16-05-2020, 12:43
La liberté à l'égard du Mal (2/3) : le mal diminue la liberté
Si aucune créature incarnée ne peut entièrement échapper au pouvoir du Mal, aucune créature, même la plus misérable, ne peut non plus lui être entièrement soumis : [emphase]« Même Gollum n'était pas encore complètement perdu. [...] Il y avait encore une parcelle de son esprit qui lui appartenait, où la lumière filtrait, comme une fente dans l'obscurité »[/emphase] (SdA, I.2).
En effet, dans la perspective tolkienienne, ou thomiste, [emphase]« le mal ne peut détruire complètement le bien »[/emphase] (ST Ia.48.4). Ce serait sinon pouvoir vraiment s'opposer au Créateur : le bien étant dans l'être même, le subcréateur n'ayant pouvoir que de subcréation, il ne peut l'annihiler [small](même si, on l'a vu, tel est l'objet ultime de Melkor : disons que telle est l'asymptote à laquelle il tend sans jamais pouvoir l'atteindre)[/small]. L'aptitude de la créature à être, et donc son aptitude au bien, est donc [emphase]« diminuée par le mal, sans être complètement détruite »[/emphase] (ibid.). La Somme Théologique de saint Thomas est remarquablement évocatrice de la thématique tolkienienne, quand il énonce que [emphase]« cette baisse de capacité s’explique par le processus inverse de son développement. La capacité se développe par les dispositions qui préparent la matière à l’acte : plus elles sont multipliées dans le sujet, plus celui-ci est habilité à recevoir la perfection et la forme. En sens inverse, la capacité diminue par les dispositions contraires : plus elles sont nombreuses dans la matière, et intenses, plus elles atténuent la disposition à l’acte »[/emphase] (ibid.). [small]On pense à nouveau au Marrissement, lié à la dissémination du pouvoir de Morgoth dans la matière, de telle sorte que celle-ci soit de moins en moins bien disposée à suivre le cours naturel des êtres. J'avais moi-même essayé de dire la même chose lorsque j'avais travaillé la thématique. Le mieux auquel j'étais parvenu fut d'écrire que [emphase]« l’on peut ainsi, du point de vue métaphysique, comprendre le Marrissement comme l’incapacité fondamentale pour les essences et pour les âmes à informer correctement les choses et les corps incarnés »[/emphase] (« Estel Eruhínion » § I.1.b). Mais, à l'époque, je n'avais rien lu de saint Thomas ; je n'en étais peut-être pas capable de toute façon. Je me souviens qu'il y a 10 ou 20 ans, c'était du chinois. Aujourd'hui, c'est seulement ardu. Le progrès fait depuis me fait malheureusement craindre de devenir illisible à mon tour ;). Pas grave : vous pouvez passer la métaphysique ; nous allons voir que l'histoire elle-même (du Silmarillion, du SdA) suffit à expliciter les choses.[/small] [small](*)[/small]
Ainsi la capacité au bien diminue avec les dispositions contraires. Et, en effet, lorsque dans le Conte d'Arda on s'habitue au Mal, celui-ci devient de plus en plus fort, au point de devenir quasi irrésistible — et l'on retrouve la problématique du libre arbitre :
[citation=SdA, I.2]Mais cette chose lui dévorait l’esprit, évidemment, et ce supplice était devenu quasi insoutenable. [...] Il était absolument misérable. Il haïssait l'obscurité, et la lumière plus encore : il haïssait tout, et l'anneau plus que toute autre chose. [...] Il le haïssait et il l’aimait, comme il se haïssait et s'aimait lui-même. Il ne pouvait pas s'en débarrasser. Il ne lui restait plus aucune volonté à cet égard.[/citation]
La rançon de la « liberté à l'égard du Bien » que l'Anneau Unique dispense est un esclavage à l'égard du Mal.
En cela, l'Anneau est paradigmatique : le Mal, en écartant la créature de son cours naturel, diminue d'autant sa liberté — le corrélat attendu du fait que l'authentique liberté du subcréateur soit enracinée dans sa nature (immarrie) de créature.
On retrouve ici ce que Vincent et Sosryko avaient depuis longtemps relevé. Le premier écrivait ainsi que [emphase]« le texte [du SdA], ainsi que [des] lettres de Tolkien, insist[ent] sur la liberté de choix, qui différencie les alliés de leurs adversaires. Si Le Seigneur des Anneaux réserve une place essentielle à la question des “intentions” et du choix, c'est pour montrer que certains personnages renoncent à ce dernier par désir du pouvoir »[/emphase] (Rivages, p.214). Le second que le Silmarillion nous montre des protagonistes qui vont « trop loin », s’endurcissant qui dans le désir de puissance, qui dans le désir de vengeance, et sont incapables de revenir en arrière : Melkor bien sûr, puis Sauron, et aussi ... Fëanor et ses Fils. Cela évoque la Bible, où la liberté de l’homme (sa capacité à choisir le bien : Dieu) est préservée par la patience et la miséricorde de Dieu, mais où le libre arbitre s’amenuise si l’homme se complaît dans le rejet de Dieu, s’il « endurcit son cœur », se plaçant dans une condition où sa capacité même à s’engager disparaît (Le Silmarillion : Mythologie ou Chrétienté ?).
Où l'on retrouve le débat entre liberté « d'accomplissement » (ou liberté de qualité) et liberté « à l'égard du bien » (ou liberté d'indifférence) : si pouvoir choisir le Mal est une preuve de l'existence du libre arbitre, choisir effectivement le Mal est une preuve de sa dégradation. Ainsi du refus des fëar de répondre à leur convocation en Mandos : [emphase]« ils pouvaient refuser la convocation (summons), mais cela aurait impliqué qu'ils fussent d'une certaine manière viciés (tainted), ou bien ils ne refuseraient pas l'autorité de Mandos »[/emphase] (p.339).
Les exemples du Légendaire sont récurrents, qui montrent la corrélation directe entre le Mal et l'amenuisement de la liberté qui s'ensuit. Et cela, que le Mal soit choisi ou subi.
Si l'on accepte quelque approximation (car le Mal est rarement uniquement choisi ou uniquement subi), l'on peut donner ici un exemple de chaque.
Pour un exemple de mal essentiellement choisi, nous pouvons poursuivre avec le destin tragique de Fëanor, lorsqu'il réfléchit à la requête des Valar d'offrir ses Silmarils à Yavanna pour qu'elle rende la vie aux Arbres :
[citation=HoMe X, p.107]Tout était silencieux, tandis que Fëanor ruminait dans l'obscurité (brooded in the dark). Et il lui semblait être encerclé par des ennemis, et les paroles de Melkor lui revinrent, disant que les Silmarils ne seraient pas en sécurité si les Valar devaient les obtenir. « Et n'est-il pas Vala aussi bien qu'eux, songeait-il, pour comprendre leurs cœurs ? En vérité, un voleur confondra les voleurs ». Alors il s'écria : « Nenni. Je n'agirai point ainsi de mon plein gré (of free will). Mais si les Valar me contraignent, alors, en vérité, je saurai que Melkor leur est apparenté ».[/citation]
À ce moment-là, son cœur est déjà assombri, et son libre arbitre a déjà diminué. Car cette chose qu'il ne veut pas faire, c'est une chose qu'il ne peut plus faire librement, de lui-même.
Un exemple de mal essentiellement subi est, bien sûr, celui de Frodo. À la fin du Livre II, au sommet de l'Amon Hen, il était encore [emphase]« libre de choisir, avec un seul instant pour le faire »[/emphase], entre l'Œil et la Voix (SdA, II.10). Mais à la fin de la Quête, écrasé par une puissance qui le dépasse, il ne le peut plus :
[citation=SdA, VI.3]Je suis venu, dit-il. Mais je ne choisis plus (I do not choose now) de faire ce pour quoi je suis venu. Je n'accomplirai pas cet acte (I will not do this deed). L'Anneau est à moi ![/citation]
Frodo aurait encore mieux dit s'il s'était écrié qu'il appartenait à l'Anneau. En tout cas, la ressemblance avec Fëanor est frappante : qu'il s'agisse des plus grands ou des plus humbles, l'ombre du Mal, lorsqu'elle s'étend, éclipse la liberté.
Enfin, les cas les plus emblématiques des personnes les plus corrompues nous montrent que la perte de liberté va de pair avec la perte d'être, de réalité, de substance. On le voit avec Gollum. On le voit avec Saruman, Sauron, et surtout avec les Spectres de l'Anneau. C'est on ne peut plus logique si la liberté prend sa source dans la nature des créatures. En ce sens, pour chacun des Incarnés, l'écartement de sa nature immarrie entraîne la dégradation de son être qui entraîne la dégradation de sa liberté.
Et c'est ici que l'on retrouve la pierre de touche tolkienienne : le rapport à la Mort. La rébellion des Númenóréens ([emphase]« la Chute de Númenor, la deuxième Chute de l’Homme »[/emphase], Lettres, n°131 p.222, c'est-à-dire la chute de ceux-là mêmes qui avaient reçu pour grâce de recouvrer une nature proche de leur condition originelle) s'enracina dans le refus de la mortalité c'est-à-dire de leur nature : la convoitise [emphase]« d’une immortalité (dans les limites du monde) qui va contre leur loi, le destin ou don particulier (the special doom or gif) d’Ilúvatar (Dieu) et que leur nature en fait ne peut tolérer »[/emphase] (ibid., p.223 ; on voit à nouveau comment loi, destin, nature et don d'Eru sont autant de perspectives différentes de la même réalité). Il est utile de souligner ici la note de bas de page qui suit :
[citation=Lettres, n°131 p.223]On considère (comme cela réapparaît clairement plus tard dans le cas des Hobbits qui possèdent un moment l’Anneau) que chaque « Espèce » a une durée de vie naturelle, en conformité avec sa nature biologique et spirituelle. Elle ne peut pas vraiment être augmentée qualitativement ou quantitativement ; si bien qu’en prolonger la durée revient à étirer toujours plus un fil de fer ou à « étaler du beurre en couche toujours plus fine » : cela devient un tourment intolérable.[/citation]
La « libération » recherchée par rapport à sa nature, à l'ordre de la Création, est un leurre. Bilbo l'exprimera très bien. D'autres en donneront de sinistres exemples : Gollum, bien sûr, mais aussi et surtout les funestes Spectres de l'Anneau : ceux-ci ont effectivement échappé à leur nature et à la Mort ... au prix de leur existence entière (ils sont des spectres) et de leur liberté entière (ils sont les esclaves de l'Anneau).
L'on retrouve ici le thème de la Machine qui, pour Tolkien, rend l’homme [emphase]« moins incorporé à la vie »[/emphase], [emphase]« moins Réel »[/emphase] (Faërie, p.239). Ainsi [emphase]« contraint d’habiter une dimension excentrée du monde véritable et qui le laisse dans un état de “désunion” permanent et le met dans la situation de ne pouvoir exister “qu’à la surface des choses” »[/emphase] (Bertrand Alliot), la Machine provoque [emphase]« rien moins que la séparation de l’homme d’avec le “monde réel”. La Machine est diabolique en ce sens qu’elle institue, provoque une telle division (le diable étant, selon l’étymologie, “celui qui divise”) »[/emphase] (Sosryko). Cette séparation, c'est, depuis l'origine du Mal, celle des Enfants d'Eru d’avec leur vraie nature (immarrie). Et l’Anneau Unique, procurant l'abstraction du temps (longévité sans fin) et de l'espace (invisibilité), constitue [emphase]« la machine ultime »[/emphase] (Christopher Tolkien), celle qui opère la séparation ultime, la désincarnation des Mirröanwi (q. Incarnés, HoMe X, pp.316,350). On comprend alors pourquoi, dans la métaphysique tolkienienne, la Machine ne peut augmenter la liberté. C'est le contraire : la Machine, si elle nous sépare de notre être, de notre nature, nous fait perdre la source même de notre liberté : [emphase]« Comparez la mort d'Aragorn avec ce qu'elle est pour un spectre de l'Anneau »[/emphase] (Lettres, n°208 p.377). [small](**)[/small]
__________________________________________
(*) Pour les références à saint Thomas :
[citation=Somme Théologique, Ia.48.4]Le mal ne peut détruire complètement le bien. Pour s’en convaincre, il faut observer qu’il y a trois sortes de bien. La première est totalement détruite par le mal ; c’est le bien opposé au mal : ainsi la lumière est totalement détruite par les ténèbres, et la vue par la cécité. La deuxième n’est ni totalement détruite par le mal, ni même affaiblie par lui : ainsi, du fait des ténèbres, rien de la substance de l’air n’est diminué. Enfin, la troisième sorte de bien est diminuée par le mal, sans être complètement détruite : c’est l’aptitude du sujet à son acte.
Or, cette diminution du bien ne doit pas se comprendre par manière de soustraction, comme pour les quantités, mais par affaiblissement ou déclin, comme dans les qualités et les formes. Cette baisse de capacité s’explique par le processus inverse de son développement. La capacité se développe par les dispositions qui préparent la matière à l’acte : plus elles sont multipliées dans le sujet, plus celui-ci est habilité à recevoir la perfection et la forme. En sens inverse, la capacité diminue par les dispositions contraires : plus elles sont nombreuses dans la matière, et intenses, plus elles atténuent la disposition à l’acte.
Donc, si les dispositions contraires ne peuvent se multiplier et s’intensifier indéfiniment, mais seulement jusqu’à un certain point, l’aptitude susdite ne sera pas non plus diminuée ou affaiblie à l’infini, et c’est ce que l’on voit dans les qualités actives et passives des éléments. En effet, le froid et l’humidité, qui diminuent ou affaiblissent l’aptitude du combustible à s’enflammer, ne peuvent s’accroître indéfiniment. Si au contraire les dispositions adverses peuvent être indéfiniment multipliées, l’aptitude en question peut être elle-même indéfiniment diminuée ou affaiblie ; mais elle ne serait jamais totalement détruite ; car elle demeure dans sa racine, qui est la substance du sujet. De même, si l’on interposait indéfiniment des corps opaques entre le soleil et l’air, celui-ci verra indéfiniment diminuer sa capacité de recevoir la lumière ; mais il ne la perdrait nullement, puisqu’il est translucide par nature. De même on pourrait ajouter indéfiniment péchés sur péchés, et ainsi affaiblir de plus en plus l’aptitude de l’âme à la grâce ; car les péchés sont comme des obstacles interposés entre nous et Dieu, selon la parole d’Isaïe (59, 2) : « Nos iniquités ont mis une séparation entre nous et Dieu. » Cependant, ils ne détruisent pas totalement cette aptitude, car elle tient à la nature de l’âme.[/citation]
(**) Voir à nouveau : « Un secours comme son vis-à-vis » in Pour la gloire de ce monde.
C'est encore la thèse du philosophe Olivier Rey : « l'homme augmenté » de l'idéologie transhumaniste est en fait un « homme diminué » (Leurre et malheur du transhumanisme, 2018).
Si aucune créature incarnée ne peut entièrement échapper au pouvoir du Mal, aucune créature, même la plus misérable, ne peut non plus lui être entièrement soumis : [emphase]« Même Gollum n'était pas encore complètement perdu. [...] Il y avait encore une parcelle de son esprit qui lui appartenait, où la lumière filtrait, comme une fente dans l'obscurité »[/emphase] (SdA, I.2).
En effet, dans la perspective tolkienienne, ou thomiste, [emphase]« le mal ne peut détruire complètement le bien »[/emphase] (ST Ia.48.4). Ce serait sinon pouvoir vraiment s'opposer au Créateur : le bien étant dans l'être même, le subcréateur n'ayant pouvoir que de subcréation, il ne peut l'annihiler [small](même si, on l'a vu, tel est l'objet ultime de Melkor : disons que telle est l'asymptote à laquelle il tend sans jamais pouvoir l'atteindre)[/small]. L'aptitude de la créature à être, et donc son aptitude au bien, est donc [emphase]« diminuée par le mal, sans être complètement détruite »[/emphase] (ibid.). La Somme Théologique de saint Thomas est remarquablement évocatrice de la thématique tolkienienne, quand il énonce que [emphase]« cette baisse de capacité s’explique par le processus inverse de son développement. La capacité se développe par les dispositions qui préparent la matière à l’acte : plus elles sont multipliées dans le sujet, plus celui-ci est habilité à recevoir la perfection et la forme. En sens inverse, la capacité diminue par les dispositions contraires : plus elles sont nombreuses dans la matière, et intenses, plus elles atténuent la disposition à l’acte »[/emphase] (ibid.). [small]On pense à nouveau au Marrissement, lié à la dissémination du pouvoir de Morgoth dans la matière, de telle sorte que celle-ci soit de moins en moins bien disposée à suivre le cours naturel des êtres. J'avais moi-même essayé de dire la même chose lorsque j'avais travaillé la thématique. Le mieux auquel j'étais parvenu fut d'écrire que [emphase]« l’on peut ainsi, du point de vue métaphysique, comprendre le Marrissement comme l’incapacité fondamentale pour les essences et pour les âmes à informer correctement les choses et les corps incarnés »[/emphase] (« Estel Eruhínion » § I.1.b). Mais, à l'époque, je n'avais rien lu de saint Thomas ; je n'en étais peut-être pas capable de toute façon. Je me souviens qu'il y a 10 ou 20 ans, c'était du chinois. Aujourd'hui, c'est seulement ardu. Le progrès fait depuis me fait malheureusement craindre de devenir illisible à mon tour ;). Pas grave : vous pouvez passer la métaphysique ; nous allons voir que l'histoire elle-même (du Silmarillion, du SdA) suffit à expliciter les choses.[/small] [small](*)[/small]
Ainsi la capacité au bien diminue avec les dispositions contraires. Et, en effet, lorsque dans le Conte d'Arda on s'habitue au Mal, celui-ci devient de plus en plus fort, au point de devenir quasi irrésistible — et l'on retrouve la problématique du libre arbitre :
[citation=SdA, I.2]Mais cette chose lui dévorait l’esprit, évidemment, et ce supplice était devenu quasi insoutenable. [...] Il était absolument misérable. Il haïssait l'obscurité, et la lumière plus encore : il haïssait tout, et l'anneau plus que toute autre chose. [...] Il le haïssait et il l’aimait, comme il se haïssait et s'aimait lui-même. Il ne pouvait pas s'en débarrasser. Il ne lui restait plus aucune volonté à cet égard.[/citation]
La rançon de la « liberté à l'égard du Bien » que l'Anneau Unique dispense est un esclavage à l'égard du Mal.
En cela, l'Anneau est paradigmatique : le Mal, en écartant la créature de son cours naturel, diminue d'autant sa liberté — le corrélat attendu du fait que l'authentique liberté du subcréateur soit enracinée dans sa nature (immarrie) de créature.
On retrouve ici ce que Vincent et Sosryko avaient depuis longtemps relevé. Le premier écrivait ainsi que [emphase]« le texte [du SdA], ainsi que [des] lettres de Tolkien, insist[ent] sur la liberté de choix, qui différencie les alliés de leurs adversaires. Si Le Seigneur des Anneaux réserve une place essentielle à la question des “intentions” et du choix, c'est pour montrer que certains personnages renoncent à ce dernier par désir du pouvoir »[/emphase] (Rivages, p.214). Le second que le Silmarillion nous montre des protagonistes qui vont « trop loin », s’endurcissant qui dans le désir de puissance, qui dans le désir de vengeance, et sont incapables de revenir en arrière : Melkor bien sûr, puis Sauron, et aussi ... Fëanor et ses Fils. Cela évoque la Bible, où la liberté de l’homme (sa capacité à choisir le bien : Dieu) est préservée par la patience et la miséricorde de Dieu, mais où le libre arbitre s’amenuise si l’homme se complaît dans le rejet de Dieu, s’il « endurcit son cœur », se plaçant dans une condition où sa capacité même à s’engager disparaît (Le Silmarillion : Mythologie ou Chrétienté ?).
Où l'on retrouve le débat entre liberté « d'accomplissement » (ou liberté de qualité) et liberté « à l'égard du bien » (ou liberté d'indifférence) : si pouvoir choisir le Mal est une preuve de l'existence du libre arbitre, choisir effectivement le Mal est une preuve de sa dégradation. Ainsi du refus des fëar de répondre à leur convocation en Mandos : [emphase]« ils pouvaient refuser la convocation (summons), mais cela aurait impliqué qu'ils fussent d'une certaine manière viciés (tainted), ou bien ils ne refuseraient pas l'autorité de Mandos »[/emphase] (p.339).
Les exemples du Légendaire sont récurrents, qui montrent la corrélation directe entre le Mal et l'amenuisement de la liberté qui s'ensuit. Et cela, que le Mal soit choisi ou subi.
Si l'on accepte quelque approximation (car le Mal est rarement uniquement choisi ou uniquement subi), l'on peut donner ici un exemple de chaque.
Pour un exemple de mal essentiellement choisi, nous pouvons poursuivre avec le destin tragique de Fëanor, lorsqu'il réfléchit à la requête des Valar d'offrir ses Silmarils à Yavanna pour qu'elle rende la vie aux Arbres :
[citation=HoMe X, p.107]Tout était silencieux, tandis que Fëanor ruminait dans l'obscurité (brooded in the dark). Et il lui semblait être encerclé par des ennemis, et les paroles de Melkor lui revinrent, disant que les Silmarils ne seraient pas en sécurité si les Valar devaient les obtenir. « Et n'est-il pas Vala aussi bien qu'eux, songeait-il, pour comprendre leurs cœurs ? En vérité, un voleur confondra les voleurs ». Alors il s'écria : « Nenni. Je n'agirai point ainsi de mon plein gré (of free will). Mais si les Valar me contraignent, alors, en vérité, je saurai que Melkor leur est apparenté ».[/citation]
À ce moment-là, son cœur est déjà assombri, et son libre arbitre a déjà diminué. Car cette chose qu'il ne veut pas faire, c'est une chose qu'il ne peut plus faire librement, de lui-même.
Un exemple de mal essentiellement subi est, bien sûr, celui de Frodo. À la fin du Livre II, au sommet de l'Amon Hen, il était encore [emphase]« libre de choisir, avec un seul instant pour le faire »[/emphase], entre l'Œil et la Voix (SdA, II.10). Mais à la fin de la Quête, écrasé par une puissance qui le dépasse, il ne le peut plus :
[citation=SdA, VI.3]Je suis venu, dit-il. Mais je ne choisis plus (I do not choose now) de faire ce pour quoi je suis venu. Je n'accomplirai pas cet acte (I will not do this deed). L'Anneau est à moi ![/citation]
Frodo aurait encore mieux dit s'il s'était écrié qu'il appartenait à l'Anneau. En tout cas, la ressemblance avec Fëanor est frappante : qu'il s'agisse des plus grands ou des plus humbles, l'ombre du Mal, lorsqu'elle s'étend, éclipse la liberté.
Enfin, les cas les plus emblématiques des personnes les plus corrompues nous montrent que la perte de liberté va de pair avec la perte d'être, de réalité, de substance. On le voit avec Gollum. On le voit avec Saruman, Sauron, et surtout avec les Spectres de l'Anneau. C'est on ne peut plus logique si la liberté prend sa source dans la nature des créatures. En ce sens, pour chacun des Incarnés, l'écartement de sa nature immarrie entraîne la dégradation de son être qui entraîne la dégradation de sa liberté.
Et c'est ici que l'on retrouve la pierre de touche tolkienienne : le rapport à la Mort. La rébellion des Númenóréens ([emphase]« la Chute de Númenor, la deuxième Chute de l’Homme »[/emphase], Lettres, n°131 p.222, c'est-à-dire la chute de ceux-là mêmes qui avaient reçu pour grâce de recouvrer une nature proche de leur condition originelle) s'enracina dans le refus de la mortalité c'est-à-dire de leur nature : la convoitise [emphase]« d’une immortalité (dans les limites du monde) qui va contre leur loi, le destin ou don particulier (the special doom or gif) d’Ilúvatar (Dieu) et que leur nature en fait ne peut tolérer »[/emphase] (ibid., p.223 ; on voit à nouveau comment loi, destin, nature et don d'Eru sont autant de perspectives différentes de la même réalité). Il est utile de souligner ici la note de bas de page qui suit :
[citation=Lettres, n°131 p.223]On considère (comme cela réapparaît clairement plus tard dans le cas des Hobbits qui possèdent un moment l’Anneau) que chaque « Espèce » a une durée de vie naturelle, en conformité avec sa nature biologique et spirituelle. Elle ne peut pas vraiment être augmentée qualitativement ou quantitativement ; si bien qu’en prolonger la durée revient à étirer toujours plus un fil de fer ou à « étaler du beurre en couche toujours plus fine » : cela devient un tourment intolérable.[/citation]
La « libération » recherchée par rapport à sa nature, à l'ordre de la Création, est un leurre. Bilbo l'exprimera très bien. D'autres en donneront de sinistres exemples : Gollum, bien sûr, mais aussi et surtout les funestes Spectres de l'Anneau : ceux-ci ont effectivement échappé à leur nature et à la Mort ... au prix de leur existence entière (ils sont des spectres) et de leur liberté entière (ils sont les esclaves de l'Anneau).
L'on retrouve ici le thème de la Machine qui, pour Tolkien, rend l’homme [emphase]« moins incorporé à la vie »[/emphase], [emphase]« moins Réel »[/emphase] (Faërie, p.239). Ainsi [emphase]« contraint d’habiter une dimension excentrée du monde véritable et qui le laisse dans un état de “désunion” permanent et le met dans la situation de ne pouvoir exister “qu’à la surface des choses” »[/emphase] (Bertrand Alliot), la Machine provoque [emphase]« rien moins que la séparation de l’homme d’avec le “monde réel”. La Machine est diabolique en ce sens qu’elle institue, provoque une telle division (le diable étant, selon l’étymologie, “celui qui divise”) »[/emphase] (Sosryko). Cette séparation, c'est, depuis l'origine du Mal, celle des Enfants d'Eru d’avec leur vraie nature (immarrie). Et l’Anneau Unique, procurant l'abstraction du temps (longévité sans fin) et de l'espace (invisibilité), constitue [emphase]« la machine ultime »[/emphase] (Christopher Tolkien), celle qui opère la séparation ultime, la désincarnation des Mirröanwi (q. Incarnés, HoMe X, pp.316,350). On comprend alors pourquoi, dans la métaphysique tolkienienne, la Machine ne peut augmenter la liberté. C'est le contraire : la Machine, si elle nous sépare de notre être, de notre nature, nous fait perdre la source même de notre liberté : [emphase]« Comparez la mort d'Aragorn avec ce qu'elle est pour un spectre de l'Anneau »[/emphase] (Lettres, n°208 p.377). [small](**)[/small]
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(*) Pour les références à saint Thomas :
[citation=Somme Théologique, Ia.48.4]Le mal ne peut détruire complètement le bien. Pour s’en convaincre, il faut observer qu’il y a trois sortes de bien. La première est totalement détruite par le mal ; c’est le bien opposé au mal : ainsi la lumière est totalement détruite par les ténèbres, et la vue par la cécité. La deuxième n’est ni totalement détruite par le mal, ni même affaiblie par lui : ainsi, du fait des ténèbres, rien de la substance de l’air n’est diminué. Enfin, la troisième sorte de bien est diminuée par le mal, sans être complètement détruite : c’est l’aptitude du sujet à son acte.
Or, cette diminution du bien ne doit pas se comprendre par manière de soustraction, comme pour les quantités, mais par affaiblissement ou déclin, comme dans les qualités et les formes. Cette baisse de capacité s’explique par le processus inverse de son développement. La capacité se développe par les dispositions qui préparent la matière à l’acte : plus elles sont multipliées dans le sujet, plus celui-ci est habilité à recevoir la perfection et la forme. En sens inverse, la capacité diminue par les dispositions contraires : plus elles sont nombreuses dans la matière, et intenses, plus elles atténuent la disposition à l’acte.
Donc, si les dispositions contraires ne peuvent se multiplier et s’intensifier indéfiniment, mais seulement jusqu’à un certain point, l’aptitude susdite ne sera pas non plus diminuée ou affaiblie à l’infini, et c’est ce que l’on voit dans les qualités actives et passives des éléments. En effet, le froid et l’humidité, qui diminuent ou affaiblissent l’aptitude du combustible à s’enflammer, ne peuvent s’accroître indéfiniment. Si au contraire les dispositions adverses peuvent être indéfiniment multipliées, l’aptitude en question peut être elle-même indéfiniment diminuée ou affaiblie ; mais elle ne serait jamais totalement détruite ; car elle demeure dans sa racine, qui est la substance du sujet. De même, si l’on interposait indéfiniment des corps opaques entre le soleil et l’air, celui-ci verra indéfiniment diminuer sa capacité de recevoir la lumière ; mais il ne la perdrait nullement, puisqu’il est translucide par nature. De même on pourrait ajouter indéfiniment péchés sur péchés, et ainsi affaiblir de plus en plus l’aptitude de l’âme à la grâce ; car les péchés sont comme des obstacles interposés entre nous et Dieu, selon la parole d’Isaïe (59, 2) : « Nos iniquités ont mis une séparation entre nous et Dieu. » Cependant, ils ne détruisent pas totalement cette aptitude, car elle tient à la nature de l’âme.[/citation]
(**) Voir à nouveau : « Un secours comme son vis-à-vis » in Pour la gloire de ce monde.
C'est encore la thèse du philosophe Olivier Rey : « l'homme augmenté » de l'idéologie transhumaniste est en fait un « homme diminué » (Leurre et malheur du transhumanisme, 2018).

