Erendis Wrote:Pfiou... les gars... j'ai l'impression d'être bête en vous lisant ^^
Il ne faut pas, voyons. ;-)
Moi-même, notamment à mes débuts sur la planète Tolkien, il m'est arrivé de me sentir bête devant certains discours ultra-spécialisés et/ou ultra-érudits sur Tolkien, au point d'avoir parfois supposé que c'était en fait le but recherché ! ^^'
Erendis Wrote:Si vous pensez pouvoir mieux me le faire comprendre et que vous en avez l'envie, je vous lirai avec plaisir et attention, mais si non, c'est pas grave. Je prendrai au moins note qu'on ne réfléchit pas à un même niveau de méta :)
Que pourrai-je dire de plus qui n'ait déjà été écrit par Didier et Benilbo (que Didier appelle Benjamin au lieu de Benilbo, alors que moi aussi je m'appelle Benjamin : hum, hum, devrai-je y voir quelque "favoritisme" sibyllin ? ;-p...) ?
Pour moi, Tolkien est un écrivain, avec toute la dimension aléatoirement artistique que cela peut supposer. D'autres considèrent Tolkien comme un "bâtisseur d'univers" à explorer, voire à "triturer", sans fin. Certains pensent que cela correspond à ce que l'on appelle la fantasy, avec toute cette traque à la "cohérence" que l'on observe chez des lecteurs, des fans, des spécialistes, etc. "Ma" vision de la fantasy est un peu différente : il s'agit d'un genre littéraire, artistique, très diversifié, caractérisé par un recours au surnaturel hérité de la tradition des mythes, légendes et contes, et dont le cœur de genre (pour reprendre la formule d'Anne Besson) renvoie au registre épique et héroïque avec cette particularité de situer les récits dans des mondes secondaires, souvent situés dans un passé alternatif (le côté mythographique des récits tendant précisément à venir de là). À ce cœur de genre me parait pouvoir être associé non seulement J. R. R. Tolkien, mais aussi d'autres auteurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle comme William Morris, André Lichtenberger, Robert E. Howard, Clark Ashton Smith ou E. R. Eddison, qui ne doivent rien à Tolkien par ailleurs, sans parler d'autres auteurs postérieurs au "phénomène Tolkien" né dans les années 1960. Qu'un monde secondaire fasse (éventuellement) partie du "cahier des charges" n'implique pas forcément pour moi un "world-building" ultra-cohérent et ultra-sophistiqué, contrairement à ce que d'autres semblent rechercher s'agissant de fantasy en général ou de Tolkien en particulier. S'agissant de ce dernier, il m'apparaît donc comme un écrivain, à appréhender aussi bien pour lui-même que dans le cadre (relativement souple dans mon esprit) du genre que j'ai essayé de définir précédemment. Cela signifie que le monde secondaire inventé par Tolkien non seulement n'est pas réductible à l'analyse en le prenant comme simple objet de science, mais qu'il n'est pas non plus totalement appréhendable en tant qu'un tout supposé être absolument cohérent. Nous avons affaire à une création artistique et fictionnelle, avec tout le caractère humain aléatoire, faillible et imparfait que cela suppose. J'ai tendance à voir tous ces mondes inventés comme je peux voir un tableau.

Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867).
Une odalisque, dite La Grande Odalisque, 1814.
Huile sur toile, 91 x 162 cm.
Paris, musée du Louvre.
Lorsque je vois La Grande Odalisque d'Ingres, au Louvre, je ne passe pas mon temps à me dire, comme le critique de l'époque, "Rôlala, il y a une vertèbre en trop dans le dos, mon Dieu, ce n'est pas crédible !", car pour moi, ce qui importe, c'est la sensation ou l'impression que j'éprouve en tant que spectateur. J'aime ce tableau pour plein de raisons, qui en font, malgré la fameuse vertèbre de trop, un tout harmonieux à défaut d'être anatomiquement parfaitement cohérent vis-à-vis de ce que l'on connait scientifiquement du corps féminin (parfois considéré comme un monde en soi pour bien des artistes, y compris bien sûr les poètes).
J'ai tendance à penser de la même façon s'agissant des œuvres littéraires nous renvoyant à des dimensions imaginaires comme peuvent le faire les tableaux aux sujets mythologiques et/ou orientalistes : l'important n'est pas d'être parfait "scientifiquement", mais d'être crédible en tant qu'œuvre artistique, même si cela renvoie in fine davantage à un imaginaire qu'à la réalité telle qu'on peut la percevoir à l'œil nu au coin de la rue (ou à travers un télescope dirigé vers nôtre voute céleste, par exemple). Cette crédibilité passe, à mon humble avis, par une bonne dose de suggestion : l'artiste aura bien travaillé lorsqu'il aura réussi à faire de l'esprit du lecteur ou du spectateur son allié. Or je pense que la suggestion passe mieux en ne dévoilant qu'une partie d'un tout plutôt que par un dévoilement total, éventuellement susceptible d'intéresser les traqueurs de cohérence "scientifique". C'est un processus pouvant en ce sens relever de l'érotique, même si dire cela ne plairait sans doute pas au victorien Tolkien... Toujours est-il que c'est dans ses dimensions incertaines, imprécises, voire parfois incohérentes ou contradictoires, que je tend à sentir "le sel" d'une œuvre comme celle de Tolkien, ou d'un autre auteur que je connais (assez) bien, Robert E. Howard.
[colonne][gauche=Robert E. Howard, Le Phénix sur l'Épée (The Phoenix on the Sword, 1932), épigraphe de la nouvelle (citation des « Chroniques Némédiennes » ("The Nemedian Chronicles")), traduction de Patrice Louinet.]« Sache, ô Prince, qu'entre l’époque qui vit l'engloutissement de l'Atlantide et des villes étincelantes et celle de l'avènement des Fils d'Aryas, il y eut un Âge insoupçonné, au cours duquel des royaumes resplendissants s'étalaient à la surface du globe tels des manteaux bleus sous les étoiles : la Némédie, Ophir, la Brythunie, l’Hyperborée, Zamora, avec ses femmes aux cheveux noirs et ses tours mystérieuses aux horreurs arachnéennes, Zingara et sa chevalerie, Koth, qui jouxtait les prairies de Shem, la Stygie et ses tombes protégées par les ombres, l'Hyrkanie, dont les cavaliers étaient vêtus d'acier, de soie et d'or. Mais le plus illustre des royaumes de ce monde était l'Aquilonie, dont la suprématie était incontestée dans l'Occident rêveur. C'est en cette contrée que vint Conan, le Cimmérien – cheveux noirs, regard sombre, épée au poing, un voleur, un pillard, un tueur, aux accès de mélancolie tout aussi démesurés que ses joies – pour fouler de ses sandales les trônes constellés de joyaux de la Terre. »[/gauche][droite=Robert E. Howard, The Phoenix on the Sword (1932), épigraphe de la nouvelle (extrait fictif de "The Nemedian Chronicles").]« Know, oh prince, that between the years when the oceans drank Atlantis and the gleaming cities, and the years of the rise of the Sons of Aryas, there was an Age undreamed of, when shining kingdoms lay spread across the world like blue mantles beneath the stars - Nemedia, Ophir, Brythunia, Hyberborea, Zamora with its dark-haired women and towers of spider-haunted mystery, Zingara with its chivalry, Koth that bordered on the pastoral lands of Shem, Stygia with its shadow-guarded tombs, Hyrkania whose riders wore steel and silk and gold. But the proudest kingdom of the world was Aquilonia, reigning supreme in the dreaming west. Hither came Conan, the Cimmerian, black-haired, sullen-eyed, sword in hand, a thief, a reaver, a slayer, with gigantic melancholies and gigantic mirth, to tread the jeweled thrones of the Earth under his sandalled feet. »[/droite][/colonne]
Voila d'ailleurs, au passage, de quoi faire écho au message inaugural de Benilbo s'agissant du présent fuseau... ;-)
Pendant que Tolkien mythonait son Arda dans son coin, Howard concevait son Âge Hyborien, avec cartes, structuration chronologique, et un évhémérisme un peu plus évident que chez Tolkien en matière de mythographie. Tout n'est pas parfait dans ces (sub)créations, évidemment, mais honnêtement, qui peut demander la perfection à un être humain, a fortiori une perfection démiurgique, fût-il un grand créateur ? On trouvera toujours un critique pour reprocher une "faute" à un Tolkien faisant allusion à une dryade dans une Terre du Milieu n'étant pas censée en abriter (vraiment ?), ou un tolkionophile pour reprocher (entre autres) au monde de l'Âge Hyborien de ne pas être élaboré de façon aussi sophistiqué qu'Arda (comme si c'était là forcément le plus important...), toutes ces observations ou ces reproches nous en apprendrons plus sur l'état d'esprit de ceux qui les émettent que sur la valeur des œuvres concernées... Comme je l'ai dit, la crédibilité passe par une bonne capacité à suggérer, en mettant ainsi l'imagination du lecteur ou du spectateur de son côté. Pourquoi Tom Bombadil est-il mon personnage tolkienien préféré ? Parce qu'il est ce que vous voulez, et qu'aucune argumentation en faveur de n'importe quelle thèse (y compris chrétienne, je l'ai déjà dit ailleurs) ne peut appréhender mieux qu'une autre ce personnage, que l'auteur lui-même a délibérément laissé, consciemment, dans un flou identitaire. Ceci étant dit, cela n'interdit pas de se poser des questions, bien sûr, avec parfois, qui sait, un certain réenchantement du récit à la clé, pour reprendre une idée de Didier. Et in fine, à chacun sa sensibilité, évidemment : la mienne n'est ni inférieure, ni supérieure à celle des autres lecteurs. :-)
En ce qui concerne le jeu de forme et de fond dont parle justement Benilbo, il existe chez tous les auteurs présentant leurs récits comme étant rapportés de sources imaginaires : j'ai évoqué les Chroniques Némédiennes, entre autres, chez Robert Howard, mais on peut aussi mentionner, pour prendre un exemple relevant d'un autre genre (la science-fiction), les textes de Dune de Frank Herbert censés être écrits par la princesse Irulan. Ce n'est sans doute pas un hasard si ces sources fictives ont pu fournir de bonnes idées, immersives, en matière d'ouvertures d'adaptations cinématographiques. Ainsi, le film Dune de David Lynch, basé sur le roman d'Herbert, a beau avoir été une catastrophe industrielle à sa sortie, il n'en possède pas moins de très réelles qualités, et notamment donc cette introduction avec Irulan interprétée par Virginia Madsen dans un rôle introductif très évocateur (et quasi-hypnotique me concernant, je l'avoue !) qui me parait bien correspondre avec le procédé littéraire d'Herbert (un procédé que l'on pourrait d'ailleurs aussi qualifier de mythographique, même s'il est pourtant censé être question d'avenir et non de passé quand on parle de science-fiction... mais les grands créateurs ne sont-ils pas irréductibles à un genre ?).

Ce jeu de fond et de forme est évidemment très poussé chez Tolkien, avec une convocation sophistiquée de la philologie et de sources médiévales à un niveau que l'on ne retrouvera guère ailleurs, mais cela fait aussi partie des limites dont j'ai parlé dans mon précédent message : ce n'est pas parce qu'il y a sophistication poussée que la cohérence et la crédibilité s'en trouvent garanties à l'arrivée. À mon humble avis, Tolkien a fini par se perdre un peu, à force d'avoir voulu être original et "mythographiquement" crédible. Heureusement pour lui, la sensation, l'impression d'un tout harmonieux reste présente dans la partie achevée de son œuvre (essentiellement donc la partie publiée de son vivant), ce qui me semble rester l'essentiel. Pour le reste, il me semble qu'il faut le prendre avant tout pour ce que c'est : un part de l'œuvre laissée à jamais en chantier. À nous de savoir l'apprécier comme on peut apprécier une étude préparatoire à un tableau ou un tableau inachevé.
Sur le fond, parce qu'il est question de passé alternatif et de surnaturel, on a affaire chez Tolkien à un exercice moderne de mythographie, à appréhender comme tel, c'est-à-dire sans oublier que nous-mêmes, tout rationaliste que puisse être la part commune de notre horizon mental, vivons encore entourés de mythes. Ainsi Tolkien en tant que fervent catholique croyait que les Évangiles constituaient un "mythe vrai" (pourquoi ce mythe-là, et pas un autre ? C'est ainsi en tout cas). J'ai également parlé précédemment de mythes scientifiques : pour reprendre la définition du Dictionnaire critique de la mythologie de Le Quellec et Sergent, il s'agit de théories justifiées en apparence par des références scientifiques mais sans pour autant être significativement argumentées, des théories qui servent à "conter" telle ou telle vision du monde et à justifier telle ou telle appréhension du présent. Même réfutées, ces théories contiennent en elles de quoi parler suffisamment aux imaginaires pour continuer à avoir une résonance, comme les mythes traditionnels. Ces mythes scientifiques renvoient souvent aux origines, à la préhistoire (préhistoire que Tolkien lui-même qualifiait de "nouvelle mythologie", plus ou moins, même s'il évoquait là surtout la faune reptilienne du Mésozoïque) : ainsi le fameux "chaînon manquant" entre l'homme et l'animal (un lien que l'on n'a jamais retrouvé), ou le matriarcat primitif (qui a aussi fait couler beaucoup d'encre) tendent à relever du mythe scientifique. Autre exemple : le processus de civilisation théorisé par Norbert Elias, selon lequel il y aurait eu un apprentissage récent de la pudeur par l'intériorisation de l'interdit d'exhiber son corps nu, mais que Hans-Peter Duerr a défini comme "mythe du processus de civilisation" en raison d'un excès d'historicisme et d'européocentrisme de la part d'Elias... Bref, voila entre autres pourquoi je parle du fait que les mythes sont toujours parmi nous, au-delà même de ce que nous pouvons entendre généralement lorsque nous parlons de mythes. Dès lors, lorsqu'un écrivain se fait mythographe (a fortiori à travers un genre, la fantasy, qui s'y prête particulièrement), n'oublions pas cette mise en abyme supposant de tenir compte du propre contexte de croyances et connaissances de l'auteur et aussi de notre propre contexte à nous, à l'heure où nous écrivons.
Amicalement,
B. (l'autre Benjamin, donc ^^')
P.S. : arf... apparemment, je suis arrivé après tout le monde, y compris Erendis... C'est que ce genre de réponse prend du temps à être écrit ! Enfin, j'espère que cela aura tout de même quelque utilité. ^^'
[EDIT: corrections de fautes et coquilles]

