Or donc, depuis hier matin, nous sommes passé d'une étape à une autre... Est-ce le début de la fin ou la fin du début ? Ma foi, nous verrons bien...
Avant l'achèvement officiel du confinement général en France, la semaine dernière a été l'occasion pour moi de quelques relectures supplémentaires, en sus de celles déjà signalées dans mon message précédent : Lord Dunsany, Paul Lafargue, Jorge Luis Borges, François Rabelais, Jules Verne, et le recueil des Errances en Faërie (éditions Skiophoros, 2006) que je n'avais pas rouvert depuis longtemps...
J'ai relu en particulier avec beaucoup de plaisir Vingt Mille Lieues sous les mers, un de mes livres de chevet depuis l'âge de 10 ans, et qui est sans doute le meilleur roman de Jules Verne. C'est d'ailleurs une histoire qui a pris pour moi un relief un peu particulier à l'occasion du confinement : quand on est enfermé avec une bibliothèque (la mienne en l'occurrence), tout en ayant la possibilité de sortir un peu notamment pour observer les nombreux oiseaux des environs (et même un hérisson à l'occasion), on n'est certes pas captif comme dans un sous-marin, mais cependant pas moins conscient d'une privation de liberté que les hôtes du Nautilus, malgré l'intérêt permanent qu'offre la lecture, l'écriture, le dessin et l'observation de la nature, en sus des activités relevant du quotidien domestique le plus prosaïque.


Il est à présent un peu tard pour parler ici de cette relecture à caractère ornithologique et de ces observations que j'avais précédemment évoquées, mais on ne peut pas parler de tout... Toutefois, le sujet mériterait bien d'être abordé à une autre occasion, tant il dépasse de toute façon un contexte de confinement, même si celui-ci a été favorable à son appréhension. Je reviendrai donc peut-être là-dessus plus tard et ailleurs.
Le dernier jour du confinement, dimanche 10 mai, qui marquait le dixième anniversaire de la mort de Frank Frazetta, aura aussi été l'occasion de parcourir quelques artbooks consacrés à l'œuvre de ce grand illustrateur, dessinateur et peintre, œuvre dont j'aurai peut-être aussi l'occasion de reparler ailleurs dans quelques temps.
Mais pour finir, revenons donc à nouveau à cette période qui, pour certains, rappelle la nôtre en raison des crises multiples qui les caractérisent toutes deux (crises du rapport au réel, crise religieuse, crise économique, crise éducative, crise politique) : je veux parler de la période de la Renaissance et en particulier du XVIe siècle français, avec ses grands auteurs.
Montaigne nous réunit, cher Silmo, et c'est aussi le cas de Rabelais, que j'ai donc également relu un peu la semaine dernière, en français moderne et accompagné des magnifiques illustrations de Gustave Doré. Voici, offert au plaisir du partage, ce passage drôlatique du Gargantua qui m'était déjà revenu en mémoire l'année dernière, à l'occasion d'un autre évènement important, quoique d'une autre nature que celle d'une pandémie :
[citation=Rabelais, Gargantua — Pantagruel — les cinq Livres, version intégrale en français moderne, illustrations de Gustave Doré, Paris, SACELP, 1980, Tome I, Livre 1 (Gargantua), Chapitre 17 « Comment Gargantua paya sa bienvenue aux Parisiens et comment il prit les grosses tours de Notre-Dame », p. 62-64.] Quelques jours après qu'ils furent rafraîchis, Gargantua visita la ville et fut vu de tout le monde en grande admiration, car le peuple de Paris est si sot, si badaud, si inepte de nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleur au milieu d'un carrefour, assembleront plus de gens que ne le fera un bon prédicateur évangélique.
On le poursuivit avec tant d'importunité qu'il fut contraint de se reposer sur les tours de l'église Notre-Dame, du haut desquelles, voyant tant de peuple autour de soi, il s'écria d'une voix claire:
« Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici ma bienvenue et ma gratification. Ils ont raison. Je vais leur donner le vin, mais ce ne sera que par ris. »
Lors, en soubriant, destacha sa belle braguette, et, tirant sa mentule en l'air, les compissa si aigrement qu'il en noya deux cent soixante mille quatre cens dix et huit, sans les femmes et les petits enfants.
Quelques-uns, grâce à l'agilité de leurs pieds, purent éviter ce pissefort. Et lorsque suant, toussant, crachant, hors d'haleine, ils arrivèrent au plus haut de l'Université, ils se mirent à renier et à jurer: « Les blagues de Dieu! — Je renie Dieu! — Frandienne vez du ben! — La merdé! — Pro cab de bious! — Das dich Gots leyden schend! — Pote de Christo! — Ventre sant Quenet! — Vertus guoy! — Par saint Fiacre de Brie! saint Treignant! — Je fais vœu à saint Thibaut, pâque-Dieu! — Le bon jour Dieu! — Le diable m'emporte! — Foi de gentilhomme! — Par saint Andouille! — Par saint Guodegrin qui fut martyrisé de pommes cuites! — Par saint Foutin l'apôtre! — Par saint Vit! — Par sainte Mamye! — Nous sommes baignés par ris! » C'est ainsi que la ville fut nommée Paris. (Auparavant, comme le dit Strabon, on l'appelait Leucece, c'est-à-dire, en grec, blanchette, pour les blanches cuisses des dames de ce lieu.) À cette nouvelle appellation de leur ville, les assistants jurèrent par tous les saints de leur paroisse. Car le peuple de Paris, composé de toutes sortes de gens, est, par nature, bon jureur, bon juriste et quelque peu téméraire, ainsi que l'estime Joaninus de Barranco, qui dit que Parrhesien en grec, signifie fier en parler. [/citation]
Lors de l'incendie de Notre-Dame de Paris, en avril de l'année dernière, une fois le premier moment d'émotion passée, je m'étais rappelé de ce passage du Premier Livre, notamment alors que Donald J. « FakeNews » Trump n'avait rien trouvé de mieux à faire que de suggérer, via Twitter comme d'habitude, l'utilisation d'avions bombardiers d'eau pour éteindre les flammes. Ce jour-là, on aurait bien eu besoin de nôtre géant Gargantua pour éteindre l'incendie, comme il a arrosé la foule harceleuse parisienne : au prix d'un flux ajusté, un peu de « French Touch » rabelaisienne, eut été ici de bon aloi, la nécessité, comme on le sait, faisant, du reste, loi.

«Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici ma bienvenue et ma gratification. Ils ont raison. Je vais leur donner le vin...»
Planche hors texte pour illustrer les Œuvres de François Rabelais illustrées par Gustave Doré (Paris, Garnier, 1873), Livre I [Gargantua], chapitre XVII.
Bon déconfinement à toutes et tous, en sachant toujours rire de nous-mêmes, et en n'oubliant pas que prudence est mère de sureté.
B.
[EDIT: correction de fautes]
Avant l'achèvement officiel du confinement général en France, la semaine dernière a été l'occasion pour moi de quelques relectures supplémentaires, en sus de celles déjà signalées dans mon message précédent : Lord Dunsany, Paul Lafargue, Jorge Luis Borges, François Rabelais, Jules Verne, et le recueil des Errances en Faërie (éditions Skiophoros, 2006) que je n'avais pas rouvert depuis longtemps...
J'ai relu en particulier avec beaucoup de plaisir Vingt Mille Lieues sous les mers, un de mes livres de chevet depuis l'âge de 10 ans, et qui est sans doute le meilleur roman de Jules Verne. C'est d'ailleurs une histoire qui a pris pour moi un relief un peu particulier à l'occasion du confinement : quand on est enfermé avec une bibliothèque (la mienne en l'occurrence), tout en ayant la possibilité de sortir un peu notamment pour observer les nombreux oiseaux des environs (et même un hérisson à l'occasion), on n'est certes pas captif comme dans un sous-marin, mais cependant pas moins conscient d'une privation de liberté que les hôtes du Nautilus, malgré l'intérêt permanent qu'offre la lecture, l'écriture, le dessin et l'observation de la nature, en sus des activités relevant du quotidien domestique le plus prosaïque.


Le mois dernier, votre serviteur Wrote:De mes fenêtres, chaque jour (et même une partie de la nuit), j'entends le concert des oiseaux, si présents en ville en ce printemps confiné, dans les arbres et les jardins, sur les pelouses, les balcons, les toits et les lignes électriques, dans les murs et les corniches des bâtiments, et sur les eaux du canal non loin duquel j'habite... Ils ont aussi été l'occasion, en parallèle d'observations personnelles, d'une relecture à caractère ornithologique dont je reviendrai peut-être parler ici, le sujet ayant également sa place en ces lieux, à lire notamment une partie du partage poétique de Sosryko.
Il est à présent un peu tard pour parler ici de cette relecture à caractère ornithologique et de ces observations que j'avais précédemment évoquées, mais on ne peut pas parler de tout... Toutefois, le sujet mériterait bien d'être abordé à une autre occasion, tant il dépasse de toute façon un contexte de confinement, même si celui-ci a été favorable à son appréhension. Je reviendrai donc peut-être là-dessus plus tard et ailleurs.
Le dernier jour du confinement, dimanche 10 mai, qui marquait le dixième anniversaire de la mort de Frank Frazetta, aura aussi été l'occasion de parcourir quelques artbooks consacrés à l'œuvre de ce grand illustrateur, dessinateur et peintre, œuvre dont j'aurai peut-être aussi l'occasion de reparler ailleurs dans quelques temps.
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Mais pour finir, revenons donc à nouveau à cette période qui, pour certains, rappelle la nôtre en raison des crises multiples qui les caractérisent toutes deux (crises du rapport au réel, crise religieuse, crise économique, crise éducative, crise politique) : je veux parler de la période de la Renaissance et en particulier du XVIe siècle français, avec ses grands auteurs.
Silmo Wrote:Merci à Hyarion de nous encourager à relire Montaigne (et un peu de Rabelais ne ferait pas de mal).
Montaigne nous réunit, cher Silmo, et c'est aussi le cas de Rabelais, que j'ai donc également relu un peu la semaine dernière, en français moderne et accompagné des magnifiques illustrations de Gustave Doré. Voici, offert au plaisir du partage, ce passage drôlatique du Gargantua qui m'était déjà revenu en mémoire l'année dernière, à l'occasion d'un autre évènement important, quoique d'une autre nature que celle d'une pandémie :
[citation=Rabelais, Gargantua — Pantagruel — les cinq Livres, version intégrale en français moderne, illustrations de Gustave Doré, Paris, SACELP, 1980, Tome I, Livre 1 (Gargantua), Chapitre 17 « Comment Gargantua paya sa bienvenue aux Parisiens et comment il prit les grosses tours de Notre-Dame », p. 62-64.] Quelques jours après qu'ils furent rafraîchis, Gargantua visita la ville et fut vu de tout le monde en grande admiration, car le peuple de Paris est si sot, si badaud, si inepte de nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleur au milieu d'un carrefour, assembleront plus de gens que ne le fera un bon prédicateur évangélique.
On le poursuivit avec tant d'importunité qu'il fut contraint de se reposer sur les tours de l'église Notre-Dame, du haut desquelles, voyant tant de peuple autour de soi, il s'écria d'une voix claire:
« Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici ma bienvenue et ma gratification. Ils ont raison. Je vais leur donner le vin, mais ce ne sera que par ris. »
Lors, en soubriant, destacha sa belle braguette, et, tirant sa mentule en l'air, les compissa si aigrement qu'il en noya deux cent soixante mille quatre cens dix et huit, sans les femmes et les petits enfants.
Quelques-uns, grâce à l'agilité de leurs pieds, purent éviter ce pissefort. Et lorsque suant, toussant, crachant, hors d'haleine, ils arrivèrent au plus haut de l'Université, ils se mirent à renier et à jurer: « Les blagues de Dieu! — Je renie Dieu! — Frandienne vez du ben! — La merdé! — Pro cab de bious! — Das dich Gots leyden schend! — Pote de Christo! — Ventre sant Quenet! — Vertus guoy! — Par saint Fiacre de Brie! saint Treignant! — Je fais vœu à saint Thibaut, pâque-Dieu! — Le bon jour Dieu! — Le diable m'emporte! — Foi de gentilhomme! — Par saint Andouille! — Par saint Guodegrin qui fut martyrisé de pommes cuites! — Par saint Foutin l'apôtre! — Par saint Vit! — Par sainte Mamye! — Nous sommes baignés par ris! » C'est ainsi que la ville fut nommée Paris. (Auparavant, comme le dit Strabon, on l'appelait Leucece, c'est-à-dire, en grec, blanchette, pour les blanches cuisses des dames de ce lieu.) À cette nouvelle appellation de leur ville, les assistants jurèrent par tous les saints de leur paroisse. Car le peuple de Paris, composé de toutes sortes de gens, est, par nature, bon jureur, bon juriste et quelque peu téméraire, ainsi que l'estime Joaninus de Barranco, qui dit que Parrhesien en grec, signifie fier en parler. [/citation]
Lors de l'incendie de Notre-Dame de Paris, en avril de l'année dernière, une fois le premier moment d'émotion passée, je m'étais rappelé de ce passage du Premier Livre, notamment alors que Donald J. « FakeNews » Trump n'avait rien trouvé de mieux à faire que de suggérer, via Twitter comme d'habitude, l'utilisation d'avions bombardiers d'eau pour éteindre les flammes. Ce jour-là, on aurait bien eu besoin de nôtre géant Gargantua pour éteindre l'incendie, comme il a arrosé la foule harceleuse parisienne : au prix d'un flux ajusté, un peu de « French Touch » rabelaisienne, eut été ici de bon aloi, la nécessité, comme on le sait, faisant, du reste, loi.

«Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici ma bienvenue et ma gratification. Ils ont raison. Je vais leur donner le vin...»
Planche hors texte pour illustrer les Œuvres de François Rabelais illustrées par Gustave Doré (Paris, Garnier, 1873), Livre I [Gargantua], chapitre XVII.
*
Bon déconfinement à toutes et tous, en sachant toujours rire de nous-mêmes, et en n'oubliant pas que prudence est mère de sureté.
B.
[EDIT: correction de fautes]

