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Expositions temporaires & musées
#51
Aujourd’hui, c’est le 21 septembre, jour de Saint Mathieu
Navré pour le style, j’écris au fil des pensées en essayant de réduire, mais là, c’est du lourd. Je me lâche un peu.
Difficile de tarder encore pour une ancienne promesse de visite romaine (quoiqu’ils soient fous ces Romains) car tout gaulois qui se rend dans la plus belle ville du monde - à l’exception de Lutèce - doit commencer son séjour par Saint-Louis-des-Français, c’est obligatoire, na !
L’église compatriote même pour les mécréants tels que moi (ensuite, y a d’autres incontournables et d’autres idées de messages à venir).
Prévoyez de la monnaie, la chapelle dont on va parler est peu éclairée sauf par un distributeur pas trop onéreux.
C’est la chapelle Contarelli qui permet un hommage à un évangéliste, à la France de l’Ouest, à un mécène et à un artiste.
A la charnière du 16e et du 17e siècles, un religieux français veut investir dans sa carrière et dans la réputation de son pays. Il s’appelle Matthieu Cointrel, nommé cardinal à Rome change vite son nom en Matteo Contarelli (on dit que ce serait aussi la famille « Cointreau », celle des spiritueux).
Religieux autant que diplomate, il doit rabibocher le Vatican avec Henri IV.
L’habile homme fait d’une pierre 5 coups :
1 / il finance une nouvelle chapelle dans l’église des français sous prétexte de la dédier à son prénom en vue d’un futur tombeau ;
2 / il en passe la commande à un protégé du cardinal del Monte qui a les grâces du Pape. Michelangelo Merisi qu’on surnomme déjà Caravage à cause de ses origines (Carravagio comme avant lui Da Vinci). Ce n’est qu’un jeune artiste moins connu que Banksy de nos jours, moins encore que Picasso au début du 20e s. C’est un risque, un pari audacieux de faire dans le contemporain car si nous regardons ces œuvres avec 320 ans de décalage, à l’époque c’était le must de l’innovation.
3 / Il demande au peintre d’évoquer la vie de Mathieu sur des toiles alors que la tradition est celle des fresques : d’abord, la Vocation en grand format puis le Martyr de mêmes dimensions. Au fond un tableau provisoire sur l’écriture de l’évangile en attendant une sculpture, les deux rejetés par le Chapitre, et remplacé par une nouvelle version de l’Ange inspirant Mathieu.
4 / il fait un acte politique fort car la Conversion de l’apôtre est un message direct envers le Vatican à propos du retour du roi de France parmi les fidèles – sans que le cardinal le sache, ce roi sera aussi victime d’une lame, comme Mathieu ;
5 / il atteint la postérité avec ce cycle majeur et bâtit sur une pierre sa renommée.
D’une pierre, cinq coups, superpetrus !
Alors visitons cette chapelle. Je vous épargne les détails que vous trouverez sur le Net et vous invite à regarder les deux tableaux principaux qui sont des chefs-d’œuvre d’un peintre qui n’a pas trente ans.
D’abord, la Conversion de l’évangéliste, à gauche de la chapelle.
Mathieu est le seul témoin des faits d’après les écritures. Jean n’en parle pas, Marc et Luc disent sans y avoir été. On sait que Mathieu était un douanier ou contrôleur, que le Christ est entré dans son office de fonctionnaire, l’a interpelé et sans aucune question, il l’a suivi.
Alors, quand on voit l’œuvre, on se pose mille questions sur un motif dont on sait si peu de choses.
D’abord, l’environnement : le bureau de douane est bien sobre, coupé en diagonale par un rai de lumière venant de droite. C’est presque un luxe au 17e, il y a une fenêtre sans verres car réservés à la noblesse mais des papiers huilés, l’un d’eux ne tient plus que par un fil, l’autre étant usé ou coupé (pourquoi ce tout petit détail ? l’artiste s’interrogeait-il sur la fragilité du fil de la vie ?). On sait qu’il eut son atelier au bas du Palazzo Madama, chez son protecteur Del Monte… peut-être y peint-il ce tableau ?
Le Mobilier est sobre : une table, une chaise curule à gauche, un banc au fond, une escarpolette devant. Le jeune artiste ne devait guère posséder plus chez lui et peignait ce qu’il avait sous les yeux.
Passons maintenant aux personnages… Laissez-vous 20 ou 30 minutes d’observation, prenez votre temps.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/c...-07-56.png
C’est fait ?
Ils sont 7 et qu’avez-vous noté ? Les deux de droite sont vêtus à l’antique (toge et manteau), quatre autre sont en vêtements modernes – aujourd’hui, on dirait en costume pour les vieux, jeans et baskets pour les jeunes – le dernier intemporel et indéterminé, binocles sur le nez crochu, peut-être une regrettable allégorie de l’envie ou de l’avarice, difficile à dire. L’important est la distance, non physique mais temporelle entre les différents acteurs de la scène.
Revenons aux autres, n’est-il pas curieux ce mélange ? Franchissons quelques générations et imaginons un peintre associer des types en toges et d’autres en costards, cravattes ?
Jésus ne vient plus interpeler un quidam antique… il vient chercher ceux de l’époque de la commande (of course Henri IV – c’est l’idée du Cardinal, Mathieu et ceux qui sont autour mais aussi toutes et tous).
Eh bien, c’est ce qu’ose Caravage ce jeune artiste, ce que paie son commanditaire, ce que valide la censure, ce qui réjouit le public, une petite bombe artistique.
Allons encore plus loin dans le jeu de « qui est qui » que Sosryko connait et que j’ai essayé d’approfondir.
Jésus côté droit, c’est fastoche, en rouge et bleu comme Superman (ou réciproquement).
Il tend la main et le doigt pour désigner Mathieu et cette main est, au fait, la copie de celle d’Adam au plafond de la Sixtine par Michel-Ange… Un premier signe vers la Conversion.
Le second est la présence de Pierre, non prévue au départ mais qui témoigne l’intercession de l’Eglise dans la Conversion, encore un message vers le Roi Henri.
Deux antiques dans un décor contemporain. Mais au fait, qui est désigné ? Tout le monde dit que c’est le barbu !
Pourtant il semble interloqué alors que son évangile dit qu’il ne se pose pas de questions, se lève et part.
On se dit aussi que trois personnages ont des chapeaux alors qu’on n’est pas couvert quand on est chez soi. On voit encore que le barbu à la même livrée, les mêmes couleurs, que son voisin (un page sans doute). Ce ne sont pas des fonctionnaires douaniers, ni les acolytes armés.
Le Seul douanier près de ses sous, c’est celui qui n’a pas de chapeau, a déjà les couleurs du Christ sur son habit, occupe le siège curule du maitre de céans, même jeune, il tient les comptes, et qui dans une seconde va se lever à l’appel sans avoir à s’interroger quoique l’avarice lui susurre aux oreilles.
En résumé, Mathieu c'est lui qui vieillira dans la tableau d’en face qui n’est pas forcément le vieillard qui s’interroge mais plutôt le jeune. En tout cas la scène interpelle.
Nous discuterons des autres tableaux après celui-ci et une autre visite romaine (fous mais doués ces romains !).
S.

PS: Jean-Philippe, nous avons lu et relu les mêmes articles mais il aura fallu tellement de temps pour que ce qui va de soi saute aux yeux en plein milieu du tableau : les manches des bras de la même couleur, le commerçant et son fils ou son page, la même livrée, le barbu ne peut pas être le douanier et il désigne celui que Jésus interpelle, pas lui-même. La vérité dans les couleurs. Smile
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