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La question du Libre Arbitre
J. Ellul : la liberté comme médiatisation de la puissance de Dieu

Deuxième (re)lecture récente : Jacques Ellul, Éthique de la Liberté, Labor et Fides, 2019.

La [small](superbe ;))[/small] réédition de l'Éthique de la Liberté (en un seul tome) a été l'occasion pour moi de relire d'un œil neuf un passage important où, désireux de privilégier l'éthique à la métaphysique de la liberté, Ellul insiste sur la médiation établie au bénéfice de l'homme par Dieu entre Lui et la Création :

[citation=Jacques Ellul, Éthique de la Liberté, pp.133-135]Malgré la séparation et la chute, Dieu décide de maintenir la médiatisation qu’il avait établie au profit d’Adam en Éden. Dieu ne gérait pas lui-même sa création. Il avait confié à Adam cette gestion. Par la séparation, l’homme n’est plus le gérant de la création pour Dieu. Il a voulu devenir le maître de cette création – et il l’est. Mais il l’exploite dans des conditions tout autres que celles que Dieu avait posées. L’homme est exactement le vigneron de la vigne dont parle Jésus, et qui veut garder à la fois le produit et la propriété [normal][small][Mt 21, 33-46 = Mc 12, 1-12 = Lc 20, 9-19][/small][/normal]. Il dénature cette création, il l’exploite à mort, ne lui laissant aucun repos et la soumettant à la férocité de son appétit.

[normal][small][Cf. le parallèle avec le thème tolkienien de la Machine (fuseau idoine).][/small][/normal]

Réciproquement cette création ne lui est plus amicale, elle lui produit des chardons et des épines. Elle est danger, refus, hostilité. Les relations entre l’homme et la création n’ont plus réciproquement rien à voir avec ce que Dieu avait voulu.

[normal][small][Cf. le parallèle avec le thème tolkienien du « Marrissement des Hommes » (« le Conte d'Adanel », HoMe X, pp.345-349).][/small][/normal]

Et dans sa patience, dans son respect de l’homme, Dieu laisse faire. Pourtant il est le Seigneur. Mais il ne veut pas plus exercer une seigneurie directe, établie en dehors de la participation de l’homme qu’il ne l’avait voulu pour Adam. Seulement, il est impossible de restituer à tous les hommes ce pouvoir de médiateur entre le Seigneur et la création. Cela n’est strictement possible qu’au profit de celui qui reconnaît cette seigneurie. Sans quoi cela ne voudrait absolument rien dire – ou plutôt cela impliquerait non plus la patience et l’amour de Dieu, mais la démission de Dieu et son anéantissement. Si l’homme était réinvesti de sa fonction médiatrice sans reconnaître expressément que Jésus Christ est le Seigneur, cela voudrait dire d’une part que Dieu remet à l’homme non la gérance mais la pleine propriété de la création – et de ce fait d’autre part que le projet de Satan, dans l’Éden, a finalement réussi. Or, si Dieu donne à l’homme cette fonction médiatrice, c’est précisément pour que l’homme, confessant que l’Éternel est Dieu, exerce pour Dieu son pouvoir. Lorsque ce pouvoir de Dieu prend la forme et le visage de la seigneurie de Jésus Christ (et c’est à la vérité la seule forme, le seul visage de cette puissance souveraine de Dieu que nous puissions connaître), cela implique que cette Seigneurie ne s’exercera pas autrement que par l’intermédiaire de l’homme. Mais évidemment pas par l’intermédiaire de tout homme. Prétendre que l’homme qui ne connaît pas, ou ne reconnaît pas Jésus Christ, puisse être le médiateur de sa seigneurie, a pour conséquence rigoureuse que n’importe quel homme est Jésus Christ et qu’il n’y a aucune relation entre ce serviteur Seigneur et Dieu.

Seul celui qui confesse la Seigneurie de Jésus peut être fait par Dieu représentant de cette seigneurie. Or, pour être ce représentant, l’homme doit justement être libre. C’est en tant qu’homme libre que la créature est médiatrice de la Puissance de Dieu. C’est dans la mesure où il est restitué dans la liberté que l’homme exerce la seigneurie de Christ. Retenons alors ces deux termes : « Cette seigneurie ne s’exerce que par l’intermédiaire de l’homme. » « Celui-ci ne peut être qu’homme libre pour être cet intermédiaire. » Dans cette liberté, l’homme est fait vicaire, Roi, Sacrificateur (1 P). Il n’y a pas d’autre raison, pas d’autre signification à sa liberté que d’être exactement cela [small](*)[/small]. Toutes les orientations et décisions de la liberté dérivent de cette fonction médiatrice. Mais aussi, les limites. Et aussi les personnes qui sont appelées à cette liberté. Celle-ci n’est pas une sorte de néant qu’il faut remplir, de force indéterminée à utiliser, de champ de possibles ouverts qu’il faut exploiter, de tout un « n’importe quoi » à faire. Cette liberté est signifiante de la place vicaire de l’homme et réciproquement.

__________________________

[small](*) [Note d'Ellul] Je me retrouve ici en plein accord avec TILLICH (Systematic Theology I) lorsqu’il affirme que par la justification l’homme trouve la liberté en devenant un être nouveau – « l’esclavage et la crainte ont disparu, l’obéissance a cessé d’être obéissance et est devenue inclination libre [...] » [...] et la liberté crée une moralité nouvelle entièrement axée sur l’amour.[/small][/citation]

Où l'on retrouve exactement ce que nous avons vu quant à la compréhension de la liberté substantielle ou de qualité, et de son rapport subcréateur à la puissance divine, ainsi qu'à l'obéissance : une liberté [emphase]« signifiante de la place vicaire de l’homme et réciproquement »[/emphase] ; opposée à ce que d'autres appellent la liberté d'indifférence, ici décrite comme une [emphase]« sorte de néant »[/emphase], de [emphase]« force indéterminée »[/emphase] ou de [emphase]« tout un “n'importe quoi” à faire »[/emphase].

La superposition est d'autant plus intéressante qu'Ellul part généralement d'une métaphysique tirant davantage vers le nominalisme [small](mais il s'agit d'un nominalisme incomplet — Sosryko et moi en avons discuté)[/small] quand celle de Tolkien s'appuie plus classiquement sur une métaphysique réaliste, comme saint Thomas.
[small]NB : Ellul part ici du Christ comme type, modèle, exemple (= « Seigneur ») de l'homme libre. La théologie thomasienne, sur ce point comme sur d'autres, n'est pas différente : [emphase]« le principe premier de toutes choses est le Fils de Dieu : “par lui tout a été fait” [Jean 1,3]. [...] Il est le Modèle originel que toutes les créatures imitent [...] »[/emphase] (cité par J-P. Torrell, Saint Thomas en plus simple, p.190, cf. pp.187-193).[/small]

Ayant parlé du rapport subcréateur de la liberté à la puissance divine, une formulation spécifiquement tolkienienne, je termine avec un témoignage d'Ellul qui montrera que je ne force pas la connivence :

[citation=Entretiens avec Jacques Ellul, menés par Serge Steyer (1994), 37-38èmes minutes]Je pense que chaque homme a, en effet, un certain pouvoir de créer dans la sphère qui est la sienne, c'est-à-dire inventer ce qui n'existait pas encore et qui mérite d'exister.

La Création n'est pas finie. C'est-à-dire que Dieu a donné à l'homme un monde qui est à achever, et l'homme a effectivement ce travail d'achever cette Création de Dieu. [...]

[normal][small][Cf. le parallèle avec le thème tolkienien de l'achèvement du monde et de l'accomplissement des choses par les Hommes en HoMe X, pp. 36-37, 251, 318, 405.][/small][/normal]

La poésie est une création — poiein, créer — et c'est la véritable création de l'homme. S'il se borne à philosopher ou à faire de la théologie comme tel, c'est transmissible intellectuellement, mais ça n'est pas le tout de l'homme. Et, si d'autre part, il se borne à faire de la littérature, ça n'est pas le tout de l'homme non plus. Alors que, dans la poésie, le tout de l'homme transparaît. Et c'est cela qui me donne à la fois la passion de la poésie et le respect pour la poésie — tout ce qui est qualifié de poésie n'étant pas de la poésie (sourire).[/citation]
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