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Expositions temporaires & musées
#65
Cher Silmo,

Tu as dit l'essentiel, mais tu sembles hésiter entre un Carvage-personnage qui fuit ou qui ne fuit pas ; pour moi, il ne peut que fuir. C'est son regard et l'attitude de son visage qui m'interroge. Il semble écoeuré, mais de quoi ? De son acte ? De sa lacheté qui le porte à ne pas l'assumer ? Ou bien de la dévotion accordé à Matthieu ? Mais dans ce dernier cas, j'attendrais du mépris.
Et si l'expression sur le visage du Caravage-personnage n'était autre que la lassitude du Caravage-peintre qui ne peut peindre le tableau tel qu'il le souhaitait ou qui n'arrive pas à peindre le tableau qu'il voudrait ?


Merci en tout cas pour cette nouvelle description-enquête d'un tableau où, à nouveau, Caravage se joue des codes du classicisme pour interroger le regard de l'observateur et lui proposer de multiples point de vue.
Pour ma part, j'y vois de nombreux ronds dans l'eau...
Tout d'abord ceux qui irradient du centre du tableau, qui est exactement le point du noeud du pagne du catéchumène entre lumière et ténèbres :
[Image: 1602334854_diapositive1.jpg]
En ce centre, la colère nue (ou presque). A la périphérie : la tête du Caravage-personnage. Au-delà encore la tête de Matthieu, mais déjà dans le centre, la main droite de Matthieu et la main gauche du Caravage-personnage qui se répondent, diamétralement opposées.
Le cierge posé sur le côté de l'autel à la verticale de la tête du catéchumène furieux est à mettre en parallèle avec la croix pattée au milieu de l'autel dont la verticale est au-dessus de la tête de Matthieu.
Indice (en plus des vêtements et du Caravage-personnage fuyant) que le premier n'est pas le bourreau de l'autre.

Le centre de la Croix attire à son tour le regard et de nouveau ronds dans l'eau font vibrer la toile :
[Image: 1602335117_diapositive2.jpg]
La ligne horizontale qui part de ce nouveau centre associe la main du Caravage-personnage à celle du catéchumène qui tient l'épée.

Ce qui est quand même dingue, c'est que le bout de la palme soit dans les deux cas à une frontière (soit de l'horizontale qui partage le tableau en deux parties égales, soit d'une des diagonales centrées sur la croix). Dès lors, d'autres centres encore sont possibles, dont le point intermédiaire entre la main de Matthieu et le bout de la palme. Mais évidemment, le centre décentré par Caravage et qui fait l'objet du tableau est la tête de Matthieu lui même.

Des deux figures de catéchumènes en bas à droite, l'une m'est insupportable : le visage appuyé sur le dos de sa main (laquelle se tient fixe on ne sait comment), elle semble se complaire du spectacle qui s'offre à ses yeux. Inversement, le personnage au couvre-chef emplumé semble être ailleurs, indifférent à l'agitation ; certainement il était déjà ailleurs au cours de la cérémonie... et il sera le dernière à se rendre compte de ce qui se passe.

Et puis il y a les mains de Matthieu. Dans sa jeunesse, elles se fermaient sur l'argent qu'elles ramenait à lui ; au moment du dernier souffle, elles sont ouvertes et dirigées vers l'extérieur : la main droite pour recevoir le don (la palme), la main gauche qui semble offerte, prêt de l'eau du baptistère. Cette main ouverte, c'est la vie qu'on ne peut retenir, comme l'eau coule à travers les doigts, mais j'aime aussi voir cette main gauche faire pendant à la main gauche du Caravage-personnage : la main offerte du pardon en regard de la main honteuse du coupable.

Enfin, mon regard suit des figures géométriques, les mains répondant aux mains, les visages aux visages.

Une dernière réflexion : les plumes et la palme. Matthieu, au moment de mourir, peut à la fois voir la tête emplumée qui évoque les deux autres têtes emplumées du tableau de son appel, qui fait face à celui-ci, et la palme. Les plumes, qui évoquent le milieu opulent et vain dans lequel il évoluait, et la palme qui évoque la victoire accordée à celui qui a été fidèle à l'appel entendu dans sa jeunesse.

Encore une fois le tableau de Caravage n'est que temporalités télescopées et regards multipliés à partir d'un espace constitué essentiellement de lumière, d'obscurité et de corps.

Tant de tableaux dans le tableau ! Le mystère de la beauté demeure.

S.
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