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La question du Libre Arbitre
[small]C'est sûr que tu abuses, là ;).
Hé ho ! Tu ne rigoles pas un peu non en demandant pardon ? :) Je vous suis déjà très reconnaissant, à Elendil, Hyarion et toi, de me suivre sur des chemins longs et laborieux :).

Très bien vu, ce passage !
En effet : là encore (là toujours), tout un entrelacs de thèmes chers à Tolkien, qui se nouent autour de la volonté des protagonistes et de la liberté de cette volonté : une volonté plus ou moins diminuée, plus ou moins influencée, plus ou moins orgueilleuse, aussi. Or, c'est une volonté qui a besoin d'accepter de l'aide ...

... Une excellente transition (juste à l'heure, tu as eu chaud ! ;)) pour ce qui suit :[/small]

La liberté à l'égard du Mal (3/3) : le paradigme de la liberté

Nous avons vu que la liberté se déploie dans l'accomplissement de sa nature et donc dans la réalisation du Bien, tandis que le Mal entraîne la diminution de l'aptitude à cet accomplissement.

Il s'ensuit, et nous finirons là-dessus, que la liberté, pour être vraiment libre, doit être libre du Mal. La « liberté à l'égard du Mal » devient même un pléonasme : être libre, c'est être libre à l'égard du Mal.

À cette aune, rares sont ceux qui sont vraiment libres, même parmi les Valar. Manwë et Varda sont probablement les seuls à l'être entièrement. Manwë est ainsi le seul personnage du Légendaire dont il est dit, à plusieurs reprises, qu'il était [emphase]« libre de tout mal (free of/from all evil) »[/emphase] (HoMe X, pp.93-94,273). Son nom seul suffit à comprendre pourquoi : [emphase]« V[alarin] Mānawenūz “Celui qui est béni, (le plus) en accord avec Eru” (Blessed One, One (closest) in accord with Eru) »[/emphase] (HoMe XI, p.399). Je ne pense pas exagéré de lui associer Varda, en cela comme en toute chose, Varda qui porte encore [emphase]« l'éclat d'Ilúvatar »[/emphase], elle que Melkor [emphase]« haïssait et [...] craignait plus que toute autre créature d'Eru »[/emphase] (Valaquenta). Mais il est encore une autre exception, bien connue en ces lieux : celle du couple de la Vieille Forêt. On ne rencontre pas plus libre que [emphase]« Maître Bombadil »[/emphase], comme l'appelle Sam. Il est en effet aussi libre qu'une créature peut l'être. Tolkien le décrit comme l'anti-modèle radical de l'Ennemi : il est celui qui a [emphase]« fait “vœu de pauvreté” [et] renoncé au contrôle »[/emphase] (Lettres, n°144 p.255) et qui donc peut se rire du Maître Anneau : [emphase]« l'Anneau n'a aucun pouvoir sur lui [;] il est son propre maître »[/emphase] (SdA, II.2). La créature la plus libre de la Terre du Milieu est la plus libre à l'égard du Mal, et (c'est le corollaire) la plus naturellement « en accord avec Eru » : il n'y a qu'à considérer sa connivence, j'allais presque écrire insolente, avec la « chance » — ce qui arrive occasionnellement chez les autres semble être pour lui « dans sa nature ». Mais tel est bien le cas : Tom fait tout simplement figure d'Homme Immarri. Notez que toute l'aventure des Hobbits dans la Vieille Forêt se résume à un détour et au recouvrement d'un chemin (les Hobbits sont détournés de leur chemin et remis dessus par Tom). Ou encore, si l'on relit le passage ad hoc, on voit que ce que Bombadil ordonne au Vieil Homme Saule, c'est ni plus ni moins que de reprendre son cours naturel, etc. Quand on sait en plus les traits communs entre le couple de la Vieille Forêt et le couple royal d'Ilmarin (cf. « Le seuil et le centre », Pour la gloire de ce monde, pp.90-91 ; voir aussi ici pour l'harmonie conjugale parfaite que partagent les deux couples), il est d'autant plus facile de les réunir encore dans leur exceptionnelle liberté. [small](*)[/small]

Une exception donc car, dans le Conte d'Arda, la liberté entière est l'exception. La règle, c'est la liberté partielle :

[citation=HoMe X, p.217]rien [...] ne peut éviter complètement l’Ombre qui s’étend sur Arda ou n’est entièrement immarri, de sorte à suivre sans entrave son cours naturel. [/citation]

Cela vaut pour toute la Création. À commencer par les choses inanimées elles-mêmes, avec des différences entre les choses d'ailleurs, en fonction de l'intérêt porté par Melkor à chacune d'entre elles :

[citation=HoMe X, pp.400-401]La totalité de la « Terre du Milieu » était l'Anneau de Morgoth [...] C'était cet élément-Morgoth dans la matière, en effet, qui constituait le prérequis pour une « magie » et d'autres maux tels que ceux auxquels Sauron se livrait ou avec lesquels il pratiquait. [...] Il était tout à fait possible, bien sûr, que certains « éléments » ou conditions de la matière aient attiré l'attention spéciale de Morgoth [...] Par exemple, tout l'or (en Terre du Milieu) semble avoir une tendance spécialement « mauvaise » — mais pas l'argent. L'eau est représentée comme étant presque entièrement libre de Morgoth (free of Morgoth). (Cela, bien entendu, ne voulait pas dire que tel mer, ruisseau, rivière, ou même récipient d'eau ne pouvait pas être empoisonné ou souillé — comme toutes les choses le pouvaient.)[/citation]

Cela vaut pour les êtres vivants, y compris et surtout pour les créatures rationnelles : [emphase]« ceux qui avaient un corps, nourri par le hroa d’Arda, avaient une attirance plus ou moins grande envers Melkor : aucun d’entre eux n’étaient entièrement libres de lui (wholly free of him) dans leur forme incarnée, et leur corps avait une influence sur leur esprit »[/emphase] (p.400). Cf. au post précédent le lien entre le Mal et la matière, au sens thomiste, lorsque le Mal est compris, comme avec le Marrissement d'Arda, comme la disposition matériellement contraire à la nature. Notons que, là encore, ce qui vaut pour tous les Incarnés ne vaut pas pareillement pour tous les Incarnés :

[citation=HoMe X, p.334]Sa tentative pour dominer la structure d’Eä, et d’Arda en particulier, et altérer les desseins d’Eru (qui gouvernait toutes les interventions des Valar fidèles), avait introduit le mal, ou une tendance à l’aberration par rapport au dessein originel, dans toute la matière physique d’Arda. C'était sans aucun doute la raison pour laquelle il avait complètement réussi avec les Hommes, mais seulement en partie avec les Elfes (qui n'avaient pas « chuté » en tant que peuple, who remained as a people 'unfallen'). Son pouvoir s'exerçait sur la matière, et à travers elle. Mais par nature les fëar des Hommes maîtrisaient beaucoup moins bien leurs hröar que les Elfes. Les Elfes, individuellement, pouvaient éventuellement être séduits par une sorte de « melkorisme » mineur : le désir d'être leurs propres maîtres en Arda, et de conduire les choses à leur idée, ce qui pouvait en des cas extrêmes les mener à la rébellion contre la tutelle des Valar ; mais aucun d'entre eux n'était jamais entré au service de Melkor ni ne lui avait prêté allégeance, ni n'avait jamais nié l'existence et la suprématie absolue d'Eru. Des choses aussi terribles, à ce que pouvait en deviner Finrod, les Hommes (dans leur ensemble) devaient les avoir commises [...].[/citation]

En effet, on comprendrait mal autrement pourquoi les forces mauvaises redoutent les Elfes et leurs ouvrages comme un vampire l'eau bénite. Précisément, c'est parce qu'ils demeurent en partie, plus que d'autres, dans la bénédiction. Les Elfes peuvent chuter, et ils l'ont fait, mais d'un mal qui n'était pas absolu, qui ne les coupaient pas complètement d'Eru : vouloir (pour être schématique) « préserver la Création malgré elle » n'est pas le même mal que la dominer, la réifier, voire la détruire (Jonathan McIntosh aborde aussi ce point de façon assez convaincante).

Et l'on retrouve dans les textes abordés plus haut plusieurs expressions qui font de la liberté « à l'égard du Mal » la liberté « fondamentale ». Pour Finrod, cette liberté-là conditionne rien moins que la capacité à aimer :

[citation=HoMe X, p.315][...] vous aimez Arda [...] dans la mesure où vous êtes libres à l'égard de l'Ombre (free from the Shadow) [...].[/citation]

Yavanna, lorsqu'elle se rallie dans le Namna à Ulmo et Manwë, termine en identifiant purement et simplement la liberté à l'égard du mal à la liberté tout court :

[citation=HoMe X, p.241]Mon seigneur Aulë se leurre [en] parlant de Finwë et Míriel comme étant libres de cœur et de pensée à l'égard de l'Ombre (free in heart and thought from the Shadow), comme si rien de ce qu'il leur advenait ne pouvait provenir de l'Ombre ou du Marrissement d'Arda. [...] Toute la Terre du Milieu est pervertie par le mal de Melkor, qui y a œuvré (wrought) aussi puissamment que n'importe lequel d'entre nous. C'est pourquoi aucun parmi ceux qui se sont éveillés en Terre du Milieu, et qui y ont résidé avant de venir jusqu'ici, ne sont venus entièrement libres (wholly free).[/citation]

On observe alors [small](en fait, on l'a déjà observé mais, sages et patients, vous m'avez fait l'amitié de ne pas m'interrompre ;))[/small] que l'on se retrouve finalement avec une « autre nature » que celle dont on avait parlé au début, celle qui est censée guider « naturellement » chacun vers son bien (Dieu). On se retrouve, d'une certaine façon [small](**)[/small], avec deux natures :
  • une nature « immarrie » (originelle, idéale, fondamentale)
  • une nature « marrie » (présente, faussée, éprouvée)
Une dichotomie particulièrement saillante dans l'Athrabeth qui va jusqu'à envisager une « modification » de la nature des Hommes.

Il s'ensuit, en Arda Marrie dans le Légendaire, en un monde déchu dans les Lettres, la nécessité à être sans cesse sorti des détours et remis dans son cours naturel, d'être reconduit vers le Bien. Les Incarnés sont naturellement libres (en Arda Immarrie) mais ce n'est plus tout à fait vrai en Arda Marrie où ils ont besoin d'être libérés ou, pour le dire autrement : leur liberté a elle-même besoin d'être libérée.

Le thème de la libération est omniprésent dans le Conte d'Arda. Qu'il s'agisse du lai de Leithian (« la délivrance »), des nombreuses occurrences de la « libération des Cercles du Monde », de l'Athrabeth qui pour ainsi dire ne parle que de cela, ou de la Quête de l'Anneau (à la fois ce qui se joue autour de l'Anneau et ce qui se joue à l'intérieur de l'âme des protagonistes de la Quête, tous, bien sûr, mais les choses sont particulièrement remarquables chez Frodo, Gollum, Saruman, Boromir, ou encore Denethor), la liberté est cet enjeu primordial, qui d'un côté semble promis à la ruine (notion fatidique du « destin » lorsque la nature du Monde est marrie), de l'autre est régulièrement rattrapée ou, plus exactement, sauvé. Régulièrement, et non pas systématiquement, c'est-à-dire là où les créatures acceptent de collaborer, à partir de leur liberté là où elle en est, à ce qui peut suppléer à ses déficiences.

D'où l'importance de l'obéissance et de la grâce, par ailleurs liés entre eux. Nous avions commencé à en parler ici (puis , , et encore ;)). La description des « étapes » de la chute des Númenóréens est éloquente :

[citation=JRR Tolkien, Lettres, n°131 p.223]Ils chutent et perdent la grâce en trois phases. Premièrement, le consentement, l'obéissance libre et volontaire (free and willing), mais non toutefois en totale connaissance de cause (though without complete understanding). Puis pendant longtemps ils obéissent à contrecœur (they obey unwillingly), récriminant de plus en plus ouvertement. Enfin, ils se rebellent — et un fossé apparaît entre les hommes du Roi et les rebelles d'un côté, et la petite minorité des Fidèles persécutés de l'autre.[/citation]

Obéir à contrecœur est, dans le cadre de la mythopoésie tolkienienne, un oxymore métaphysique, si je peux tenter l'expression. Dit encore autrement : les Númenóréens passent ici de l'obéissance au sens thomiste (l'obéissance à Dieu est obéissance à son propre bien) à l'obéissance au sens occamiste (l'obéissance à Dieu ou à autre chose est purement volontariste) ... et finissent par se rebeller purement et simplement. La véritable obéissance spirituelle est ouverture à la grâce, c'est-à-dire au don gratuit de Dieu (en quenya grâce = eruanna, lit. « don de Dieu »). Nous retrouvons maintenant certains commentaires que j'avais réunis au début de ce fuseau : dans le Légendaire, le destin personnel ou « malédiction » peut être couvert par le pardon, c'est une définition de la Grâce (« c'est elle que j'opposerai au Destin plutôt que la Providence » disait Sosryko ; et c'est très exactement ce que fait Tolkien dans ses Lettres lorsqu'il évoque l'élection de Frodo et l'eucatastrophe du Mont Destin) ; en résonance avec la théologie augustinienne, le libre arbitre de l’Homme a besoin de la grâce de Dieu pour choisir le Bien, écrivait Houghton, qui rappelait que l’achèvement de la quête de Frodo a été décrite par Tolkien comme une méditation des [emphase]« dernières prières, mystérieuses, du “Notre Père” : “Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal” »[/emphase] (Lettres, n°191 p.356).

Notons que la délivrance relevant de la grâce, elle n'a donc rien d'automatique non plus ; elle peut très bien être rejetée et [emphase]« le peuple des hommes dans son ensemble (tout comme chaque individu) est libre de ne pas s'élever de nouveau mais d'aller à sa perdition et de poursuivre la Chute jusqu'à son terme ultime (tout comme chaque individu le peut singulariter) »[/emphase] (Lettres, n°96 p.162).

Enfin, on peut maintenant revenir sur ce que Tolkien disait du modèle de Bombadil, parfaitement libre mais qui ne pourrait toutefois survivre seul. Gandalf, en fait, l'explique dans ce passage du Conseil d'Elrond que je redonne ici en le complétant :

[citation=SdA, II.2]« Tout de même, ne serait-il pas possible de lui envoyer des messages et d'obtenir son aide ? demanda Erestor. Il semble qu'il ait un pouvoir capable d'agir même sur l'Anneau. »

« Non, ce n'est pas ainsi que je l'exprimerais, dit Gandalf. Dites plutôt que l'Anneau n'a aucun pouvoir sur lui. Il est son propre maître. Mais il ne peut transformer l'Anneau lui-même, ni défaire le pouvoir que l'Anneau exerce sur les autres. [...] »[/citation]

Tom Bombadil, quoique libre lui-même à l'égard du mal, sait qu'il doit, pour ce qui ne dépend pas de lui, attendre le jour [emphase]« où viendra la guérison du monde »[/emphase] (SdA, I.8).

Yyr

__________________________________________

(*) Tom Bombadil achève (ou parachève) le lien nécessaire entre la liberté et le Bien. Le fait qu'il apparaisse spécialement libre est une preuve de plus de son attachement et non de son indépendance à l'égard Bien. À cet égard, il me semble qu'une lecture agnostique de Tom Bombadil n'a pu être envisagée que d'après les catégories nominalistes dont nous avons parlé (où être libre c'est être libre à l'égard du bien et du mal).

(**) « D'une certaine façon », car la manière de concevoir cette dualité fera théologiquement débat — cela pourra toujours faire l'objet d'un dernier excursus s'il me reste quelques forces une fois arrivé au sommet ;).
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