<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1592945003_zeev_sternhell_1935-2020_afp_thomas_coex_2015.jpg" width="669" />
J'ai appris, l'autre nuit, la mort de l'historien israélien d'origine polonaise <b>Zeev Sternhell</b>, survenue ce 21 juin à l'âge de 85 ans. Il était notamment connu pour ses recherches sur les origines intellectuelles françaises du fascisme en Europe et pour sa thèse de l'existence d'une droite révolutionnaire française, située entre les anti-Lumières et le fascisme, incarnée notamment un temps par divers mouvements – le boulangisme, les ligueurs de Déroulède, l'Action française... –, et dont les théoriciens (notamment les nationalistes Maurice Barrès et Charles Maurras, mais aussi un marxiste « révisionniste » antirationaliste comme Georges Sorel) furent actifs de 1885 à 1914. Cette thèse de Sternhell a remis notamment en cause la thèse classique des trois droites de René Rémond. Sternhell a fait partie de mes lectures quand j'étais étudiant, notamment dans le cadre de mes recherches en histoire politique française du XIXe siècle (et plus particulièrement sur le Second Empire de Napoléon III). Il y aurait trop de choses à dire sur sa thèse, que ce soit pour l'approuver sur certains points ou pour la nuancer sur d'autres, mais en tout cas, j'étais d'accord avec Sternhell (et je le suis encore aujourd'hui) pour ne pas intégrer le bonapartisme (conçu comme césarisme plébiscitaire propre au XIXe siècle) dans une préhistoire du fascisme.
[citation=Zeev Sternhell, <i><a href="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1592945083_zeev_sternhell_-_la_droite_revolutionnaire_1885-1914_-_folio-histoire_gallimard_1997.jpg">La droite révolutionnaire, 1885-1914. Les origines françaises du fascisme</a></i>, collection « Folio Histoire » Gallimard, 1997 (première édition : 1978), Introduction « La droite révolutionnaire. Entre les anti-Lumières et le fascisme », p. XLV-XLVI.]Ainsi se forge, au court du quart de siècle qui précède la Première Guerre Mondiale, la droite révolutionnaire qui donne son expression politique à la révolution intellectuelle et traduit en idéologie politique les prémisses philosophiques de la révolte contre les Lumières. Cette droite populaire, parfois prolétarienne mais violemment antimarxiste, sécrète un nationalisme de la Terre et des Morts, de la Terre et du Sang. N'est-il pas étrange de voir en ce phénomène nouveau, pur produit de la crise de conscience du tournant du siècle, des profonds changements qui affectent la société, une forme de bonapartisme (*) ? Cette droite nouvelle répond à des besoins intellectuels, sociaux, psychologiques, que le bonapartisme, produit de la société pré-industrielle, n'entrevoyait même pas. Le bonapartisme manque de ces deux ingrédients essentiels : le radicalisme antimarxiste et le nationalisme organique, à caractère biologique. Il n'est pas porté par l'historicisme, par l'antirationalisme, par le déterminisme, par un profond pessimisme culturel et une crainte toujours vive de la décadence ; il n'entend pas façonner une nouvelle morale, un nouveau type de société ni de nouvelles règles de comportement politique. Ce vieux populisme de coup d'État supporté par une masse de paysans avides d'ordre et de stabilité n'appartient pas au XXe siècle.
<small>(*) Telle est pourtant la thèse des trois droites de R. Rémond, cf. <i>Les Droites en France</i>, Paris, Aubier, 1982. [Note de l'auteur]</small>[/citation]
Sternhell était surtout un historien des idées : c'était sa force et aussi sa faiblesse, comme pour tout chercheur spécialiste (quelle que soit sa discipline). Ses travaux et ses thèses sur les origines françaises du fascisme ont régulièrement suscité des controverses et des critiques volontiers virulentes de la part de nombreux historiens français. Il y a sans doute des choses discutables dans ce qu'il a proposé à travers ses recherches historiques, notamment sa relative minoration du rôle de la Première Guerre Mondiale dans la naissance du fascisme, et il est bien possible qu'au nom d'un définition <i>in fine</i> assez large du fascisme, il ait eu notamment tendance, à la longue, à voir du fascisme là où il n'y en avait pas toujours forcément au sein du nationalisme français de l'entre-deux-guerres. Mais de façon générale, il a eu, en tout cas, le mérite de mettre les pieds dans le plat, et de susciter le débat là où, peut-être, certains auraient préféré qu'il n'y en ait pas.
Sternhell fut, par ailleurs, un homme engagé à gauche, francophile, attaché à l'héritage des Lumières du XVIIIe siècle, sioniste non-marxiste figurant parmi les fondateurs du mouvement pacifiste israélien <i>Shalom Akhchav</i> (La Paix maintenant). Il meurt au moment où la paix en Israël/Palestine semble, hélas, plus chimérique que jamais, par la volonté imbécile d'extrémistes de tous bords (comme d'habitude).
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1592945044_pierre_milza_1932-2018.jpg" width="337" />
Saluer la mémoire de Zeev Sternhell m'amène à réparer ici un oubli en saluant également la mémoire d'un autre historien, français, décédé le 28 février 2018, lui aussi à l'âge de 85 ans, et notamment spécialiste de l'histoire des fascismes, des relations internationales, de la France et de l'Italie des XIXe et XXe siècles, à savoir <b>Pierre Milza</b>. Lui aussi a fait partie de mes lectures quand j'étais étudiant, notamment en tant que biographe de Napoléon III, ce qui correspondait alors parfaitement à mon sujet de recherches en maîtrise et master. Sa biographie du premier président de la République française sous le nom de Louis-Napoléon Bonaparte et du dernier empereur des Français sous le nom de Napoléon III (1808-1873), biographie publiée chez Perrin en 2004, avait été critiquée, dans une certaine presse d'opinion « républicaniste », comme étant trop complaisante à l'égard du personnage et de son régime, comme s'il fallait encore de nos jours donner un énorme crédit aux outrances d'un Victor Hugo (Ego Hugo !), outrances que n'approuvait pas même un Émile Zola, pourtant fort peu suspect de sympathie envers le régime impérial comme on le sait. Citons Zola justement, au passage, lequel a écrit ceci, en août 1895 dans le journal <i>le Gaulois</i> : [emphase]« le Napoléon III des <i>Châtiments</i>, c'est un croquemitaine sorti tout botté et tout éperonné de l'imagination de Victor Hugo. Rien n'est moins ressemblant que ce portrait, sorte de statue de bronze et de boue, élevée par le poète, pour servir de cible à ses traits acérés, disons le mot, à ses crachats. »[/emphase] Et Zola d'ajouter plus loin : [emphase]« Le Napoléon III des <i>Châtiments</i>, avec le temps, deviendra comique. »[/emphase] Pour ma part, qu'il s'agisse des <i>Châtiments</i>, d'<i>Histoire d'un crime</i>, de <i>Napoléon le Petit</i> ou de <i>L'Année terrible</i>, tous les écrits hugoliens relatifs à Napoléon III et au Second Empire, étudiés en partie au lycée, m'ont tellement paru truffés de charges balourdes, d'outrances haineuses, voire de « fake news », qu'ils m'ont précisément motivés pour étudier ensuite, à l'université, la réalité historique de la période et du personnage de l'empereur, au-delà ce que Hugo voulait à tout prix que l'on en retienne. Victor Hugo était un grand poète, un grand romancier et un dessinateur inspiré, mais au rayon de la politique, c'est une autre histoire : avec lui, le problème n'était pas la justesse des causes choisies (contre la peine de mort, pour la justice et la liberté, contre la misère), mais le poids de son ego dans l'engagement (Louis-Napoléon, qu'il a d'abord soutenu, avait osé ne pas le nommer ministre !), et l'exagération de la portée de sa trajectoire politique par les vainqueurs (républicains) de l'Histoire.
Or donc, face à ceux qui restent tentés, encore aujourd'hui, de faire de Napoléon III une sorte de Dieu du Mal hugolien dont aurait triomphé la République ou le premier dictateur moderne qui aurait préfiguré le fascisme à travers le bonapartisme, Pierre Milza s'est contenté de faire son travail d'historien, honnête, documenté et sans complaisance pour les idées reçues. Je ne suis pas nostalgique de l'Empire, et Milza ne l'était pas non plus. On lui a cependant reproché de diminuer les fautes de « Napoléon le Petit », mais pourtant il n'a fait... que tenir compte des faits, lesquels ne sont pas toujours ce qu'un Hugo (entre autres) s'est cru autorisé à en dire, tout simplement. Concernant le bonapartisme, ou plus précisément le modèle politique césarien de Napoléon III, Milza le conçoit comme une matrice idéologique (césarienne et plébiscitaire) commune à deux familles politiques françaises, celle d'un national-populisme dans le sillage du boulangisme, et celle de la démocratie plébiscitaire, finalement principalement représentée par le gaullisme sous sa forme originelle et n'ayant guère survécu à De Gaulle lui-même. Pour ma part, du côté d'un national-populisme, je ne crois pas que l'on puisse établir de postérité évidente au bonapartisme au-delà du boulangisme (Milza reconnaît lui-même des mutations idéologiques postérieures trop profondes pour qu'il y ait une filiation directe, et en cela, comme je l'ai dit plus haut, Sternhell me parait avoir raison d'estimer que le bonapartisme n'appartient pas au XXe siècle), tandis que du côté de la démocratie plébiscitaire, je constate comme beaucoup d'historiens que les analogies entre bonapartisme et gaullisme sont nombreuses et que cela s'intègre à la fameuse thèse des trois droites de René Rémond, mais sans que cela me paraisse véritablement s'appliquer au-delà de la période proprement gaullienne de la Ve République (si riche en référendums notamment, ce qui fut nettement moins le cas après la démission de De Gaulle).
Bref, je recommande en tout cas la lecture de cette biographie de Napoléon III par Milza, qui par la force des choses n'est déjà plus aussi récente qu'à l'époque de mes études universitaires, mais qui reste une utile mise au point sur bien des points, et qui prouve en outre que l'on peut être de sensibilité socialiste et républicaine, comme l'était Milza, sans que cela vous empêche de faire un travail d'historien sérieux sur autre chose que l'histoire de la gauche ou de la République, tout en dépassant les postures idéologiques convenues.
Les romans nationaux ne sont pas ma tasse de thé, que ceux-ci véhiculent, par exemple, l'idée d'une France vierge de toute tentation fasciste ou l'idée d'une France destinée de toute éternité à devenir une gentille république avec Victor Hugo en guise de prophète. L'histoire de la France renverra toujours à des réalités bien plus complexes et bien moins manichéennes qu'un roman national invitant forcément à se bercer d'illusions quand on le prend trop au sérieux. Sauf à se prendre éventuellement pour Michelet, le travail de l'historien ne consiste pas (ou plus) à être complaisant vis-à-vis de cela, et même si c'est toujours <i>une</i> histoire que l'historien raconte, avec un point de vue qui reste forcément lié à sa propre époque, ce doit être, autant que possible, un <i>roman vrai</i>, c'est-à-dire un <i>récit d'évènements vrais</i>, pour reprendre les mots de Paul Veyne, certes évidemment sans prétendre à un détachement absolu de l'historien comme le rappelait volontiers Sternhell, mais en rejetant en tout cas les tentations du manichéisme et de l'anachronisme.
Voila notamment pourquoi il m'arrive d'avoir envie de hausser les épaules quand, entre autres exemples, j'entends tel démocrate « républicaniste » associer tranquillement bonapartisme et fascisme, ou quand j'entends tel « libéral-conservateur » associer, tout aussi tranquillement, socialisme, nazisme et fascisme, ou même quand je vois tel ou tel tolkienologue se satisfaisant des amalgames grossiers d'un J. R. R. Tolkien « apolitique » mélangeant socialisme, nazisme et stalinisme : j'ai autre chose à faire que de chercher à les convaincre qu'ils ont tort, mais pour moi, tout cela n'est simplement pas sérieux, et l'appréhension que nous devons avoir de l'histoire de l'humanité, et <i>a fortiori</i> de l'histoire des idées, me parait mériter mieux que tous ces amalgames sans aucune portée, faute de rigueur intellectuelle. Les historiens sont là pour faire la part des choses, ou du moins essayer de la faire à travers cette connaissance mutilée (encore une expression de Paul Veyne) que constitue l'histoire. Pierre Milza et Zeev Sternhell étaient de ceux-là, sans être évidemment infaillibles... et sans être d'ailleurs forcément d'accord entre eux : ils ont notamment débattu ensemble, il y a quelques années sur France Culture, de l'histoire et de l'avenir du fascisme en France, en se tutoyant mais avec animation <small>(et avec Finkielkraut au milieu, ce qui donne un tableau radiophonique assez amusant, du moins à mes yeux, car avec Finky je ne peux pas m'empêcher de penser notamment au fameux Finkielkraut Sampler, mais le débat entre les deux historiens n'en est pas moins intéressant sur le fond)</small>.
<b>RIP Pierre Milza (1932-2018)</b>
https://www.franceculture.fr/histoire/mo...erre-milza
<b>RIP Zeev Sternhell (1935-2020)</b>
https://www.franceculture.fr/histoire/ze...x-est-mort
Amicalement,
B.
J'ai appris, l'autre nuit, la mort de l'historien israélien d'origine polonaise <b>Zeev Sternhell</b>, survenue ce 21 juin à l'âge de 85 ans. Il était notamment connu pour ses recherches sur les origines intellectuelles françaises du fascisme en Europe et pour sa thèse de l'existence d'une droite révolutionnaire française, située entre les anti-Lumières et le fascisme, incarnée notamment un temps par divers mouvements – le boulangisme, les ligueurs de Déroulède, l'Action française... –, et dont les théoriciens (notamment les nationalistes Maurice Barrès et Charles Maurras, mais aussi un marxiste « révisionniste » antirationaliste comme Georges Sorel) furent actifs de 1885 à 1914. Cette thèse de Sternhell a remis notamment en cause la thèse classique des trois droites de René Rémond. Sternhell a fait partie de mes lectures quand j'étais étudiant, notamment dans le cadre de mes recherches en histoire politique française du XIXe siècle (et plus particulièrement sur le Second Empire de Napoléon III). Il y aurait trop de choses à dire sur sa thèse, que ce soit pour l'approuver sur certains points ou pour la nuancer sur d'autres, mais en tout cas, j'étais d'accord avec Sternhell (et je le suis encore aujourd'hui) pour ne pas intégrer le bonapartisme (conçu comme césarisme plébiscitaire propre au XIXe siècle) dans une préhistoire du fascisme.
[citation=Zeev Sternhell, <i><a href="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1592945083_zeev_sternhell_-_la_droite_revolutionnaire_1885-1914_-_folio-histoire_gallimard_1997.jpg">La droite révolutionnaire, 1885-1914. Les origines françaises du fascisme</a></i>, collection « Folio Histoire » Gallimard, 1997 (première édition : 1978), Introduction « La droite révolutionnaire. Entre les anti-Lumières et le fascisme », p. XLV-XLVI.]Ainsi se forge, au court du quart de siècle qui précède la Première Guerre Mondiale, la droite révolutionnaire qui donne son expression politique à la révolution intellectuelle et traduit en idéologie politique les prémisses philosophiques de la révolte contre les Lumières. Cette droite populaire, parfois prolétarienne mais violemment antimarxiste, sécrète un nationalisme de la Terre et des Morts, de la Terre et du Sang. N'est-il pas étrange de voir en ce phénomène nouveau, pur produit de la crise de conscience du tournant du siècle, des profonds changements qui affectent la société, une forme de bonapartisme (*) ? Cette droite nouvelle répond à des besoins intellectuels, sociaux, psychologiques, que le bonapartisme, produit de la société pré-industrielle, n'entrevoyait même pas. Le bonapartisme manque de ces deux ingrédients essentiels : le radicalisme antimarxiste et le nationalisme organique, à caractère biologique. Il n'est pas porté par l'historicisme, par l'antirationalisme, par le déterminisme, par un profond pessimisme culturel et une crainte toujours vive de la décadence ; il n'entend pas façonner une nouvelle morale, un nouveau type de société ni de nouvelles règles de comportement politique. Ce vieux populisme de coup d'État supporté par une masse de paysans avides d'ordre et de stabilité n'appartient pas au XXe siècle.
<small>(*) Telle est pourtant la thèse des trois droites de R. Rémond, cf. <i>Les Droites en France</i>, Paris, Aubier, 1982. [Note de l'auteur]</small>[/citation]
Sternhell était surtout un historien des idées : c'était sa force et aussi sa faiblesse, comme pour tout chercheur spécialiste (quelle que soit sa discipline). Ses travaux et ses thèses sur les origines françaises du fascisme ont régulièrement suscité des controverses et des critiques volontiers virulentes de la part de nombreux historiens français. Il y a sans doute des choses discutables dans ce qu'il a proposé à travers ses recherches historiques, notamment sa relative minoration du rôle de la Première Guerre Mondiale dans la naissance du fascisme, et il est bien possible qu'au nom d'un définition <i>in fine</i> assez large du fascisme, il ait eu notamment tendance, à la longue, à voir du fascisme là où il n'y en avait pas toujours forcément au sein du nationalisme français de l'entre-deux-guerres. Mais de façon générale, il a eu, en tout cas, le mérite de mettre les pieds dans le plat, et de susciter le débat là où, peut-être, certains auraient préféré qu'il n'y en ait pas.
Sternhell fut, par ailleurs, un homme engagé à gauche, francophile, attaché à l'héritage des Lumières du XVIIIe siècle, sioniste non-marxiste figurant parmi les fondateurs du mouvement pacifiste israélien <i>Shalom Akhchav</i> (La Paix maintenant). Il meurt au moment où la paix en Israël/Palestine semble, hélas, plus chimérique que jamais, par la volonté imbécile d'extrémistes de tous bords (comme d'habitude).
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1592945044_pierre_milza_1932-2018.jpg" width="337" />
Saluer la mémoire de Zeev Sternhell m'amène à réparer ici un oubli en saluant également la mémoire d'un autre historien, français, décédé le 28 février 2018, lui aussi à l'âge de 85 ans, et notamment spécialiste de l'histoire des fascismes, des relations internationales, de la France et de l'Italie des XIXe et XXe siècles, à savoir <b>Pierre Milza</b>. Lui aussi a fait partie de mes lectures quand j'étais étudiant, notamment en tant que biographe de Napoléon III, ce qui correspondait alors parfaitement à mon sujet de recherches en maîtrise et master. Sa biographie du premier président de la République française sous le nom de Louis-Napoléon Bonaparte et du dernier empereur des Français sous le nom de Napoléon III (1808-1873), biographie publiée chez Perrin en 2004, avait été critiquée, dans une certaine presse d'opinion « républicaniste », comme étant trop complaisante à l'égard du personnage et de son régime, comme s'il fallait encore de nos jours donner un énorme crédit aux outrances d'un Victor Hugo (Ego Hugo !), outrances que n'approuvait pas même un Émile Zola, pourtant fort peu suspect de sympathie envers le régime impérial comme on le sait. Citons Zola justement, au passage, lequel a écrit ceci, en août 1895 dans le journal <i>le Gaulois</i> : [emphase]« le Napoléon III des <i>Châtiments</i>, c'est un croquemitaine sorti tout botté et tout éperonné de l'imagination de Victor Hugo. Rien n'est moins ressemblant que ce portrait, sorte de statue de bronze et de boue, élevée par le poète, pour servir de cible à ses traits acérés, disons le mot, à ses crachats. »[/emphase] Et Zola d'ajouter plus loin : [emphase]« Le Napoléon III des <i>Châtiments</i>, avec le temps, deviendra comique. »[/emphase] Pour ma part, qu'il s'agisse des <i>Châtiments</i>, d'<i>Histoire d'un crime</i>, de <i>Napoléon le Petit</i> ou de <i>L'Année terrible</i>, tous les écrits hugoliens relatifs à Napoléon III et au Second Empire, étudiés en partie au lycée, m'ont tellement paru truffés de charges balourdes, d'outrances haineuses, voire de « fake news », qu'ils m'ont précisément motivés pour étudier ensuite, à l'université, la réalité historique de la période et du personnage de l'empereur, au-delà ce que Hugo voulait à tout prix que l'on en retienne. Victor Hugo était un grand poète, un grand romancier et un dessinateur inspiré, mais au rayon de la politique, c'est une autre histoire : avec lui, le problème n'était pas la justesse des causes choisies (contre la peine de mort, pour la justice et la liberté, contre la misère), mais le poids de son ego dans l'engagement (Louis-Napoléon, qu'il a d'abord soutenu, avait osé ne pas le nommer ministre !), et l'exagération de la portée de sa trajectoire politique par les vainqueurs (républicains) de l'Histoire.
Or donc, face à ceux qui restent tentés, encore aujourd'hui, de faire de Napoléon III une sorte de Dieu du Mal hugolien dont aurait triomphé la République ou le premier dictateur moderne qui aurait préfiguré le fascisme à travers le bonapartisme, Pierre Milza s'est contenté de faire son travail d'historien, honnête, documenté et sans complaisance pour les idées reçues. Je ne suis pas nostalgique de l'Empire, et Milza ne l'était pas non plus. On lui a cependant reproché de diminuer les fautes de « Napoléon le Petit », mais pourtant il n'a fait... que tenir compte des faits, lesquels ne sont pas toujours ce qu'un Hugo (entre autres) s'est cru autorisé à en dire, tout simplement. Concernant le bonapartisme, ou plus précisément le modèle politique césarien de Napoléon III, Milza le conçoit comme une matrice idéologique (césarienne et plébiscitaire) commune à deux familles politiques françaises, celle d'un national-populisme dans le sillage du boulangisme, et celle de la démocratie plébiscitaire, finalement principalement représentée par le gaullisme sous sa forme originelle et n'ayant guère survécu à De Gaulle lui-même. Pour ma part, du côté d'un national-populisme, je ne crois pas que l'on puisse établir de postérité évidente au bonapartisme au-delà du boulangisme (Milza reconnaît lui-même des mutations idéologiques postérieures trop profondes pour qu'il y ait une filiation directe, et en cela, comme je l'ai dit plus haut, Sternhell me parait avoir raison d'estimer que le bonapartisme n'appartient pas au XXe siècle), tandis que du côté de la démocratie plébiscitaire, je constate comme beaucoup d'historiens que les analogies entre bonapartisme et gaullisme sont nombreuses et que cela s'intègre à la fameuse thèse des trois droites de René Rémond, mais sans que cela me paraisse véritablement s'appliquer au-delà de la période proprement gaullienne de la Ve République (si riche en référendums notamment, ce qui fut nettement moins le cas après la démission de De Gaulle).
Bref, je recommande en tout cas la lecture de cette biographie de Napoléon III par Milza, qui par la force des choses n'est déjà plus aussi récente qu'à l'époque de mes études universitaires, mais qui reste une utile mise au point sur bien des points, et qui prouve en outre que l'on peut être de sensibilité socialiste et républicaine, comme l'était Milza, sans que cela vous empêche de faire un travail d'historien sérieux sur autre chose que l'histoire de la gauche ou de la République, tout en dépassant les postures idéologiques convenues.
Les romans nationaux ne sont pas ma tasse de thé, que ceux-ci véhiculent, par exemple, l'idée d'une France vierge de toute tentation fasciste ou l'idée d'une France destinée de toute éternité à devenir une gentille république avec Victor Hugo en guise de prophète. L'histoire de la France renverra toujours à des réalités bien plus complexes et bien moins manichéennes qu'un roman national invitant forcément à se bercer d'illusions quand on le prend trop au sérieux. Sauf à se prendre éventuellement pour Michelet, le travail de l'historien ne consiste pas (ou plus) à être complaisant vis-à-vis de cela, et même si c'est toujours <i>une</i> histoire que l'historien raconte, avec un point de vue qui reste forcément lié à sa propre époque, ce doit être, autant que possible, un <i>roman vrai</i>, c'est-à-dire un <i>récit d'évènements vrais</i>, pour reprendre les mots de Paul Veyne, certes évidemment sans prétendre à un détachement absolu de l'historien comme le rappelait volontiers Sternhell, mais en rejetant en tout cas les tentations du manichéisme et de l'anachronisme.
Voila notamment pourquoi il m'arrive d'avoir envie de hausser les épaules quand, entre autres exemples, j'entends tel démocrate « républicaniste » associer tranquillement bonapartisme et fascisme, ou quand j'entends tel « libéral-conservateur » associer, tout aussi tranquillement, socialisme, nazisme et fascisme, ou même quand je vois tel ou tel tolkienologue se satisfaisant des amalgames grossiers d'un J. R. R. Tolkien « apolitique » mélangeant socialisme, nazisme et stalinisme : j'ai autre chose à faire que de chercher à les convaincre qu'ils ont tort, mais pour moi, tout cela n'est simplement pas sérieux, et l'appréhension que nous devons avoir de l'histoire de l'humanité, et <i>a fortiori</i> de l'histoire des idées, me parait mériter mieux que tous ces amalgames sans aucune portée, faute de rigueur intellectuelle. Les historiens sont là pour faire la part des choses, ou du moins essayer de la faire à travers cette connaissance mutilée (encore une expression de Paul Veyne) que constitue l'histoire. Pierre Milza et Zeev Sternhell étaient de ceux-là, sans être évidemment infaillibles... et sans être d'ailleurs forcément d'accord entre eux : ils ont notamment débattu ensemble, il y a quelques années sur France Culture, de l'histoire et de l'avenir du fascisme en France, en se tutoyant mais avec animation <small>(et avec Finkielkraut au milieu, ce qui donne un tableau radiophonique assez amusant, du moins à mes yeux, car avec Finky je ne peux pas m'empêcher de penser notamment au fameux Finkielkraut Sampler, mais le débat entre les deux historiens n'en est pas moins intéressant sur le fond)</small>.
<b>RIP Pierre Milza (1932-2018)</b>
https://www.franceculture.fr/histoire/mo...erre-milza
<b>RIP Zeev Sternhell (1935-2020)</b>
https://www.franceculture.fr/histoire/ze...x-est-mort
Amicalement,
B.

