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La question du Libre Arbitre
[small]@ Hyarion : Je n'oublie pas ton excursus sur Tom Bombadil, qui me semble donner une suite intéressante au fuseau mentionné. J'aurai peut-être une ou deux réflexions à y apporter, mais je le ferai alors à la suite dudit fuseau (que je suis d'ailleurs en train de repriser), en faisant le lien vers ta propre contribution ici.[/small]

[séparation]

Je reviens ici [small](en attendant d'autres compléments)[/small] sur ce que j'écrivais :

Yyr Wrote:Pour finir sur cet aspect métaphysique, et rejoindre en partie [small](en partie seulement mais en partie quand même ;))[/small] l'insistance de Benjamin à se méfier du « lithisme », rappelons que l'on prête à saint Thomas lui-même, à la fin de sa vie, cet aphorisme d'après lequel tout ce qu'il avait écrit ne valait guère plus que de la paille.

Erreur, mon cher Yyr ;).
Comme beaucoup d'aphorismes, celui-ci a été dépouillé de son contexte et de son symbolisme.

Comme j'ai voulu connaître un peu mieux celui que j'ai régulièrement mis à contribution ici, je me suis procuré ce récent ouvrage du dominicain Jean-Pierre Torrell : Saint Thomas en plus simple, le Cerf, 2019, 226p. Cet ouvrage est assez remarquable, puisqu'il parvient à être 1) facile d'accès, 2) court, 3) malgré les deux points précédents utile, réussissant à donner accès à la personne et à la pensée de l'Aquinate. [small](*)[/small]

Voici donc le contexte et le sens de l’aphorisme que je rapportais plus haut.
On est ici dans les derniers mois de la vie de Thomas d'Aquin :

[citation=Jean-Pierre Torrell, Saint Thomas en plus simple, pp.156-157]Le 29 septembre 1273, Thomas participe encore au chapitre de sa province [des Dominicains] à Rome en qualité de « définiteur », chargé avec d’autres de « définir » la politique de la Province pour la période à venir. Quelques semaines plus tard, alors qu’il célèbre la messe dans la chapelle Saint-Nicolas, il expérimente une nouvelle extase (il en a déjà eu d’autres les jours précédents) et il en sort profondément transformé : « Après cette messe, il n’écrivit plus jamais ni ne dicta quoi que ce soit et délaissa même son matériel pour écrire ; il en était à la troisième partie de la Somme, au traité de la pénitence. » À Raynald [son secrétaire] stupéfait, qui ne comprend pas pourquoi il abandonne son œuvre, le Maître répond simplement :

« Je ne peux plus. »

Revenant à la charge, Raynald reçoit la même réponse :

« Je ne peux plus.
Tout ce que j'ai écrit me semble de la paille
en comparaison de ce que j'ai vu. »

C'était aux environs de la fête de saint Nicolas (6 décembre 1273).

Ces mots sont universellement connus de ceux qui s'intéressent tant soit peu à Thomas d'Aquin, mais ils sont souvent mal compris. L'expression « Tout cela me semble de la paille » ne signifie pas que tout cela ne vaut rien. On pourrait en effet se demander si, dans ces conditions, il vaut vraiment la peine d’étudier son œuvre. Ce serait se tromper que de le penser. En réalité, la paille, c’est l'expression consacrée pour distinguer, en lui donnant son poids, le grain de la réalité de l'enveloppe des mots ; les mots ne sont pas la réalité, ils la désignent et y conduisent. Parvenu à la réalité même, Thomas avait quelque droit à se sentir détaché à l’égard de ses propres mots. Cela ne signifiait nullement qu’il considérait son œuvre comme sans valeur. Il était simplement arrivé au-delà.[/citation]

Je pense que c’est là un symbolisme que n'aurais pas renié Tolkien (à condition d'être attentif à la beauté de l'enveloppe ;)).
Et je profite d'avoir donné ce passage correctif pour poursuivre, car la suite n'est pas sans lien avec notre fuseau, tout en étant, je trouve, très émouvante :

[citation=Ibid., pp.157-158]Après quelque temps chez sa sœur où on l'avait envoyé se reposer, Thomas et son compagnon regagnent Naples. Quelques semaines plus tard, ils doivent se remettre en route pour le concile que Grégoire X a convoqué à Lyon, pour le 1 mai 1274, en vue d’une entente avec les Grecs. Thomas prend donc avec lui le Contre les erreurs des Grecs qu’il avait composé à la demande d’Urbain IV. La réputation du voyageur chemine plus rapidement que lui et il est attendu par un envoyé de Bernard Ayglier, l’abbé du Mont-Cassin, qui l'invite à faire un petit détour par l'abbaye pour éclairer ses religieux sur le sens d’un passage de saint Grégoire. Déjà très fatigué, Thomas décline l'offre de passer par le monastère et allègue qu’une réponse par écrit aura l’avantage d’être utile à des lecteurs à venir et pas seulement à des auditeurs présents.

Les moines sont troublés par l'interprétation d’un texte qui concerne les rapports de l’infaillibilité de la prescience divine avec la liberté humaine. Thomas réaffirme ces deux données et souligne que la différence de plan entre les deux termes en présence n’entraîne aucune nécessité de l’un sur l’autre : voir quelqu'un s'asseoir ce n'est pas l’obliger à s'asseoir. Ainsi Dieu ne peut se tromper en sa science qui voit toutes choses dans le présent de son éternité et l’homme reste libre dans son activité de créature temporellement située. Paradoxalement, cette Lettre à Bernard Ayglier, abbé du Mont-Cassin dictée à Raynald est peut-être l'explication la plus claire et la plus brève que Thomas ait jamais donnée de ce problème. Il est déjà physiquement affaibli par la maladie, ses facultés intellectuelles sont intactes.

Il mourra quelques jours plus tard à l’abbaye cistercienne de Fossanova où il s'était arrêté pour reprendre des forces. Après s'être confessé à Raynald, il reçut une dernière fois le Christ sur cette terre.[/citation]

Thomas, ce « grand frère », redonna pour ultime enseignement sa réponse au problème qui, sur JRRVF, avait ouvert nos échanges sur le libre arbitre ;).

[small]PS : les citations données par le père Torrell sont issues du procès de canonisation de s. Thomas, si je ne m'abuse.[/small]

[small]_________________________________

(*) Loin des clichés, saint Thomas n'était pas un intellectuel confortablement installé les pieds au chaud dans une tour d'ivoire et la tête dans un système conceptuel. Ce fut un homme, certes d'une intelligence hors pair, mais avant tout, d'une indépendance remarquable (résistant dès le début aux conformismes tant culturels qu'intellectuels de son temps — c'est lui, entre autres, qui innove sur la distinction entre ce qui relève de l'ordre spirituel et ce qui relève de l'ordre temporel), qui choisit la pauvreté, l'obéissance et l'enseignement de l'Écriture, parcourant de nombreuses routes (peu sûres), et qui élabora une doctrine au fur et à mesure en réponse à ce qu'on lui demandait (il était alors rigoureux mais non dogmatique : il était dogmatique si l'on entend par là la soumission à la vérité, il ne l'était pas si l'on entend par là un esprit de système « lithique » : d'où son admiration pour Aristote « le philosophe » ou encore le fait qu'il ne pourrait rentrer ni dans la démarche des empiristes ni celle des rationalistes).[/small]
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