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Expositions temporaires & musées
#21
Je ne sais plus dans quel fuseau mais j'avais fait la promesse de vous parler de quelques-unes de mes œuvres préférées, pas forcément les plus connues et je commence par ce que je considère comme la Joconde des musées en régions...

Il était une fois...
Il était une fois au petit musée de Boulogne-sur-Mer, un vase antique.
Arrivé là par la volonté d'un collectionneur du 19e s. M. Panckoucke. C'était un marchand, un commerçant, avec une âme encyclopédiste - on lui doit les premières acquisitions Inuits (Eskimos) en musées Français. Il achetait tout dans tous les domaines et notamment les antiquités comme celles trouvées en Étrurie.
Allez savoir pourquoi ? les Étrusques se fournissaient pour décorer leurs tombes avec des vases athéniens? se faire enterrer avec un vase qui représente un suicide... c'est pas joyeux, mais là encore on va en causer et procéder par étapes. Pancoucke fit de multipes achats mais surtout surtout, le "Suicide d'Ajax" d'Exekias.

En 1883, le Louvre venait d'acquérir une partie de la fabuleuse collection du marquis de Campana, mise en vente par le Mont de Piété Vaticinais après que ce noble ait détourné les fonds dont il était gestionnaire (un Cahuzac avant l'heure). L'Assemblée française vota un budget exceptionnel de 4 millions de francs or, avec un peu de retard sur la Russie qui rafla les meilleures pièces. Du coup, le Louvre n’avait plus les moyens d'acquérir la collection Pancoucke qui la proposa à la ville de Boulogne.

Voila pour le contexte et pourquoi, il faut aller à Boulogne.

Ensuite, vous savez que je tiens au vocabulaire. De nos jours, on sait qualifier un saladier ou une soupière, la deuxième ayant un couvercle et des poignées pour ne pas se chauffer les mains, bref chaque objet à son nom. Ici on parlera d'une Amphore, donc d'un usage particulier.

Dans l'antiquité, il en était de même, chaque objet avait sa fonction et son nom. Le besoin du vase consistait en un banquet; c'était l'occasion de parler politique, philosophie ou événements mondains - désormais on dirait une soirée apéro un peu alcoolisée. Le Banquet de Platon n'en est pas loin. Y avait pas la télé, donc on causait autour d'une boutanche/ d'une amphore.
On faisait une libation aux dieux avec du vin pur, un peu de pinard renversé sur le sol.
Les excès avaient engendré trop de guerres qui sont sur tous les frontons antiques (gigantomachuies et cie - voir Les sculpures de Pergame à Berlin).

Le banquet consistait à mélanger miel, vin et eau. Chaque vase avait son attribution, sa fonction : le cratère pour le mélange, l'hydrie avec trois anses pour l'eau, l'amphore avec deux anses pour le vin miellé.

Nous avons donc ici une amphore qui n'a pas de signature mais on connait une quasi jumelle au musée du Vatican - jumelle par sa forme et son décor et surtout signée "Exekias", un des plus excellents peintres de son époque. Dans les décennies précédentes, ce sont les potiers qui signaient leur productions avant que les peintres soient plus célèbres. Et on ne sait pas ici s'il s'agit d'une œuvre originale ou de la copie d'un tableau grec... on n'en a retrouvé aucun, on en connait quelques-uns par la tradition et l'autre amphore d'Exekias du Vatican est connue par plusieurs copies, un peu comme les mugs du Louvre avec la Joconde dessus, qu'en sera-t-il dans 1500 ans si on n'en retrouve qu'un seul exemplaire ?

Avec notre amphore de Boulogne-sur-Mer, nous avons affaire à une antiquité qui a eu de la chance et qui était avant tout un produit d'exportation. Si elle avait été en métal, des pilleurs l'aurait fondue, si elle avait été sur parchemin ou dessin, le temps l'aurait ruinée. C'est tout l'avantage de la céramique : ça dure et ce n'est pas réutilisable.

Voici donc une amphore de Grèce, qui arrive en Etrurie, est fouillée surement par des pilleurs au 19eme siècle, vient à Paris puis finit à Boulogne. Quel parcours !

Mais pourquoi tenir à vous en parler ? Jetez y un oeil

https://www.flickr.com/photos/69716881@N02/22978527041/

Parce qu'il s'agit d'une des plus précoces images de l'idée classique de l'art. Encore une fois, peut-être copie d'un tableau, peu importe. La scène est celle du suicide d'Ajax et les commanditaires pouvaient, au cours de leur symposium évoquer les histoires de l’Iliade et l'Odyssée comme nous le ferions aujourd'hui lors d'un moot à propos de Tolkien, de Star Wars ou autres.

Dans l'antiquité, il n'y avait pas Netflix ou Disney mais les grecs exportaient déjà des supports (vases) avec des histoires, des images à observer, détailler, commenter. C'était déjà de la diffusion commerciale de données à fort rendement. Il s'agissait avant tout de commerce d'objets précieux et couteux ( on en a peu retrouvé à Athènes mais bien plus dans les autres pays de Méditerranée et surtout en Italie) objets avec lesquels les plus aisés voulaient se faire inhumer, même avec une scène de suicide à laquelle nous arrivons enfin.

On connait des versions plus directes, par exemple au British Museum
https://www.guidelondon.org.uk/wp-conten...301578.gif
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ajax_(fils...M_F480.jpg

Celle de Boulogne correspond à ce qu'on appelle "l'instant saisi" et c'est pour cela qu'elle inaugure le classissime, ne pas représenter l'action mais le moment figé qui la précède ou la suit. On en connait d'autres exemples (fuseau à compléter) come les frontons des temples d'Olympie ou Delphes ou l'amphore précitée du Vatican - elle fera l'objet d'un autre mel.

Ici, le tableau n'est pas rectangulaire. Il est adapté au format de l'amphore, une sorte de trapèze. La scène est connue de tous à cette époque. Le Grand Ajax après avoir rapporté le corps tué d'Achille s'est querellé avec l'ambitieux Ulysse (qui en paiera plus tard le prix). Ajax furieux, pris de folie, abat les troupeaux alentour, puis au matin plein de regret et de déshonneur se jette sur son épée. La subtilité du tableau est de ne pas montrer ce geste mais celui qui le précède, planter l'épée dans le sol, celle qu'Hector - son ennemi loyal - lui a offerte lors d'un duel "match nul" ainsi qu'un bandeau qui reste son seul vêtement. Les héros sont nus pour être intemporels et Ajax ne porte que ce bandeau et son glaive.

A droite les armes déposées ressemblent à un personnage qui observe le drame à venir. Lances, casque et bouclier forment un ensemble menaçant. S'agit-il des trophées qu'Ajax n'a pu obtenir d'Ulysse ? ou de ses propres armes ? Sur le bouclier, la Gorgone censée repousser les adversaires semble moqueuse mais il s'agit d'objets de mort.
Au dessus, nul oiseau alors que traditionnellement, les potiers grecs emplissaient l'espace d'animaux ou d’inscriptions. C'est une évolution dans la construction des images ou une restauration sage.
A gauche, un dattier, un palmier, un végétal qui peut symboliser la vie.
Ainsi, Ajax se retrouve dépeint entre la vie et la mort, déterminé et serein.

Pour ceux qui ne connaissent pas cette époque antique, vous aurez noté que personnage et décors sont en négatif, ce qu'on appelle les figure noires (teintées puis incisées sur les vases). Il faudra quelques décennies avant de connaitre les figures rouges (peintes et non incisées) comme celle du British Museum évoquée ci-dessus.

Après ce long discours, soyez déconfinés et allez voir ce vase à Boulogne-sur-Mer et le reste de la collection.

S.
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