Yyr Wrote:Jonathan McIntosh a relevé, comme d'autres, que les nombreuses « oppositions » tolkieniennes entre bons et mauvais (Manwë / Melkor, Gandalf / Saruman, Elfes / Orques, etc.) atteignent « une symétrie presque parfaite au sein de laquelle Tolkien contrebalance chaque être bon avec sa forme mauvaise correspondante » (The Flame Imperishable, p.216, cf. « Le seuil et le centre », dans Pour la gloire de ce monde, p.94 en particulier avec la figure de « la maison de Tom »). Mais cette symétrie, « bien loin de suggérer une sorte de dualisme manichéen et d'équipotence entre le bien et le mal, nous rappelle au contraire que le mal est tributaire, même dans son extraordinaire variété et subtilité, de l'authentique variété et subtilité dont dispose la création, en vertu de sa participation à l'infinie variété du Créateur » (ibid., référence faite ici par l'auteur à Lettres, n°153 p.269). Cette symétrie, nous avons vu que Tolkien lui-même l'énonce : « l'histoire est bâtie en termes d'oppositions, entre le bon côté et le mauvais côté : la beauté et la laideur sans pitié, la royauté et la tyrannie, la liberté mesurée fondée sur l'assentiment (moderated freedom with consent) et la compulsion qui n'a plus aucun autre objet, depuis longtemps, que le seul pouvoir, etc. » (Lettres, n°144 p.255, trad. modifiée). Et surtout, il l'énonce de façon « thomiste » si je puis dire : la laideur comme déformation du bien, la tyrannie comme déformation de la royauté, la compulsion comme déformation de la liberté.
Certes il y a une symétrie entre les figures du Conte d'Arda, mais elle est loin d'être « presque parfaite » car une différence flagrante accompagne cette symétrie. Pour le dire, encore une fois, avec les mots de Simone Weil (lus ces derniers jours là encore, avant tes derniers messages) :
[citation=— Simone Weil, op. cit., p.254]« Le bien absolu est autre chose que le bien qui est le contraire et le corrélatif du mal, quoiqu'il en soit le modèle et le principe. »[/citation]
Précisant dans un de ses cahiers :
[citation=— Simone Weil, ibid., p. 692 n.206]«Le bien et le mal, c'est le centre du problème, et la vérité essentielle est que leur relation n'est pas réciproque. Le mal est le contraire du bien, mais le bien n'est le contraire de rien.»[/citation]
Melkor a besoin d'Eru pour être Morgoth, mais l'inverse n'est pas vrai.
Denethor a besoin d’Aragorn pour se définir comme « son propre maître » (SdA, V.7). Tom Bombadil n’a pas besoin de l’Homme-Saule pour être « son propre maître » (SdA, II.2)
Plus encore. Quoiqu’ominiprésent en Arda et en surnombre dans ses représentants, le mal est fondamentalement seul. Alors que le bien se vit sous le signe de l’addition et du partage, le mal opère dans la soustraction et l’isolement. Retrait de Melkor dans le Vide, retrait de Morgoth en Angband, retrait de Gollum jusqu’aux racines des montagnes, retrait de Smaug dans sa montagne, retrait de Saruman dans sa tour, retrait de Shelob dans sa caverne, retrait de Sauron au Mont Destin. La fraternité, la solidarité et le couple (réel, symbolique ou mystique : cf. Sam et Rose, Gandalf et Nienna, Gimli et Galadriel) d’un côté, le retrait, la solitude et l’incapacité d’aimer de l’autre. La communauté est celle de personnes qui œuvrent pour un bien qui ne se réduit pas à la somme des intérêts de chacun, la solitude est celle de volontés courbées sur elles-mêmes. Le bien comme chemin de vie passe par l’amour d’autrui et du monde, le mal comme refus d’un tel chemin.
Cf. « Un secours comme son vis-à-vis » in Pour la gloire de ce monde, p. 149-151 [small](qu'il faudrait citer en grande partie ici ; d'autant que, comme toi, je reprends le commentaire de Tolkien sur Gandalf : « il s'en remettait à l'Autorité qui avait décrété les Règles »). [/small]
S.

