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De la réfraction cartésienne aux châteaux de fées : la position de Númenor
#73
En prolongement...

Benilbo Wrote:Prenons les mythes grecs par exemple : la Guerre de Troie a-t-elle eu lieu? Heraklès a-t-il existé? Apollon est-il vraiment intervenu?

Et le roi Minos ? A-t-il vraiment existé et fait construire un labyrinthe en Crète ? Les fantasmes d'Arthur Evans n'ont pas fini d'être relativisés par l'archéologie contemporaine, même si cependant Evans n'a pas non plus fantasmé tout ce qu'il a lui-même découvert en son temps à Cnossos, et que nous continuons en tout cas à parler de civilisation minoenne en référence au mythe...
Et Aphrodite ? S'est-elle vraiment unie avec Anchise, et ainsi fait naître Énée, dont prétendait descendre notamment Jules César ?
Et Alexandre III de Macédoine ? Descendait-il vraiment d'Héraclès (et donc de Zeus) par son père, et d'Achille (et donc de la Néréide Thétis) par sa mère ?
Difficile de ne pas penser également à l'existence réelle des rois David et Salomon, ou éventuellement plus délicat, à l'Immaculée Conception, mais on s'éloignerait certes là des mythes grecs... ;-)

Benilbo Wrote:C'est donc ce rapport subtil qu'entretient le mythe à la réalité qui est intéressant. Cela va au-delà du simple vrai ou du faux.


Il semble que les Grecs en venaient in fine à considérer les mythes comme étant ni vrais ni faux... Pour paraphraser plus ou moins Paul Veyne, on inventait pour connaître le passé, sans être pour autant un faussaire, avant de recopier par la suite ce qui "se savait", sachant que chez les êtres humains, l'imagination est en fait au pouvoir depuis toujours, notre vérité d'aujourd'hui n'étant pas forcément celle d'il y a cent ans ou celle qui prévaudra dans un siècle. N'oublions pas qu'il existe aussi des mythes scientifiques (presque un sujet en soi), et que de toute façon, les mythes sont toujours parmi nous...

Face aux limites auxquelles me semblent inévitablement confrontées toutes les approches consistant à faire de la subcréation (tolkienienne ou autre) un pur objet de science, il apparait qu'un écrivain comme Tolkien agissait non pas en savant à prétention rigoureusement "scientifique" mais plus modestement en mythographe et en traducteur. Et n'oublions pas que si cet écrivain fut immense dans son genre, en particulier à travers certains de ses "vices" pas très secrets (si j'ose dire) particulièrement sollicités pour l'occasion, il fut limité par ce genre même et les "vices" mis en avant en son sein, comme bien d'autres créateurs littéraires, à d'autres égards et avec d'autres "vices" en jeu. La crédibilité du résultat artistique peut sans doute se mesurer avant tout à cette aune, sachant qu'au-delà, elle renvoie, comme pour tout récit, fictionnel ou non, à notre rapport au vrai et au faux, lequel renvoie en fait à une évolution historique (concernant l'idée même de vérité) et à une construction culturelle.

Tout cela peut en tout cas nous amener à une question (parmi d'autres) qui, in fine, n'est sans doute pas nouvelle, mais que l'on aborde pas forcément toujours consciemment : quel mythographe était Tolkien ?

Amicalement,

B.
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