05-10-2020, 13:48
Yyr Wrote:Si j'en ai le loisir, je reviendrai partager quelques notes de lecture pour une mise en relation avec d'autres auteurs (comme cela a été fait avec Jean Jaurès).
Eh bien c'est le cas aujourd'hui, si l'on peut appeler loisir l'état de faiblesse associé au mal de gorge traditionnel :).
[espacement][espacement]P. Manent : la liberté comme qualité intrinsèque de l'action
La présente recherche m'a poussé à découvrir Pierre Manent et à lire ces jours-ci son essai sur La loi naturelle et les droits de l'homme, PUF, Paris, 2018.
Le philosophe, dans cet essai, a cherché à comprendre comment l'autorité des droits de l'homme en est venue à se substituer à celle de la loi naturelle. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui en découle pour la compréhension de la liberté. Alors qu'auparavant, on comprenait l'homme comme libre sous ou à partir de la loi, avec cette substitution la liberté précède la loi et, au final, le Droit, garante de la liberté en question, détermine la loi, laquelle n'indique plus le sens et la valeur de l'action mais l'organisation des conditions extérieures à l'action : la question posée [emphase]« n’est plus la question qui se pose à l'agent, la question pratique et “intérieure” du choix réfléchi »[/emphase] (perspective antique et médiévale), mais [emphase]« celle qui se pose à l'“artisan”, ou à l'artificer, la question mécanique et “extérieure” de la meilleure manière d'organiser la cohabitation ou la compatibilité des désirs de pouvoir »[/emphase] (perspective moderne, plus spécialement hobbesienne ici). Cette substitution s'accompagne d'un changement de rapport au monde, à l'homme et à l'éthique, que rassemble la proposition moderne : [emphase]« l’homme est l'être qui a des droits »[/emphase], une proposition qui sonne [emphase]« comme notre définition de nous-mêmes, notre définition de l'homme et de notre perspective sur l’homme, qui serait venue se substituer heureusement à d’autres définitions et perspectives, telles que : l'homme est la créature de Dieu, ou, l’homme est un animal politique »[/emphase]. [small](*)[/small]
D'où le contraste entre deux libertés :
[citation=La loi naturelle et les droits de l'homme, pp.96-97, 99]la liberté pour les Modernes, c’est d’abord la levée des empêchements à [normal][ce qui est compris comme][/normal] la nature [:] ce désir de puissance, cette machine désirante, il s’agit de le, de la libérer, c’est-à-dire d’ôter les obstacles qui s’opposent à son déploiement ou entravent celui-ci.
[...] pour résumer le contraste entre le choix réfléchi et la liberté de nécessité, contraste qui nous livre la strate la plus profonde de l'opposition entre la liberté des Anciens et la liberté des Modernes, je dirai quelque chose comme ceci : l'agent libre se soucie davantage de la qualité intrinsèque de son action que des obstacles extérieurs à celle-ci, tandis que l'individu libre se soucie davantage des obstacles extérieurs à son action que de la qualité intrinsèque de celle-ci.[/citation]
Ce qui nous ramène à la différence de perspective entre liberté du subcréateur et liberté melkorienne ; cf. la distinction faite par Servais Théodore Pinckærs entre liberté de qualité et liberté d'indifférence (cf. ce message (note ***)).
Pierre Manent souligne aussi comment ce contraste se décline dans notre rapport à la mortalité :
[citation=Ibid., pp.99-101]Si, dans la perspective de la liberté moderne, la vie consiste principalement à ôter les obstacles au mouvement de la vie, à son mouvement matériel et nécessaire, le libre individu rencontre la mort du corps comme l'obstacle par excellence. [...]
Cette orientation de la liberté moderne modifie profondément le caractère de la mort. Étant désormais un obstacle extérieur à écarter ou éloigner au lieu d’être un déterminant intrinsèque de la vie humaine auquel faire place et donner sens, la mort tend à devenir un accident extrinsèque qui ne réclame de nous d'autre effort, mais celui-ci infatigable et incessant, que de la rendre de plus en plus rare ou de plus en plus tardive.[/citation]
À cette déclinaison très tolkienienne s'en ajoute encore une dernière : le contraste entre l'activisme et le mouvement économique et pulsionnel (régime d'autorisation des droits) et l'action réglée par la loi morale (principe de la loi naturelle), les deux étant corrélés négativement :
[citation=Ibid., pp.130-131]En nous abandonnant de plus en plus complètement, de plus en plus résolument, à l’inertie du laissez-faire, laissez-passer, [...] nous mettons notre foi dans le postulat qu’une certaine inaction, ou une certaine abstention, est à l'origine des plus grands biens. Tandis que gonflent et s’accélèrent les flux qui emportent les hommes en même temps que les produits de leurs activités, nous ôtons les freins et nous abstenons des actions qui seraient susceptibles de modérer et de diriger le mouvement des hommes et des choses.[/citation]
Où l'on retrouve le contraste tolkienien (et la même corrélation négative) entre la Machine et la subcréation : entre le [emphase]« recours à des plans ou procédés (appareils) externes »[/emphase] et le [emphase]« développement des pouvoirs ou des talents internes qui nous sont propres »[/emphase] (Lettres, n°131 p.210), entre [emphase]« la tragédie, la vacuité, de toute machine »[/emphase], et ce qui seul peut [emphase]« touch[er] au cœur des choses »[/emphase] (Lettres, n°75 p.131) — cf. le fuseau de référence ;).
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Yyr
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PS : je recevais justement de la part d'un ami une citation de Lord Acton (auteur de l'aphorisme bien connu : [emphase]« le pouvoir corrompt ; le pouvoir absolu corrompt absolument »[/emphase]):
[colonne=Lord (John Emerich Edward Dalberg) Acton, « The Roman Question », in The Rambler, vol. II, New Series, January 1860, pp.137-154][gauche]Liberty is not the power of doing what we like, but the right of being able to do what we ought.[/gauche][droite]La liberté n’est pas le droit de faire ce que nous voulons, mais le droit d’être en mesure de faire ce que nous devons.[/droite][/colonne]
__________________________________________________
(*) Je donne ici, un peu comme je l'avais fait pour celui de Jacques Maritain, un condensé et fil directeur du travail de Pierre Manent.
Condensé et fil directeur relatifs à ma recherche (son essai est plus vaste) que, par commodité, je découpe et numérote au fur et à mesure.
1. À partir du discrédit porté aujourd'hui à la notion de loi naturelle :
[citation=La loi naturelle et les droits de l'homme, pp.1-2][La notion de loi naturelle] présente cette caractéristique d'avoir été radicalement discréditée par la philosophie moderne et d’être aujourd'hui l'objet du mépris unanime de l’opinion éclairée. Celle-ci l’exclut du débat public pour son archaïsme supposé et l'obstacle qu’elle opposerait à la reconnaissance et à la mise en œuvre des droits humains. On ne peut dire qu’elle reste absolument sans honneur puisqu'elle est l’objet de savantes études, historiques ou systématiques, et que certains secteurs de la pensée catholique continuent d'y recourir comme à une notion pertinente ou même indispensable pour s'orienter dans le monde humain. En tout cas, rejetée dans le passé ou confinée dans une tradition unique et singulière, quoique vénérable, elle est absente des débats moraux et politiques dans lesquels elle joua jadis un rôle central. On pourrait dire sans paradoxe que c’est par son absence, ou par le décret d’illégitimité dont elle est frappée, qu’elle contribue aujourd'hui à donner forme au débat public, ou à ce qui en tient lieu. C'est ainsi que je résumerai, un peu cavalièrement peut-être, mais assez fidèlement je crois, la situation faite parmi nous à la loi naturelle, à la notion même ou au principe de la loi naturelle.[/citation]
2. Et de la substitution moderne opérée au profit des « droits » :
[citation=Ibid., p.8]À l’idée chrétienne, ou biblique, d’une humanité qui commence sous la loi, et qui, obéissante ou désobéissante, reste sous la loi, se substitue celle d’une humanité qui commence dans une liberté ignorante de toute loi, et qui, une fois forcée par la nécessité de se donner des lois, ne le fera que sous la condition et dans l'intention de préserver l'intégrité de sa liberté sans loi : le citoyen moderne, en se plaçant sous la loi qu’il a produite, entend rester, selon la formule du Contrat social, « aussi libre qu'auparavant ».
En d’autres termes, la loi désormais n’a de validité ou de légitimité que si elle vise à garantir les droits humains et se borne à cette finalité.[/citation]
3. Substitution opérée par séparation, individualisation, dénaturalisation du titulaire des droits — lorsqu'il a fallu fonder rationnellement la perspective moderne d'une liberté antérieure à la loi, ne pouvant faire autrement que de prendre pour titulaire des droits cet individu distingué par la nature elle-même, on s'est attaché à comprendre l'état de nature comme ce qui rassemble tout ce qui est naturel en l'homme en tant qu'individu séparé :
[citation=Ibid., pp.10-11]En rassemblant tout ce qui est naturel en l'homme dans l'individu séparé, c'est-à-dire dans la séparation comme telle, en condensant la force et le sens de la nature dans son pouvoir séparateur, on vide l'ensemble du phénomène humain de toute autre détermination naturelle que la séparation en individus, on le « dénaturalise » radicalement. Une fois la validité ou l'autorité de la nature circonscrite dans le fait brut de la séparation radicale, ce qui est proprement humain peut être construit et déconstruit à notre guise, puisque dépourvu d’une base naturelle dont nous devrions reconnaître la force déterminante ou inspirante. De tout caractère humain, nous pouvons dire désormais qu’il est « construit », et qu’il est donc possible et éventuellement urgent de le « déconstruire ».[/citation]
Cette opération d'individualisation et de séparation ayant certainement été favorisée par celle de la science moderne :
[citation=Ibid., pp.22-23]On peut penser que la physique nouvelle, par les promesses que contenait la réduction des quatre causes aristotéliciennes à la cause efficiente, acquit sur les esprits un tel empire que la tentation devint irrésistible de penser le monde humain, y compris et d’abord la vie politique, dans les mêmes termes, et que dès lors l’individu-conatus, l'individu-vivant-en-mouvement, apparut ou fut élaboré comme l'élément causal efficace qui était nécessaire à l'intelligibilité et à l'ordonnancement du monde humain.[/citation]
4. L'auteur montre comment on comprit la loi comme organisation des conditions extérieures à l'action :
— avec Hobbes (l'élément de base est l'individu avide de pouvoir) :
[citation=Ibid., pp.24-25, 26]En condensant les ressorts de l’action dans le désir de pouvoir, Hobbes ne laissait pas de place aux raisons de l'action et postulait ou impliquait que celles-ci sont indifférentes ou sans force déterminante. La question posée par Hobbes n’est plus la question qui se pose à l'agent, la question pratique et « intérieure » du choix réfléchi, mais celle qui se pose à l'« artisan », ou à l'artificer, la question mécanique et « extérieure » de la meilleure manière d'organiser la cohabitation ou la compatibilité des désirs de pouvoir, qui se ressemblent en ceci qu'ils sont « sans raison ».
N’étant pas « touchée » par les questions pratiques, la raison du « nouveau philosophe » ou du « nouveau Savant » se trouve incapable et peu désireuse de les « toucher » de son côté, incapable et peu désireuse d’entrer dans les raisons de l'agent. L'intelligence chargée d'éclairer le monde humain dédaigne d’entrer dans la question de l'action, et de se faire science pratique ou au moins de faire sa place à la science pratique. Déclinant d'éclairer où de guider l'agent dans son action, elle consacre toutes ses forces à déterminer puis à organiser les conditions extérieures de l’action. C'est ainsi que la doctrine de Hobbes installe les hommes sur le plan de légalité des droits, ou de l’égale liberté, par le moyen de la peur qu’inspire le Souverain. Pour le reste, tant qu'ils obéissent au Souverain, les citoyens font comme bon leur semble, le philosophe ou le savant n’a rien à en dite ni en penser.[/citation]
— et Machiavel (partir des hommes tels qu'ils agissent en fait et non tels qu'ils devraient agir moralement) :
[citation=Ibid., pp.40, 41]Sortir de la condition pratique [morale], surmonter ou dépasser cette condition, c’est donc, pour Machiavel, congédier la conscience, ce qu’il fait fort explicitement et même emphatiquement, en particulier lorsqu'il presse le prince, ainsi que nous l’avons vu, d’« apprendre à pouvoir ne pas être bon » et de « savoir entrer dans le mal » quand c’est nécessaire. Le plus significatif dans ce conseil répété par Machiavel, ce n’est pas qu’il invite le prince à faire le mal quand les circonstances l’exigent, c’est qu'il lui demande pour cela de renoncer d'avance à sa conscience, c'est-à-dire au guide et au juge naturel des actions humaines.
C’est cet effacement ou arrachement de la conscience, de cette capacité humaine dégagée seulement en contexte chrétien, qui résume et accomplit la sortie de la condition pratique que Machiavel encourage et promeut. L'effacement ou l’arrachement du guide et juge intérieur conduit à chercher nos éléments d’orientation à l'extérieur, c’est-à-dire dans le monde tel qu’il est saisi non plus selon nos dispositions pratiques mais selon des points de vue théoriques variés.[/citation]
— voire Luther :
[citation=Ibid., p.42]Le propre et la pointe de la Réformation luthérienne se concentrent dans le principe de la « foi seule » — sola fide — par lequel Luther sort du marasme d’une vie hantée par la conscience du péché. Par le saut de la foi, il parvient à une confiance ou une certitude — une fiducia — qui, si elle n'appartient pas bien sûr à l’ordre théorique, tend à arracher le croyant à l’ordre pratique, dans la mesure où elle accède immédiatement à un Dieu qui par sa grâce ne transforme pas réellement le pécheur, ne le sanctifie pas, mais le soustrait à sa colère en prenant sur lui son péché. On pourrait dire : où il y avait un chrétien agissant, ou un agent chrétien, il y a désormais simplement un croyant.[/citation]
5. Avec un paradoxe — concevoir le Droit (au sens moderne) antérieur à la Loi (au sens antique et médiéval), c'est « mettre la charrue avant les bœufs » :
[citation=Ibid., pp.54-55]La déclaration et la promotion des droits humains supposent en effet l’existence préalable d'un monde humain déjà ordonné selon des règles ou des finalités qui ne dérivent pas simplement des droits humains. Si l’on souhaite par exemple étendre les droits d’accès à l’université de manière judicieuse, il convient d’abord de se former une idée un peu nette du sens de l'institution universitaire, une « idée de l’université ». Pour que les « nouveaux droits » signifient un progrès social et moral effectif, encore faut-il qu’ils n’obscurcissent pas, ou n’endommagent pas le sens de l'institution à laquelle on entend donner un accès plus large.[/citation]
6. Et pour conséquence la prédation du Droit à l'égard du monde, avec une triple captation :
— métaphysique — le droit comme droit d'accès indifférent au réel :
[citation=Ibid., pp.55, 57]l’idée des droits tend à devenir une forme vide en quête de sa matière, et tout, littéralement tout peut devenir matière pour cette forme. N'importe quel aspect du monde humain, du plus manifeste jusqu’au plus secret, est désormais exposé à une prise légitime. Son architecture infiniment complexe et différenciée est livrée à un droit d'accès indifférent à cette complexité. Déclarer les droits humains d’une manière aussi parfaitement indéterminée et indéterminante, c’est accorder à quiconque l'autorisation formelle de prendre la chose quelconque du monde humain à laquelle il se juge ou se sent avoir droit. Et comment tous ne réclameraient-ils pas leur droit à toutes choses quand toutes choses ont été déclarées matière des droits humains ?
Ce qui est perdu de vue en particulier, c’est le rôle déterminant et spécifique de la loi comme règle de l'action, puisque le droit, maintenant compris comme antérieur à la loi et indépendant d’elle, se présente à nous comme principe suffisant de l’action [...].[/citation]
— anthropologique — le droit définit l'homme (dans tous les sens de l'expression) :
[citation=Ibid., p.57][la proposition moderne :] l’homme est l'être qui a des droits [...] sonne comme notre définition de nous-mêmes, notre définition de l'homme et de notre perspective sur l’homme, qui serait venue se substituer heureusement à d’autres définitions et perspectives, telles que : l'homme est la créature de Dieu, ou, l’homme est un animal politique. Cette définition a acquis, il est vrai, l'autorité dont bénéficiaient jadis d’autres définitions. Elle n’est cependant pas du même type. Non seulement bien sûr son contenu est différent, mais elle est différente aussi en tant que définition, ou dans sa forme de définition.[/citation]
— éthique — [emphase]« la loi »[/emphase] peut devenir [emphase]« esclave des droits »[/emphase], et l'on arrive, entre autres, à ce que le philosophe appelle ici [emphase]« le spectre du sujet autonome »[/emphase] : [emphase]« une notion qui n’a pas de sens dans la compréhension classique de l'agir humain, et qui pour cela fut écartée explicitement comme une chimère conçue par le démon de l’analogie, en l'occurrence l'analogie entre l'agent individuel et le corps politique »[/emphase] (p.73 : contrairement au corps politique, l'agent individuel, en toute rigueur de termes, ne peut donner la loi à ses actions ; il peut se maîtriser, ce n'est pas la même chose) :
[citation=Ibid., p.75]L'idée de l'autonomie n'a pour ainsi dire rien à voir avec celle de la maîtrise de soi. De fait, l'idée de l'autonomie n’a acquis l'autorité qu’elle possède aujourd'hui qu’à proportion que l'idée du pouvoir de âme sur le corps, ou de la maîtrise de soi, perdait la sienne. Les deux idées sont exclusives l'une de l'autre, elles s'opposent comme celle d’un ordre naturel, d’un « ordre de l'âme » que la maîtrise de soi manifeste et fait valoir, et celle d'un ordre qui est tout sauf naturel puisqu'il est au contraire censé être produit par le sujet lui-même dans l'opération par laquelle il se commanderait à lui-même et obéirait à lui-même.[/citation]
7. D'où la compréhension moderne de la liberté comme levée des obstacles, avec, incidemment, une compréhension ambivalente de la nature (et de la maîtrise de la nature puisque la liberté ainsi défendue consiste à se soumettre à sa nature ... cf. C. S. Lewis, l'abolition de l'homme, 1943) :
[citation=Ibid., pp.95-97]Il importe de ne pas l'oublier en effet, la liberté moderne est née fort amie de cette nature qu’elle traiterait, ou ferait mine de traiter ensuite de si haut, elle est née en vérité et s’est comprise comme un prolongement et un besoin de celle-ci. Plus précisément, la liberté moderne est née comme nature libérée, comme nature désentravée : la liberté pour les Modernes, c’est d’abord la levée des empêchements à [normal][ce qui est compris comme][/normal] la nature [:] ce désir de puissance, cette machine désirante, il s’agit de le, de la libérer, c’est-à-dire d’ôter les obstacles qui s’opposent à son déploiement ou entravent celui-ci. Bref, laissez-faire, laissez-passer, telle est la formule simple mais prodigieusement séduisante de la liberté moderne, qu’il s’agisse de la circulation des blés, des travailleurs, des idées, ou des pulsions. Il y a toujours une partie de la société, un secteur d'activité, un aspect de la nature humaine, un domaine de l'être qui est encore entravé. Il y a toujours des obstacles, hommes et choses, qui empêchent ou ralentissent le mouvement. Il y a toujours une liberté nouvelle, des droits nouveaux à promulguer afin de désentraver, dégager, libérer la nécessité naturelle qui était déjà là et faisait sentir sa pression.[/citation]
Une compréhension incompatible avec les notions de loi naturelle, de choix réfléchi et de libre arbitre :
[citation=Ibid., pp.95, 98]On formule un lieu commun si l'on pose que pour les Modernes, la notion de loi naturelle est insoutenable, en somme privée de sens, car incompatible avec la définition de l’homme comme liberté, voire directement contraire à celle-ci, définition qui ne ferait qu’un avec la conscience que nous prenons de nous-même comme « sujet », comme « individu », ou précisément comme « conscience de soi ». La loi ne peut avoir de sens pour les hommes, du moins pour les hommes parvenus à cette conscience de soi, que si elle est un produit, ou une expression de leur liberté.
De fait, les philosophes les plus importants ou les plus influents dans l'élaboration du projet libéral sont pour ainsi dire tous des critiques résolus et explicites de la conception grecque du choix réfléchi comme de la conception chrétienne du libre arbitre et de la conscience. S'il est certain qu'ils veulent libérer les hommes des entraves qui les retiennent et les contraignent, on peut douter que les hommes qu’ils veulent libérer soient des agents capables de l'opération pratique complète que les Grecs appellent donc un choix réfléchi et les chrétiens un acte libre. [/citation]
Mais davantage perçue comme un processus concurrentiel (cf. Jean-Claude Michéa, l'empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, 2007) :
[citation=Ibid., p.98]Pour les pères du libéralisme, la décision qui détermine l’action est la dernière étape d’un processus en somme mécanique, un processus concurrentiel qui donne l'avantage à la « préférence » la plus forte, processus dont l'individu est le cadre et le témoin, mais dans lequel il n'intervient pas comme un agent véritablement libre.[/citation]
8. Avec, au final, deux conceptions de la liberté (cf. Servais Théodore Pinckærs entre « liberté de qualité » et « liberté d'indifférence ») :
[citation=Ibid., p.99]pour résumer le contraste entre le choix réfléchi et la liberté de nécessité, contraste qui nous livre la strate la plus profonde de l'opposition entre la liberté des Anciens et la liberté des Modernes, je dirai quelque chose comme ceci : l'agent libre se soucie davantage de la qualité intrinsèque de son action que des obstacles extérieurs à celle-ci, tandis que l'individu libre se soucie davantage des obstacles extérieurs à son action que de la qualité intrinsèque de celle-ci.[/citation]
Le contraste se retrouvant (non pas uniquement mais clairement, comme s'il s'agissait de la pierre de touche) dans le rapport à la mort :
[citation=Ibid., pp.99-101]Si, dans la perspective de la liberté moderne, la vie consiste principalement à ôter les obstacles au mouvement de la vie, à son mouvement matériel et nécessaire, le libre individu rencontre la mort du corps comme l'obstacle par excellence.
Vue dans cette perspective, la mort du corps n’ouvre pas un domaine nouveau, une expérience inédite, elle n’introduit pas d’interrogation essentielle ou urgente dans la teneur ou la trame intime de la vie, elle est simplement le plus grand obstacle matériel susceptible d'interrompre le mouvement matériel et nécessaire de la vie. [...] La sécurité du corps, la conservation, le confort et la santé du corps deviennent le souci de plus en plus obsédant, de plus en plus exclusif même, de l'individu-vivant-et-libre.
L'agent libre ne se rapporte pas ainsi à la mort. [...] Ce n’est pas qu’il regarde la mort sans ciller, c’est qu'agissant il regarde d’abord la règle de l’action, et que la mort et la peur de la mort ne peuvent plus venir au premier plan de son attention. On pourrait dire : l'individu qui voit dans la vie une suite d'obstacles à écarter, et dans la mort le plus grand obstacle à écarter, finit par ne plus voir dans la vie que la mort qui le menace, tandis que l'agent, trouvant dans la vie une pluralité de motifs et de règles d'action qu'il importe de combiner droitement, a devant lui un champ pratique fort rempli, que la mort, aussi à craindre soit-elle, ne saurait venir occuper à elle seule, ni même en général dominer.
Cette orientation de la liberté moderne modifie profondément le caractère de la mort. Étant désormais un obstacle extérieur à écarter ou éloigner au lieu d’être un déterminant intrinsèque de la vie humaine auquel faire place et donner sens, la mort tend à devenir un accident extrinsèque qui ne réclame de nous d'autre effort, mais celui-ci infatigable et incessant, que de la rendre de plus en plus rare ou de plus en plus tardive.[/citation]
(Cf. le tout récent opuscule d'Olivier Rey, l’idolâtrie de la vie, 2020)
9. Telle est l'aporie de la perspective des droits : même si la loi naturelle n'est pas de l'ordre de l'explicite (cf. Jacques Maritain, la loi naturelle ou loi non écrite, 1986), il ne peut pas ne pas y avoir de loi naturelle :
[citation=Ibid., pp.125-126]La loi naturelle, ce sont les principes pratiques que les hommes ne font pas puisqu’ils appartiennent à leur nature, mais qui motivent, éclairent et orientent les lois que font les hommes. S'il n'y a pas une instance ou une ressource comme la loi naturelle, il ne saurait y avoir de loi humaine proprement dite puisque les hommes n'ont alors aucun moyen d'évaluer ce qu'il leur plaît d'appeler loi, aucun moyen d’abord de savoir s’il s’agit bien du dispositif pratique appelé loi, comme on le voit aujourd’hui où la loi, en devenant de plus en plus exclusivement loi de garantie des droits, loi d'autorisation, est en voie de perdre entièrement ce qui fait sa nature de loi, c’est-à-dire de règle de l’action. Il est bien vrai que la loi que suivent les hommes n’a de sens que rapportée aux hommes qui la produisent, mais la loi naturelle est précisément la médiatrice de ce rapport : la loi humaine n’a de sens que rapportée à la nature des hommes.[/citation]
10. Et la corrélation désastreuse qu'elle entraîne, avec, d'une part, l'activisme et le mouvement théorique, économique et pulsionnel (régime d'autorisation des droits), et, d'autre part, l'inaction et l'abstention de l'action réglée par la loi morale (principe de la loi naturelle) ([emphase]« en [...] garantissant [...] le taux d’imposition existentielle le plus bas possible »[/emphase], J-C. Michéa, l'empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, pp.35-36) :
[citation=Ibid., pp.130-131]En nous abandonnant de plus en plus complètement, de plus en plus résolument, à l’inertie du laissez-faire, laissez-passer, [...] nous mettons notre foi dans le postulat qu’une certaine inaction, ou une certaine abstention, est à l'origine des plus grands biens. Tandis que gonflent et s’accélèrent les flux qui emportent les hommes en même temps que les produits de leurs activités, nous ôtons les freins et nous abstenons des actions qui seraient susceptibles de modérer et de diriger le mouvement des hommes et des choses. [...] La grammaire de la vie humaine s'est réduite pour nous au pâtir et au jouir. Entre ces deux modes de la passivité qui ont toute notre attention et qui fournissent la matière de tous nos nouveaux droits, nous n'avons plus de place pour l’agir. Au commencement de l'arc du développement moderne, nous avons délibérément abandonné la loi qui commande et donne la règle de l’action, en faveur de l'État qui organise les conditions de l'action, une action désormais jugée non selon sa règle ou sa fin mais selon ses effets. Depuis lors la règle de l’action n’a cessé de s’étioler et l’action de s’amoindrir tandis que les effets de nos activités, amplifiés par nos abstentions, devenaient toujours plus écrasants. L'animal agissant est aujourd’hui prisonnier du dispositif si audacieux et si ingénieux qu’il avait construit pour échapper à l'urgence, et se soustraire à la difficulté, de la question pratique. Piégé dans le non-agir, il traque, dans une sorte de fièvre terminale, les ultimes recoins de l'existence sociale ou morale qui échappent encore au laissez-faire et où l'idée même de la loi pourrait subir sa défaite finale.[/citation]

