16-06-2020, 09:59
Hyarion Wrote:Je suis au courant du sens premier de l'expression « Author of the Century ». Mais quelle était alors la signification de ce titre, sinon ce double sens partiellement assumé ? Shippey a évidemment une connaissance intime de l'œuvre, mais son regard critique n'est pas dépourvu d'un certain parti pris : ce n'est pas un mal, mais de mon point de vue, cela n'en fait pas seulement un spécialiste.
En même temps, je ne recense guère de spécialistes qui détestent leur sujet d'étude, et les rares exceptions que je connaisse sont loin d'être des modèles de rigueur. Après, bien sûr que Shippey a un certain parti pris, mais au rebours de ce que tu énonces, je considère que tout spécialiste a nécessairement un certain parti-pris, plus ou moins cohérent et plus ou moins rationnel selon les individus. Et dans le cas de figure qui nous intéresse, il ne faut pas non plus oublier que Shippey a un sens de l'humour assez développé et le sens de la provocation. Il me semble assez clair que ses premiers ouvrages étaient au moins autant dirigés vers les spécialistes de la littérature contemporaine, qui, encore récemment, faisaient profession de mépriser Elfes et Hobbits, que vers les amateurs de Tolkien.
Hyarion Wrote:Elendil Wrote:Quant à la connaissance qu'on a de Tolkien, quels sont les auteurs dont on peut reconstituer les occupations quotidiennes presque au jour le jour pendant plus de cinquante ans ? Quels sont les auteurs dont presque tous les brouillons de romans ont été publiés, jusqu'aux moindres notes marginales ? Il n'y en a guère, je pense.
Mais il y en a sans doute, quoiqu'aucun tolkienologue ne soit semble-t-il capable d'en citer : je ne blâme pas les spécialistes, mais j'aimerai bien que ce type d'affirmation (méliorative) soit un jour davantage étayé. Ceci dit, en dehors de ce qui reste inédit dans les papiers de quelque importance de l'écrivain, je ne sais pas s'il y a in fine de quoi être extrêmement enthousiaste quant à ce dont nous disposons (ou sommes censés disposer), de toute façon... Tolkien me donne aujourd'hui l'impression d'avoir à la fois été étudié à l'extrême, et de rester malgré tout flou à travers l'image que cette étude, pourtant continue et industrieuse, a donné jusqu'ici de lui... Même si les sujets de recherche continuent de ne pas manquer, et que bien des archives restent encore sans doute largement sous-exploitées, peut-être n'y aura-t-il cependant rien d'autre à voir que ce flou, mais ce n'est sans doute pas un mal en soi, car sur la forme, tout ne passe pas par l'écrit, et que sur le fond, la volonté de « maîtrise » n'est pas la meilleure chose qui soit... Et puis après tout, que connaît-on jamais d'un individu, créateur ou non ? Comme pour tout auteur, il restera l'œuvre avant tout, tant qu'elle sera lue.
Qu'il y en ait, c'est possible, encore que Shippey, qui possède une connaissance bien plus large que moi de la critique littéraire, estime que les exemples comparables soient particulièrement rares. D'après lui, seul Joyce était dans ce cas en littérature anglaise. Cela dit, est-ce une affirmation méliorative ? Pas pour moi. C'est une constatation, voilà tout. A la limite, cela ne m'arrange pas, parce que cela implique une quantité d'autant plus massive d'informations à consulter et à mémoriser avant d'avancer la moindre affirmation supplémentaire. Quant à la question du flou, il faudrait sans doute préciser ce que tu entends par là. Si c'est que l'auteur et son oeuvre sont irréductibles à toute analyse, aussi poussée soit-elle, et ce d'autant plus que l'oeuvre est riche et complexe, j'aurais clairement tendance à être d'accord.
Pour l'enthousiasme, j'aurais tendance à croire que c'est une émotion un peu trop personnelle pour que quiconque se mêle de décréter les cas où il y a lieu de l'éprouver ou non. Après tout, nombre de nos contemporains s'enthousiasment bien de voir une vingtaine de gusses courir pendant une heure trente après un ballon approximativement rond, chose qui m'a toujours laissé froid. D'autres entendent de la musique enthousiasmante là où je ne perçois qu'une cacophonie aussi tonitruante que désagréable. Qui suis-je pour affirmer qu'ils auraient absolument tort et moi raison ? Que chacun suive le chemin qu'il s'est fixé (ou qu'il croit s'être fixé, selon l'idée qu'on se fait du libre-arbitre), cela me suffit.
E.

