l’orientation disparaît, l’homme devient fou, au sens littéral, médical du mot. C’est pourquoi cette méthode, fondé sur le principe que tout se vaut rend fou. Quoiqu’elle n’impose aucune contrainte, elle précipite l’homme dans un ennui semblable à celui des malheureux condamnés à la prison cellulaire, et donc la plus grande douleur est de n’avoir rien à faire.[/citation]
Une variante du dernier paragraphe revient sur cette liberté d’indifférence[citation=— Simone Weil, ibid., p. 592.][…] et l’homme, avant d’être pensée, chair vivante ou matière, est direction ; il ne pense et ne se meut que pour quelque chose. En lui ôtant la pensée de but, on le condamne en pleine liberté à l’ennui du prisonnier […].
Quand la prospérité procure des forces et des ressources surabondantes, on peut tromper cet ennui en jouant. Ce ne sont pas des jeux d’enfants ; ce sont des jeux d’hommes mûrs qui jouent sans croire au jeu. Des jeux de prisonniers.[/citation]
Enfin, la présentation du recueil s'ouvre par une expression de Simone Weil rapportée par Hélène Honnorat, qui fut son amie :
[citation=— Simone Weil, ibid., p. 13.]Être libre, ce n'est pas choisir, c'est avoir choisi.[/citation]
S.
[citation=— Simone Weil, « Cette guerre est une guerre de religions », in : Œuvres complètes, t. V, Écrits de New York et de Londres, vol. 1 : Questions politiques et religieuses (1942-1943), Gallimard, 2019, p.251]L’opposition du bien et du mal est pour lui [l’homme] un fardeau intolérable. […]
Une tradition albigeoise raconte que le diable a séduit les créatures en leur disant : « Avec Dieu vous n’êtes pas libres, car vous ne pouvez faire que le bien. Suivez-moi et vous aurez la puissance de faire à votre gré le bien et le mal. » L’expérience confirme cette tradition. […]
L’homme a suivi le diable. Il a reçu ce que le diable lui promettait. Mais mis en possession du couple bien et mal, il est aussi à l’aise qu’un enfant qui aurait pris dans sa main un charbon brûlant. Il voudrait jeter le charbon. Il s’aperçoit que c’est difficile.
[Une des] méthodes pour y parvenir […] consiste à nier la réalité de l’opposition entre le bien et le mal. Notre siècle l’a essayé. Une horrible parole de Blake a eu parmi nos contemporain un grand retentissement : « Il vaut mieux étrangler un enfant dans son berceau que de garder au cœur un désir non satisfait. » [Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desire (Proverbs of Hell, plate 10)]
Seulement ce n’est pas le désir qui oriente l’effort, c’est le but. L’essence même de l’homme est l’effort orienté ; les pensées de l’âme, les mouvements du corps, n’en sont que des formes. Quand l’orientation disparaît, l’homme devient fou, au sens littéral, médical du mot. C’est pourquoi cette méthode, fondé sur le principe que tout se vaut rend fou. Quoiqu’elle n’impose aucune contrainte, elle précipite l’homme dans un ennui semblable à celui des malheureux condamnés à la prison cellulaire, et donc la plus grande douleur est de n’avoir rien à faire.[/citation]
Une variante du dernier paragraphe revient sur cette liberté d’indifférence[citation=— Simone Weil, ibid., p. 592.][…] et l’homme, avant d’être pensée, chair vivante ou matière, est direction ; il ne pense et ne se meut que pour quelque chose. En lui ôtant la pensée de but, on le condamne en pleine liberté à l’ennui du prisonnier […].
Quand la prospérité procure des forces et des ressources surabondantes, on peut tromper cet ennui en jouant. Ce ne sont pas des jeux d’enfants ; ce sont des jeux d’hommes mûrs qui jouent sans croire au jeu. Des jeux de prisonniers.[/citation]
Enfin, la présentation du recueil s'ouvre par une expression de Simone Weil rapportée par Hélène Honnorat, qui fut son amie :
[citation=— Simone Weil, ibid., p. 13.]Être libre, ce n'est pas choisir, c'est avoir choisi.[/citation]
S.

