09-09-2020, 08:59
Hyarion Wrote:Merci de me le confirmer. Les préoccupations linguistiques de Tolkien concernant l'intimité corporelle ne semblent donc pas être allées au-delà de l'époque des langues des <i>Contes perdus</i>, goldogrin/gnomique et qenya. À moins qu'il reste encore dans les cartons des choses à publier en matière de lexiques ?
Il en reste clairement beaucoup à publier, mais je doute qu'il y ait grand-chose en la matière. Est-ce dû au fait que Tolkien jeune pouvait trouver amusant de s'interroger sur la façon dont les Elfes concevait le vocabulaire sexuel et que cette curiosité s'est estompée avec l'âge ou est-ce juste parce qu'il s'est rendu compte que cela n'avait pas vraiment d'intérêt pour lui d'explorer cette question, vu qu'il ne risquait guère d'utiliser ce genre de terme dans ses poèmes et autres textes elfiques ? Je ne saurais dire.
Hyarion Wrote:S'agissant du vêtir et du dénuder, les seules notes que j'ai pu prendre sont celles à la lecture des Étymologies dans <i>HoMe V</i>, avec ces quelques éléments de quenya, de noldorin et de vieux noldorin :
[citation=<i>HoMe V</i>, The Etymologies, p. 363]KHAP- enfold. N hab- clothe; hamp garment; hamnia- clothe;
hammad clothing.[/citation]
[citation=<i>HoMe V</i>, The Etymologies, p. 386]SKEL- *skelmā: Q helma skin, fell. N helf fur, heleth fur, fur-coat.
*skelnā naked: Q helda; ON skhella, N hell, helta (skelta-) strip.[/citation]
Concernant les Valar et l'anthropomorphisme apparent des êtres divins, j'avoue que je n'en sais guère plus que ce qu'en dit, de façon synthétique, cet article de Tolkien Gateway : http://tolkiengateway.net/wiki/Fana
Dans <i>Le Silmarillion</i>, hormis Yavanna décrite comme une grande femme vêtue de vert (parmi d'autres apparences possibles), Estë vêtue d'une robe grise, Tulkas vaguement semblable à quelque Héraklès blond (par son attitude plus que par son physique, très succinctement évoqué), et Ulmo décrit comme coiffé d'un heaume sombre et d'atours de mailles miroitants d'argent et d'ombres vertes (désolé, je traduis à l'arrache), Tolkien décrit peu les formes humaines que prennent les Valar, n'évoquant essentiellement qu'une apparence générale belle et noble (<i>“fair and noble”</i>) tout en ayant mis de côté la majesté et la splendeur propres à ces « dieux ». Faute d'une statuaire ou d'autres productions d'arts figuratifs intégrables à la subcréation d'un point de vue interne à celle-ci, on n'en sait <i>a priori</i> guère plus, sinon que l'apparence physique des Valar semble généralement être plus ou moins vêtue (et non dénudée) selon les conventions humaines, sans qu'il y ait explicitement un « sur-corps » anthropomorphisé qui serait montré seul comme tel, en valorisant dès lors éventuellement des canons de beauté pouvant esthétiquement renvoyer à l'art du nu comme chez les Grecs, les Romains et leurs nombreux héritiers occidentaux. Sans doute cela va-t-il plus ou moins dans le sens d'une identité « angélique » des Valar, déconnectée d'une dimension anthropomorphique liée à la nudité humaine plutôt caractéristique de la mythologie du monde gréco-romain et de ses représentations figurées. En tout cas, je ne sais pas s'il existe un vocabulaire elfique varié, voire genré, pour désigner éventuellement les apparences dont se vêtent les Valar.
On trouve cependant un certain nombre d'informations complémentaires à ce propos dans l'Ósanwë-kenta, disponible gratuitement et en français sur Tolkiendil.
Il y est notamment question du corps (hröa) des Valar et de la perception qu'ont les Incarnés des Valar lorsque ceux-ci sont incorporés ou ne le sont pas. Par ailleurs, le PE 17 contient une mine d'informations à ce propos et nous espérons d'ailleurs obtenir cette année l'autorisation de publier une traduction des extraits les plus intéressants. Il n'y a toutefois pas grand-chose sur la nudité, mais plutôt sur la façon dont le corps des Valar est comparable aux habits des Incarnés.De fait, on ne trouve nulle part chez Tolkien de représentation matérielle des Valar sous forme d'oeuvre d'art. A ce compte-là, la représentation chrétienne (puis spécifiquement orthodoxe et catholique) des anges serait même plus riche que ce qui ressort des traditions elfiques ou númenoriennes.
Hyarion Wrote:Maintenant que j'y repense, j'en profite pour évoquer quelque-chose que tu avais écrit, il y a quelques années sur Tolkiendil (je viens de retrouver la référence dans mes notes), concernant les inspirations possibles pour le panthéon des Valar de Tolkien (cf. PE 14), à savoir que l'écrivain aurait selon toi [emphase]« à un moment de son élaboration romanesque, raisonn[é] beaucoup plus en termes gréco-romains tardifs (avec l'association symbolique des dieux aux éléments) qu'en termes scandinaves »[/emphase]. Contrairement à Chateaubriand, je ne prétend pas avoir lu tous les livres, y compris en matière de mythologie, mais je crois en avoir modestement lu suffisamment pour constater que je n'ai jamais lu nulle part que, dans l'Antiquité <i>tardive</i>, les dieux gréco-latins auraient fini par être assimilés aux éléments fondamentaux... C'était toutefois peut-être le cas, <i>a contrario</i>, dans les premiers temps de l'élaboration des mythologies grecque et latine, quoique de façon pas forcément très évidente pour ce qui serait d'attribuer un seul élément à un seul dieu en particulier (à cette aune, Poséidon n'est pas qu'un « dieu de l'Eau », douce et salée, mais aussi un « dieu de la Terre », et notamment des séismes, par exemple) : peut-être, en matière de période, était-ce en fait à cela que tu pensais ?
Je parlais bien d'association symbolique, telle qu'on peut la trouver chez les philosophes grecs. J'ai dû voir cela chez Diogène Laërce, mais sans relire le texte, je serais en peine d'attribuer la théorie à un philosophe en particulier.
Je connais nettement mieux les mythologies primitives grecques et romaines, puisque je me suis pas mal intéressé aux sources indo-européennes de celles-ci. Il n'y a quasiment aucun dieu qui soit considéré comme la personnification d'un élément chez les Grecs, hormis vraisemblablement Zeus Pater et Déméter, qui sont bien, étymologiquement, le Ciel-père et la Terre-mère, et dont on retrouve des correspondances linguistiques ou mythologiques chez les peuples apparentés (le Jupiter des Romain est un correspondant presque exact). A l'inverse, Poséidon est loin d'être assimilable à un dieu de la mer chez Homère, et le Neptune primitif ne lui correspond d'ailleurs qu'assez mal, puisque ce dernier est un dieu des sources (bouillonnantes), dont les meilleurs correspondants se trouvent dans la mythologie irlandaise (Nechtan) ou iranienne (Apam Napat). De même, l'air et le feu en tant que tels n'ont aucun dieu qui leur corresponde, pas plus que le soleil et la lune ne sont personnifiés (Hélios ou Hypérion n'ont pas vraiment de mythe propre, ce qui a facilité leur assimilation plus tardive à Apollon ; même chose pour Séléné, dont l'assimilation à Artémis est secondaire).
E.

