12-10-2020, 13:23
[small]Note : À mon sens, Pierre Manent ne part pas vraiment « d'un postulat chrétien » (bien qu'il s'articule assez bien avec lui, on ne trouvera quasi aucune référence théologique, et il proposera une approche de la loi naturelle finalement novatrice) et il reste aussi à un niveau strictement philosophique. Sur ces deux points, on pourrait dire que Jacques Ellul, dans les extraits que j'ai donnés, fait exactement l'inverse (bien que, le fait est assez rare pour être souligné, on y trouve ce « minimum de métaphysique » indispensable). D'où l'ordre dans lequel j'ai donné ces revues, puisque l'auteur qui vient maintenant recouvre ces deux démarches, si je puis dire ;).[/small]
[séparation]
R. Brague : la liberté comme accès au Bien
Troisième et dernière récente lecture : Rémi Brague, Des vérité devenues folles : la sagesse du moyen âge au secours des temps modernes, Salvator, 2019.
Dans cet ouvrage, qui rassemble 9 conférences prononcées au cours de la dernière décennie, le spécialiste du moyen âge reprend et développe la thèse chestertonienne d'après laquelle le monde moderne ne peut faire que s'emparer d'idées antécédentes tout en étant incapable de les faire vivre. [small](*)[/small]
Parmi ces idées devenues folles, celle de la liberté, traitée dans son cinquième chapitre, « Liberté et création » (pp.93-109).
Voici ce qu'il en dit dans l'introduction générale de l'ouvrage :
[citation=Rémi Brague, Des vérité devenues folles, p.17]Quant aux idées, vertus ou vérités que j'envisage de relever [...], il me faut d’abord exposer leur généalogie, tout particulièrement en ce qui concerne les biens de l'esprit que l’on considère généralement comme des inventions modernes ou comme ayant dû attendre l’époque moderne pour trouver les conditions de leur épanouissement. Je montrerai que nous aurions une meilleure vision de leur noblesse en retrouvant leurs racines dans l’origine véritable de la culture occidentale, non seulement « Athènes » mais aussi « Jérusalem » : tant la nature (chapitre 4) que la liberté (chapitre 5) s’enracinent dans la Bible hébraïque. Non que leurs concepts s’y trouvent en tant que tels, puisque ces outils ont été forgés par la seule philosophie grecque. Néanmoins, la conception biblique les met en jeu sous une forme narrative.[/citation]
Et voici quelques extraits de son introduction de la question au début du chapitre qui lui est consacré :
[citation=Ibid., pp.94-95]Lorsque nous étions de jeunes enfants, nous lancions à la figure de nos parents ou de nos enseignants des : « Je ferai ce que je veux ! » À présent, dégrisés, nous nous rendons compte qu’il s'agissait d'un défi de taille... [...]
En France, comme dans d’autres pays tels que l'Espagne, lorsqu'un taxi est disponible et recherche un client, il porte une sorte de signal sur lequel est indiqué « libre ». Pour beaucoup de nos contemporains, « être libre » c’est l’être à la manière dont le taxi est « libre ». Cela signifie qu’il est vide, qu’il ne va nulle part en particulier, et qu'il peut être emprunté et hélé par quiconque est en mesure de payer. Cette même ambiguïté se retrouve, non seulement dans le cas du concept fixe de liberté, mais aussi dans celui de la notion dynamique de « libération ». Prenons l’expression « libération de la sexualité », supposée résumer l'évolution des mœurs en Occident, notamment dans les années soixante. Quand je l’entends, je ne peux m'empêcher de penser immédiatement à la « libération » de l'énergie nucléaire et à ses conséquences, qu’elles soient positives ou négatives. [...]
Dans le domaine politique, [...] nos institutions [...] sont le plus souvent [...] comprises comme des systèmes permettant à chacun de donner libre cours à ses passions, ce qui équivaut à s'assurer la liberté d’être esclave. [...] le principe directeur de nos sociétés : permettre à chaque individu de vivre le genre de vie dans lequel il n’offrira aucune résistance à ce qui le pousse vers n'importe quelque caprice que ce soit.
Ce que nous confondons avec la liberté, dans ces situations, c’est une flexibilité complète, un abandon total à ce qui nous gouverne, de sorte que nous ne ressentons aucune réticence à céder. Spinoza avait déjà démasqué une telle liberté factice en disant que l’ivrogne pensait qu’il était libre de boire, le moulin à paroles pensait qu’il était libre de bavarder, et ainsi de suite [...].[/citation]
On retrouve ici ce que nous avons vu, dans le Conte d'Arda, quand la liberté est détachée de son principe subcréateur, là où il s'agirait d'être libre à l'égard du bien : pour paraphraser Rémi Brague, il s'agit de la liberté d'être esclave de l'Anneau.
L'auteur revient alors aux fondements de l'idée occidentale de la liberté, et en particulier à la Bible : [emphase]« L'idée nouvelle et fondamentale qu'elle introduit est l'idée d'un nouveau commencement radical »[/emphase]. Il en donne trois exemples. D'abord [emphase]« le nouveau commencement tout court, le nouveau commencement dans l'être, c'est-à-dire l'idée de la création »[/emphase]. Ensuite [emphase]« autre nouveau commencement, plus accessible à la mémoire humaine, à savoir la création d'un peuple »[/emphase] (à partir et à rebours duquel, dans le développement intellectuel de la vision biblique du monde, l'idée d'une création du monde a probablement été acquise) et, au niveau de l'individu, celui de [emphase]« la liberté en tant que spontanéité et créativité »[/emphase]. Enfin, [emphase]« dans la vie morale, un nouveau commencement est apporté par le pardon »[/emphase]. Pour l'auteur, [emphase]« nous sommes confrontés à trois idées — création, liberté et pardon — qui constituent une sorte d'ensemble d'anneaux borroméens. Je me demande si la liberté est, d'une part, intellectuellement pensable sans l'idée de création et, d'autre part, vivable pour l'être humain sans l'idée du pardon »[/emphase] (ibid., pp.99-102).
L'auteur étudie alors le lien entre ces trois anneaux, c'est-à-dire le lien de celui de la liberté à celui de la création et à celui du pardon (qui est aussi une re-création) :
[citation=Ibid., pp.102-105]Liberté et création
La foi en la création rend la liberté compréhensible comme liberté pour le bien. En dépit des catastrophes naturelles et des crimes humains possibles, le monde est l'œuvre d'un Dieu bienveillant [...]. Son objectif ultime est le même que le nôtre. Par conséquent, notre lutte pour le bien n'est pas l'affaire d'un naufragé, seul sur un radeau de sens improvisé flottant sur un océan de non-sens. Cela correspond à la tendance globale du monde, pris à son niveau le plus profond envers et contre toutes les apparences. [...]
[normal][small][Cf. le parallèle avec HoMe X, p.379 : [emphase]« ce monde [qui] a des fondations qui sont bonnes, et [qui] tend par nature au bien »[/emphase].][/small][/normal]
Si nous imaginons Dieu, par analogie [avec nous-mêmes], comme un être rationnel, [...] nous trouverons en nous un équivalent de l'acte créateur dont nous supposons la présence en lui. Cet équivalent est notre capacité à initier une série de causes par une décision de notre liberté. La liberté est l'équivalent pour l'homme de l'idée de la création par Dieu. Chaque acte libre est une sorte de création à plus petite échelle. [...] Ce n'est ni un désir aveugle ni un caprice, mais une volonté bienveillante, raisonnable, imprégnée de sagesse et de logos, qui nous a mis au monde, et avec nous tout ce qui a conduis à notre existence [...]. Nous deviendrons, littéralement, les interlocuteurs de Dieu.
Création et pardon
L'expérience chrétienne fondamentale est que nous ne faisons pas ce que nous voulons et ne voulons pas ce que nous faisons. Du point de vue de l'historien des idées, c’est une pensée nouvelle qui a vu le jour chez Augustin. Mais les Pères latins mettent l’accent sur la faiblesse de la volonté, dans le sillage de la lamentation de Paul : « La volonté est présente en moi ; mais comment faire ce qui est bien, je ne le trouve pas » (Romains 7,14-25 ; citation verset 18, ma traduction). On trouve un avant-goût de cette expérience chez les païens comme chez les Juifs: chez les païens comme Ovide, Sénèque ou Épictète ; chez les Juifs, dans un texte de la bibliothèque de Qumran. D’un autre côté, on ne trouve pas de concept clair de la liberté de vouloir dans l’Antiquité préchrétienne. Les mots que nous traduisons par « liberté » — eleutheria, en grec ; libertas, en latin ; comme, d’ailleurs, herụ̄t, en hébreu, et, plus tard, ḥurriya, en arabe — désignent tous le statut social de celui qui n’est pas esclave, et rien de plus.
Cette nouvelle vision chrétienne de la liberté est en quelque sorte complexe. Une religion plus simple, comme l'islam, insiste sur le fait que l'homme est l’esclave de Dieu. Dans la langue arabe courante, les êtres humains sont appelés « les esclaves » (al-‘ibād). En outre, certains juristes affirment que l'objectif de la loi, ou du moins de certains de ses commandements, est « le simple asservissement » (ta ‘abbud maḥḍ) de l'homme. Certes, la miséricorde de Dieu est invoquée dans les sources islamiques et rappelée avec insistance à l'esprit du musulman pieux dans la vie quotidienne. Mais cette miséricorde consiste simplement en la volonté de Dieu de ne pas prendre en compte les péchés et de laver les taches qu’ils laissent derrière eux. La nature originelle de l’homme (fitra) — lequel, soit dit en passant, est censé être essentiellement et éternellement soumis à Dieu, muslim en arabe (Coran 7,172) — reste inaltérée.
Le christianisme est plus compliqué. Il prend au sérieux la liberté de l’homme. Il prend le péché — soit la décision implicite de l'homme de vivre éloigné de Dieu — avec le plus grand sérieux et le respecte. Il se montre donc quelque peu pessimiste, puisqu'il admet que la liberté humaine a été blessée au point de perdre sa capacité de faire le bien qu’elle reconnaît et approuve, et même dont elle rêve, et que la liberté est maintenant trop faible pour désirer réellement ce bien, et encore moins pour le provoquer. Par conséquent, le Dieu des chrétiens a dû monter une opération délicate — que les théologiens nomment « économie du salut » — pour que l’homme devienne capable de guérir sa liberté boiteuse.[/citation]
Où l'on retrouve :
- le double parallèle entre liberté divine et Création et liberté humaine et subcréation — avec la Création intelligible parce qu'étant œuvre du logos, et donc, par la subcréation, nous devenons [emphase]« les interlocuteurs de Dieu »[/emphase] ;
- toute la problématique du Marrissement et de la Guérison d'Arda : notre liberté a été blessée et a besoin d'être guérie.
Enfin, Rémi Brague de compléter son tableau en prenant deux exemples du domaine pré-humain pour illustrer la nature de la liberté :
[citation=Ibid., pp.107-109]La liberté comme libre croissance
La croissance libre de la plante nous place devant un très intéressant paradoxe. [...] Les plantes sont composées de substances terrestres ou aqueuses (les scientifiques modernes diraient solides ou liquides). En tant que telles, elles sont lourdes par nature. [...] Néanmoins, les plantes se développent vers le haut. Elles plongent leurs racines dans les profondeurs pour pouvoir puiser des matières nutritives dans l'humidité terrestre, mais aussi pour avoir une base solide afin de pouvoir s'élever de plus en plus haut vers le soleil. Cette croissance s’accompagne d’une capacité, voire la présuppose, à résister à la tendance des corps lourds d’atteindre la position la plus basse possible. [...] Or, ce qui est libre croissance pour l'arbre est une contrainte pour chaque partie du bois dont il est fait. La liberté apparaît déjà comme une façon pour les choses de résister aux tendances spontanées des éléments qui les composent. L'exemple de la croissance des végétaux nous montre que nous devons rabaisser, voire sacrifier, certaines dimensions de notre propre être afin de devenir ce que nous sommes vraiment.
[small][normal][L'auteur ajoute aussi un commentaire qui ne serait pas sans déplaire au professeur :[/normal] « Il y a une façon subalterne de regarder l’arbre et une façon éminente de le faire. La première le voit comme une masse de bois, voire comme un matériau de construction, la seconde perçoit en lui la vie. »[normal]][/normal][/small]
La liberté comme libre accès au Bien
Mon second exemple est le phénomène le plus humble pour lequel nous utilisons l'adjectif « libre », à savoir la « chute libre ». Nous pouvons en tirer des enseignements quant à notre propre liberté. Cela a été très clairement vu par Augustin, qui a repris l’image et l’a élevée à la dignité d’une pensée philosophique dans son célèbre « mon poids, c'est mon amour » (pondus meum amor meus). [...]
[small][normal][L'auteur précise que, si la théorie de la gravité que présuppose cette vision est à présent obsolète, elle peut toujours avoir un sens, non pas comme description de la réalité physique, mais comme métaphore élémentaire][/normal][/small]
Or, selon cette théorie, les corps élémentaires recherchent leur place naturelle. [...] Il en va ainsi parce qu’ils veulent arriver là où ils seront pleinement ce qu’ils sont — dans le vocabulaire technique d’Aristote : là où ils atteindront leur « entéléchie », leur complet accomplissement. Ainsi, ils atteignent leur propre bien. J'insiste sur l'adjectif « propre ». À Dieu ne plaise que cette liberté consiste à céder à la contrainte extérieure ou à la tentation intériorisée. La liberté est le déploiement de ce que nous sommes réellement et essentiellement, au cœur de notre être. Atteindre ce noyau n’est pas une tâche facile, mais au contraire, cela demande beaucoup de travail. [...]
L'idée la plus répandue selon laquelle la liberté se réalise par le choix ne suffit pas. La vraie liberté est un choix qui provient de tout notre être, et non d’une faculté qui pourrait soupeser deux options contradictoires et faire pencher la balance en faveur de l’une d'elles. [...] Avoir à choisir n’est pas la forme la plus pure de la liberté. La tentation est récurrente de conférer à l’option « mauvaise » la même dignité qu'à la « bonne ». Pire encore, l’idée que l'expérience du mal pourrait nous permettre de mieux connaître le bien et de le choisir avec plus de détermination. En fait, le mal nous aveugle à sa propre nature. La liberté est ce qui nous permet d'atteindre le Bien.[/citation]
Rémi Brague synthétise et rassemble, avec l'art de la concision et de la précision qui est le sien, tout ce que nous avons vu de la (vraie) liberté du subcréateur chez Tolkien :
- le sens de la liberté des Incarnés est leur accomplissement, inscrit dans leur nature ;
- la liberté est le moyen pour les créatures rationnelles d'atteindre le Bien ;
- le Bien est la finalité (la « cause finale ») de la liberté.
(autant de propositions interchangeables)
Enfin, n'oubliant pas le moindre détail de notre enquête, le Maître nous précise :
[citation=Ibid., p.108]Ici, nous pourrions peut-être rendre justice à une intuition de base du philosophe Henri Bergson : un acte libre est quelque chose de rare ; dans l’ensemble, nous nous mouvons en suivant de vieilles ornières et faisons ce à quoi nous sommes habitués. « Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste. »[/citation]
Nous renvoyant à l'inédit tolkienien qui précisait, nous l'avons vu, que [emphase]« les Eldar estimaient que n'étaient “libres” que les efforts de “volonté” qui étaient dirigés vers un but pleinement conscient (directed to a fully aware purpose) »[/emphase] (avec Gandalf donnant l'exemple d'une créature faisant pleinement usage de son libre arbitre).
[espacement]Yyr
[small]Devant Rémi Brague, je resterai toute ma vie un padawan — en plus, si vous connaissez son humour (et son goût immodéré pour le calembour), il a vraiment quelque chose de Yoda ;)[/small]
__________________________________________________
(*) Je donne ici en note de larges extraits de son introduction, car ils éclairent remarquablement :
[citation=Rémi Brague, Des vérités devenues folles, « introduction », pp.9-11]Le romancier, essayiste et homme d'esprit aux multiples facettes, G. K. Chesterton (décédé en 1936) définissait le monde dans lequel nous vivons, «le monde moderne», d’une phrase devenue célèbre, voire galvaudée, dans certains milieux. Selon Chesterton, le monde moderne est « saturé de vieilles vertus chrétiennes virant à la folie » [Orthodoxie 2010 (1908), Climats, Paris, p.50]. Permettez-moi de revenir sur cette définition.
Ce mot d’esprit est souvent repris sous une forme plus générale qui évoque non des « vertus » mais des « idées » ou des « vérités » [:] le libellé authentique mérite correction, car cette dernière formulation, plus générale, s'avère en dernière analyse plus profonde et plus vraie. Chesterton donne, tout de suite après, la cause de cette dérive vers la folie des vertus : « Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées les unes des autres et qu’elles errent indépendamment dans la solitude ». Mais il ne nous dit pas ce qu'est la folie — étant donné qu’il nous a fourni une réponse très sensée un peu avant dans le même livre : « Le fou est un homme qui a tout perdu sauf sa raison » [ibid., p.32]. Le monde moderne s’enorgueillit de se voir comme tout à fait rationnel. Il se pourrait qu’il se soit mis dans une situation aussi impossible que le pauvre gars décrit par Chesterton. Non en exaltant la raison, mais en agissant à l'encontre d’autres dimensions de l'expérience humaine, la privant ainsi du contexte qui lui donne tout son sens. [...]
J'aimerais à présent poser une question : est-il logique de parler de « vertus chrétiennes », de vertus que nous pouvons sérieusement qualifier avec l’adjectif « chrétiennes », c'est-à-dire de vertus censées être spécifiquement chrétiennes et que l’on ne trouverait pas ailleurs ? Je répondrai : Non.
Vingt ans plus tard, Chesterton a clairement nuancé sa formule trop hâtive et lui a donné une transcription de loin plus heureuse :
[espacement]
[espacement]
Selon Chesterton, et dans le sillage d’auteurs antérieurs tels qu'A. J. Balfour ou Charles Péguy, le monde moderne est fondamentalement parasitaire en ce qu’il exploite des idées prémodernes. On notera l’importante précision selon laquelle l’héritage médiéval incluait « bien sûr, de nombreuses vérités qui étaient connues de l'Antiquité païenne mais qui s'étaient cristallisées en chrétienté ». Le nonchalant « bien sûr » est loin d’aller de soi ou, du moins, d’être largement admis, car beaucoup mettent l'accent sur la rupture radicale entre les ères « païenne » et chrétienne. Le passage entre le monde ancien, et la vision qui lui était liée, et ce qui lui a succédé, période que l’on nomme habituellement « Moyen Âge », peut être dépeint suivant différentes nuances, parmi lesquelles la représentation moderne de la table rase permettant un nouveau départ à partir de zéro.
Quoi qu’il en soit, la thèse fondamentale tient bon — à savoir, que le monde moderne ne conserve pas indemne le capital sur lequel il vit, mais l’altère. Car il tord chacun des éléments qu’il emprunte aux mondes antérieurs dans le but de le faire servir ses propres buts.[/citation]
[citation=Ibid., pp.11-16]• Trois idées devenues folles [...]
1. L'idée de création par un Dieu de raison sous-tend l'hypothèse que l'univers matériel peut être compris par les êtres humains. Mais la pensée moderne supprime la référence à un Créateur et coupe le lien entre la raison que l’on suppose présente dans les choses et la raison qui gouverne, ou du moins devrait gouverner, nos actes. Ce déchirement du tissu de la rationalité produit ce que j’appellerai, si vous m'autorisez ce jeu de mots, un logos low cost. Il favorise le retour d’une sorte de sensibilité gnostique. Nous sommes des étrangers dans ce monde ; notre raison n’est pas de même espèce que la raison qui imprègne l’univers matériel. [...]
2. L'idée de providence a été reprise par la pensée moderne, mais « sécularisée » et déformée. L'homme de l'omnibus de Clapham continue de croire au progrès et, bien qu’il doive admettre ses échecs, il est surpris et indigné lorsque les choses tournent mal. Nous croyons, plus ou moins, que nous pouvons faire ce que nous voulons, suivre toutes nos passades, et que l'humanité trouvera une voie pour échapper à long terme aux conséquences désastreuses des politiques que nous suivons. [...]
3. L'idée de réclamer la clémence pour ses fautes et de demander pardon a été conservée, elle est même omniprésente dans nos pays européens. Nous vivons encore dans une « culture de la culpabilité » (Ruth Benedict). On dirait même que nous assistons à un retour des grandes processions de flagellants contemporaines de la peste noire, à la différence près que nous préférons flageller nos ancêtres plutôt que nous-mêmes. En tout cas, il n’y a plus de lien entre le repentir et l’espoir d’être pardonné. Nous obtenons ainsi une sorte de sacrement pervers de confession privé d’absolution. [...]
• Le projet
Le monde moderne interprète les idées qu’il corrompt selon une tonalité particulière, ce que j'ai tenté ailleurs de décrire comme étant le projet de la modernité, ou plutôt la modernité en tant que projet, à l'opposé de ce que j'ai appelé une tâche. Un projet est quelque chose que nous décidons d’entreprendre, alors qu’une tâche nous est confiée par une puissance supérieure : la nature, à la manière païenne, Dieu, à la manière biblique.
Supposons, à présent, que le monde moderne tire ses fondements d’un projet voué à long terme à échouer. Cela par manque de légitimité : le but de cette entreprise, depuis le coup de clairon de Francis Bacon, est d’apporter aux êtres humains beaucoup de bonnes choses, telles que la santé, la connaissance, la liberté, la paix, l'abondance. [...] Mais il y a un hic : la vision moderne du monde reste incapable de nous fournir une explication rationnelle des raisons pour lesquelles il est bon qu’il y ait des êtres humains pour jouir de ces bonnes choses [cf. Brague, Les Ancres dans le ciel : l'infrastructure métaphysique, Seuil, Paris, 2011]. [...] en particulier, qu’en est-il des vertus ou des idées — ou plutôt des vérités — qu’il a menées à la folie ? La thèse que je formule est qu’elles doivent être sauvées de la camisole de force, libérées de l’asile de fous et qu’elles doivent retrouver leur santé mentale et leur dignité — une dignité qui est prémoderne par nature, c'est-à-dire enracinée dans la vision du monde ancienne et médiévale.
• Retour au Moyen Âge ?
J'ai émis, ailleurs, la thèse assez provocatrice que ce dont nous avions besoin était un nouveau Moyen Âge [Cf. Brague, Le Propre de l'homme : sur une légitimité menacée, Flammarion, Paris, 2015 (2013), pp.186 s.]. Ce que je voulais dire par là n’a bien entendu rien à voir avec l'image complètement négative d’« âge des ténèbres », car cette image provient elle-même de la guerre de propagande menée par le projet moderne en quête de sa propre légitimité et luttant, pour elle, contre un épouvantail [Cf. Brague, Au moyen du Moyen Âge : philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Flammarion, Paris, 2008 (2006), pp.58-61]. L'ère médiévale, telle que la recherche historique nous permet de mieux la connaître, a été une période durant laquelle richesse et misère, innovation et conservation, lumière et obscurcissement, bonheur et détresse étaient inextricablement mêlés. Soit dit en passant, c’est là une caractéristique partagée par toutes les périodes que nous connaissons au cours de l’histoire, y compris par celle dans laquelle nous devons vivre aujourd’hui. [...]
La fable antique des deux besaces que nous portons, l’une sur la poitrine et l’autre sur le dos, a bien saisi le problème [Ésope, fable n°303]. Il nous est facile de remarquer assez clairement la stupidité des gens qui nous ont précédés, alors que nos défauts, qui nous restent inconnus, pourraient bien faire de nous la risée des générations à venir. [...] Je voudrais plutôt renverser la perspective et plaider pour une sorte de retour à une sorte de Moyen Âge. J'ai pris la précaution de dire à deux reprises « une sorte de », afin d'éviter les malentendus et les caricatures.
[...] L’intention de cet ouvrage est celle-ci : sauver les vertus, les idées ou les vérités que le projet moderne a conduites à la folie, en retrouvant la forme prémoderne de ces bonnes choses. Ce qui me pousse à me lancer dans cette entreprise n’est pas un goût d’antiquaire pour le passé, encore moins un esprit nostalgique ou réactionnaire. Laissons les morts enterrer les morts. Au lieu de préparer ce retour nécessaire par nostalgie du passé, je le fais, tout au contraire, parce que je suppose que la forme prémoderne de certaines idées fondamentales pourrait s'avérer plus stable que leur perversion moderne, donc plus riche d’avenir et mieux à même de nourrir notre espérance.[/citation]
[séparation]
R. Brague : la liberté comme accès au Bien
Troisième et dernière récente lecture : Rémi Brague, Des vérité devenues folles : la sagesse du moyen âge au secours des temps modernes, Salvator, 2019.
Dans cet ouvrage, qui rassemble 9 conférences prononcées au cours de la dernière décennie, le spécialiste du moyen âge reprend et développe la thèse chestertonienne d'après laquelle le monde moderne ne peut faire que s'emparer d'idées antécédentes tout en étant incapable de les faire vivre. [small](*)[/small]
Parmi ces idées devenues folles, celle de la liberté, traitée dans son cinquième chapitre, « Liberté et création » (pp.93-109).
Voici ce qu'il en dit dans l'introduction générale de l'ouvrage :
[citation=Rémi Brague, Des vérité devenues folles, p.17]Quant aux idées, vertus ou vérités que j'envisage de relever [...], il me faut d’abord exposer leur généalogie, tout particulièrement en ce qui concerne les biens de l'esprit que l’on considère généralement comme des inventions modernes ou comme ayant dû attendre l’époque moderne pour trouver les conditions de leur épanouissement. Je montrerai que nous aurions une meilleure vision de leur noblesse en retrouvant leurs racines dans l’origine véritable de la culture occidentale, non seulement « Athènes » mais aussi « Jérusalem » : tant la nature (chapitre 4) que la liberté (chapitre 5) s’enracinent dans la Bible hébraïque. Non que leurs concepts s’y trouvent en tant que tels, puisque ces outils ont été forgés par la seule philosophie grecque. Néanmoins, la conception biblique les met en jeu sous une forme narrative.[/citation]
Et voici quelques extraits de son introduction de la question au début du chapitre qui lui est consacré :
[citation=Ibid., pp.94-95]Lorsque nous étions de jeunes enfants, nous lancions à la figure de nos parents ou de nos enseignants des : « Je ferai ce que je veux ! » À présent, dégrisés, nous nous rendons compte qu’il s'agissait d'un défi de taille... [...]
En France, comme dans d’autres pays tels que l'Espagne, lorsqu'un taxi est disponible et recherche un client, il porte une sorte de signal sur lequel est indiqué « libre ». Pour beaucoup de nos contemporains, « être libre » c’est l’être à la manière dont le taxi est « libre ». Cela signifie qu’il est vide, qu’il ne va nulle part en particulier, et qu'il peut être emprunté et hélé par quiconque est en mesure de payer. Cette même ambiguïté se retrouve, non seulement dans le cas du concept fixe de liberté, mais aussi dans celui de la notion dynamique de « libération ». Prenons l’expression « libération de la sexualité », supposée résumer l'évolution des mœurs en Occident, notamment dans les années soixante. Quand je l’entends, je ne peux m'empêcher de penser immédiatement à la « libération » de l'énergie nucléaire et à ses conséquences, qu’elles soient positives ou négatives. [...]
Dans le domaine politique, [...] nos institutions [...] sont le plus souvent [...] comprises comme des systèmes permettant à chacun de donner libre cours à ses passions, ce qui équivaut à s'assurer la liberté d’être esclave. [...] le principe directeur de nos sociétés : permettre à chaque individu de vivre le genre de vie dans lequel il n’offrira aucune résistance à ce qui le pousse vers n'importe quelque caprice que ce soit.
Ce que nous confondons avec la liberté, dans ces situations, c’est une flexibilité complète, un abandon total à ce qui nous gouverne, de sorte que nous ne ressentons aucune réticence à céder. Spinoza avait déjà démasqué une telle liberté factice en disant que l’ivrogne pensait qu’il était libre de boire, le moulin à paroles pensait qu’il était libre de bavarder, et ainsi de suite [...].[/citation]
On retrouve ici ce que nous avons vu, dans le Conte d'Arda, quand la liberté est détachée de son principe subcréateur, là où il s'agirait d'être libre à l'égard du bien : pour paraphraser Rémi Brague, il s'agit de la liberté d'être esclave de l'Anneau.
L'auteur revient alors aux fondements de l'idée occidentale de la liberté, et en particulier à la Bible : [emphase]« L'idée nouvelle et fondamentale qu'elle introduit est l'idée d'un nouveau commencement radical »[/emphase]. Il en donne trois exemples. D'abord [emphase]« le nouveau commencement tout court, le nouveau commencement dans l'être, c'est-à-dire l'idée de la création »[/emphase]. Ensuite [emphase]« autre nouveau commencement, plus accessible à la mémoire humaine, à savoir la création d'un peuple »[/emphase] (à partir et à rebours duquel, dans le développement intellectuel de la vision biblique du monde, l'idée d'une création du monde a probablement été acquise) et, au niveau de l'individu, celui de [emphase]« la liberté en tant que spontanéité et créativité »[/emphase]. Enfin, [emphase]« dans la vie morale, un nouveau commencement est apporté par le pardon »[/emphase]. Pour l'auteur, [emphase]« nous sommes confrontés à trois idées — création, liberté et pardon — qui constituent une sorte d'ensemble d'anneaux borroméens. Je me demande si la liberté est, d'une part, intellectuellement pensable sans l'idée de création et, d'autre part, vivable pour l'être humain sans l'idée du pardon »[/emphase] (ibid., pp.99-102).
L'auteur étudie alors le lien entre ces trois anneaux, c'est-à-dire le lien de celui de la liberté à celui de la création et à celui du pardon (qui est aussi une re-création) :
[citation=Ibid., pp.102-105]Liberté et création
La foi en la création rend la liberté compréhensible comme liberté pour le bien. En dépit des catastrophes naturelles et des crimes humains possibles, le monde est l'œuvre d'un Dieu bienveillant [...]. Son objectif ultime est le même que le nôtre. Par conséquent, notre lutte pour le bien n'est pas l'affaire d'un naufragé, seul sur un radeau de sens improvisé flottant sur un océan de non-sens. Cela correspond à la tendance globale du monde, pris à son niveau le plus profond envers et contre toutes les apparences. [...]
[normal][small][Cf. le parallèle avec HoMe X, p.379 : [emphase]« ce monde [qui] a des fondations qui sont bonnes, et [qui] tend par nature au bien »[/emphase].][/small][/normal]
Si nous imaginons Dieu, par analogie [avec nous-mêmes], comme un être rationnel, [...] nous trouverons en nous un équivalent de l'acte créateur dont nous supposons la présence en lui. Cet équivalent est notre capacité à initier une série de causes par une décision de notre liberté. La liberté est l'équivalent pour l'homme de l'idée de la création par Dieu. Chaque acte libre est une sorte de création à plus petite échelle. [...] Ce n'est ni un désir aveugle ni un caprice, mais une volonté bienveillante, raisonnable, imprégnée de sagesse et de logos, qui nous a mis au monde, et avec nous tout ce qui a conduis à notre existence [...]. Nous deviendrons, littéralement, les interlocuteurs de Dieu.
Création et pardon
L'expérience chrétienne fondamentale est que nous ne faisons pas ce que nous voulons et ne voulons pas ce que nous faisons. Du point de vue de l'historien des idées, c’est une pensée nouvelle qui a vu le jour chez Augustin. Mais les Pères latins mettent l’accent sur la faiblesse de la volonté, dans le sillage de la lamentation de Paul : « La volonté est présente en moi ; mais comment faire ce qui est bien, je ne le trouve pas » (Romains 7,14-25 ; citation verset 18, ma traduction). On trouve un avant-goût de cette expérience chez les païens comme chez les Juifs: chez les païens comme Ovide, Sénèque ou Épictète ; chez les Juifs, dans un texte de la bibliothèque de Qumran. D’un autre côté, on ne trouve pas de concept clair de la liberté de vouloir dans l’Antiquité préchrétienne. Les mots que nous traduisons par « liberté » — eleutheria, en grec ; libertas, en latin ; comme, d’ailleurs, herụ̄t, en hébreu, et, plus tard, ḥurriya, en arabe — désignent tous le statut social de celui qui n’est pas esclave, et rien de plus.
Cette nouvelle vision chrétienne de la liberté est en quelque sorte complexe. Une religion plus simple, comme l'islam, insiste sur le fait que l'homme est l’esclave de Dieu. Dans la langue arabe courante, les êtres humains sont appelés « les esclaves » (al-‘ibād). En outre, certains juristes affirment que l'objectif de la loi, ou du moins de certains de ses commandements, est « le simple asservissement » (ta ‘abbud maḥḍ) de l'homme. Certes, la miséricorde de Dieu est invoquée dans les sources islamiques et rappelée avec insistance à l'esprit du musulman pieux dans la vie quotidienne. Mais cette miséricorde consiste simplement en la volonté de Dieu de ne pas prendre en compte les péchés et de laver les taches qu’ils laissent derrière eux. La nature originelle de l’homme (fitra) — lequel, soit dit en passant, est censé être essentiellement et éternellement soumis à Dieu, muslim en arabe (Coran 7,172) — reste inaltérée.
Le christianisme est plus compliqué. Il prend au sérieux la liberté de l’homme. Il prend le péché — soit la décision implicite de l'homme de vivre éloigné de Dieu — avec le plus grand sérieux et le respecte. Il se montre donc quelque peu pessimiste, puisqu'il admet que la liberté humaine a été blessée au point de perdre sa capacité de faire le bien qu’elle reconnaît et approuve, et même dont elle rêve, et que la liberté est maintenant trop faible pour désirer réellement ce bien, et encore moins pour le provoquer. Par conséquent, le Dieu des chrétiens a dû monter une opération délicate — que les théologiens nomment « économie du salut » — pour que l’homme devienne capable de guérir sa liberté boiteuse.[/citation]
Où l'on retrouve :
- le double parallèle entre liberté divine et Création et liberté humaine et subcréation — avec la Création intelligible parce qu'étant œuvre du logos, et donc, par la subcréation, nous devenons [emphase]« les interlocuteurs de Dieu »[/emphase] ;
- toute la problématique du Marrissement et de la Guérison d'Arda : notre liberté a été blessée et a besoin d'être guérie.
Enfin, Rémi Brague de compléter son tableau en prenant deux exemples du domaine pré-humain pour illustrer la nature de la liberté :
[citation=Ibid., pp.107-109]La liberté comme libre croissance
La croissance libre de la plante nous place devant un très intéressant paradoxe. [...] Les plantes sont composées de substances terrestres ou aqueuses (les scientifiques modernes diraient solides ou liquides). En tant que telles, elles sont lourdes par nature. [...] Néanmoins, les plantes se développent vers le haut. Elles plongent leurs racines dans les profondeurs pour pouvoir puiser des matières nutritives dans l'humidité terrestre, mais aussi pour avoir une base solide afin de pouvoir s'élever de plus en plus haut vers le soleil. Cette croissance s’accompagne d’une capacité, voire la présuppose, à résister à la tendance des corps lourds d’atteindre la position la plus basse possible. [...] Or, ce qui est libre croissance pour l'arbre est une contrainte pour chaque partie du bois dont il est fait. La liberté apparaît déjà comme une façon pour les choses de résister aux tendances spontanées des éléments qui les composent. L'exemple de la croissance des végétaux nous montre que nous devons rabaisser, voire sacrifier, certaines dimensions de notre propre être afin de devenir ce que nous sommes vraiment.
[small][normal][L'auteur ajoute aussi un commentaire qui ne serait pas sans déplaire au professeur :[/normal] « Il y a une façon subalterne de regarder l’arbre et une façon éminente de le faire. La première le voit comme une masse de bois, voire comme un matériau de construction, la seconde perçoit en lui la vie. »[normal]][/normal][/small]
La liberté comme libre accès au Bien
Mon second exemple est le phénomène le plus humble pour lequel nous utilisons l'adjectif « libre », à savoir la « chute libre ». Nous pouvons en tirer des enseignements quant à notre propre liberté. Cela a été très clairement vu par Augustin, qui a repris l’image et l’a élevée à la dignité d’une pensée philosophique dans son célèbre « mon poids, c'est mon amour » (pondus meum amor meus). [...]
[small][normal][L'auteur précise que, si la théorie de la gravité que présuppose cette vision est à présent obsolète, elle peut toujours avoir un sens, non pas comme description de la réalité physique, mais comme métaphore élémentaire][/normal][/small]
Or, selon cette théorie, les corps élémentaires recherchent leur place naturelle. [...] Il en va ainsi parce qu’ils veulent arriver là où ils seront pleinement ce qu’ils sont — dans le vocabulaire technique d’Aristote : là où ils atteindront leur « entéléchie », leur complet accomplissement. Ainsi, ils atteignent leur propre bien. J'insiste sur l'adjectif « propre ». À Dieu ne plaise que cette liberté consiste à céder à la contrainte extérieure ou à la tentation intériorisée. La liberté est le déploiement de ce que nous sommes réellement et essentiellement, au cœur de notre être. Atteindre ce noyau n’est pas une tâche facile, mais au contraire, cela demande beaucoup de travail. [...]
L'idée la plus répandue selon laquelle la liberté se réalise par le choix ne suffit pas. La vraie liberté est un choix qui provient de tout notre être, et non d’une faculté qui pourrait soupeser deux options contradictoires et faire pencher la balance en faveur de l’une d'elles. [...] Avoir à choisir n’est pas la forme la plus pure de la liberté. La tentation est récurrente de conférer à l’option « mauvaise » la même dignité qu'à la « bonne ». Pire encore, l’idée que l'expérience du mal pourrait nous permettre de mieux connaître le bien et de le choisir avec plus de détermination. En fait, le mal nous aveugle à sa propre nature. La liberté est ce qui nous permet d'atteindre le Bien.[/citation]
Rémi Brague synthétise et rassemble, avec l'art de la concision et de la précision qui est le sien, tout ce que nous avons vu de la (vraie) liberté du subcréateur chez Tolkien :
- le sens de la liberté des Incarnés est leur accomplissement, inscrit dans leur nature ;
- la liberté est le moyen pour les créatures rationnelles d'atteindre le Bien ;
- le Bien est la finalité (la « cause finale ») de la liberté.
(autant de propositions interchangeables)
Enfin, n'oubliant pas le moindre détail de notre enquête, le Maître nous précise :
[citation=Ibid., p.108]Ici, nous pourrions peut-être rendre justice à une intuition de base du philosophe Henri Bergson : un acte libre est quelque chose de rare ; dans l’ensemble, nous nous mouvons en suivant de vieilles ornières et faisons ce à quoi nous sommes habitués. « Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste. »[/citation]
Nous renvoyant à l'inédit tolkienien qui précisait, nous l'avons vu, que [emphase]« les Eldar estimaient que n'étaient “libres” que les efforts de “volonté” qui étaient dirigés vers un but pleinement conscient (directed to a fully aware purpose) »[/emphase] (avec Gandalf donnant l'exemple d'une créature faisant pleinement usage de son libre arbitre).
[espacement]Yyr
[small]Devant Rémi Brague, je resterai toute ma vie un padawan — en plus, si vous connaissez son humour (et son goût immodéré pour le calembour), il a vraiment quelque chose de Yoda ;)[/small]
__________________________________________________
(*) Je donne ici en note de larges extraits de son introduction, car ils éclairent remarquablement :
- à la fois la réflexion de Chesterton (que nous avons régulièrement évoquée sur JRRVF, sans nous y arrêter plus que ça) :
[citation=Rémi Brague, Des vérités devenues folles, « introduction », pp.9-11]Le romancier, essayiste et homme d'esprit aux multiples facettes, G. K. Chesterton (décédé en 1936) définissait le monde dans lequel nous vivons, «le monde moderne», d’une phrase devenue célèbre, voire galvaudée, dans certains milieux. Selon Chesterton, le monde moderne est « saturé de vieilles vertus chrétiennes virant à la folie » [Orthodoxie 2010 (1908), Climats, Paris, p.50]. Permettez-moi de revenir sur cette définition.
Ce mot d’esprit est souvent repris sous une forme plus générale qui évoque non des « vertus » mais des « idées » ou des « vérités » [:] le libellé authentique mérite correction, car cette dernière formulation, plus générale, s'avère en dernière analyse plus profonde et plus vraie. Chesterton donne, tout de suite après, la cause de cette dérive vers la folie des vertus : « Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées les unes des autres et qu’elles errent indépendamment dans la solitude ». Mais il ne nous dit pas ce qu'est la folie — étant donné qu’il nous a fourni une réponse très sensée un peu avant dans le même livre : « Le fou est un homme qui a tout perdu sauf sa raison » [ibid., p.32]. Le monde moderne s’enorgueillit de se voir comme tout à fait rationnel. Il se pourrait qu’il se soit mis dans une situation aussi impossible que le pauvre gars décrit par Chesterton. Non en exaltant la raison, mais en agissant à l'encontre d’autres dimensions de l'expérience humaine, la privant ainsi du contexte qui lui donne tout son sens. [...]
J'aimerais à présent poser une question : est-il logique de parler de « vertus chrétiennes », de vertus que nous pouvons sérieusement qualifier avec l’adjectif « chrétiennes », c'est-à-dire de vertus censées être spécifiquement chrétiennes et que l’on ne trouverait pas ailleurs ? Je répondrai : Non.
Vingt ans plus tard, Chesterton a clairement nuancé sa formule trop hâtive et lui a donné une transcription de loin plus heureuse :
[espacement]
Le fait en question est le suivant : le monde moderne — ainsi que les mouvements modernes — vit sur son capital catholique. Il puise et épuise les vérités qui sont encore présentes de par le monde dans le vieux trésor de la chrétienté ; y compris, bien entendu, les nombreuses vérités connues de l'Antiquité païenne et cristallisées dans la chrétienté. Mais le monde moderne ne déclenche pas vraiment de nouveaux enthousiasmes qui lui soient propres. La nouveauté est une affaire de noms et de marques, comme dans la publicité moderne ; à tout autre égard ou presque, la nouveauté est simplement négative. Le monde moderne ne peut pas faire démarrer des choses nouvelles qu’il serait susceptible de porter très loin dans l'avenir. Au contraire, il s'empare de vieilles choses qu’il est absolument incapable de prolonger. Voici les deux traits marquants de nos idéaux moraux modernes. Tout d’abord, ils sont empruntés ou arrachés des mains de l'Antiquité ou du Moyen Âge. Ensuite, ils se fanent très vite dans les mains des Modernes.
[« L’humanisme est-il une religion ? », dans La Chose. Pourquoi je suis catholique, Climats, Paris, 2015, pp.30-31]
[espacement]
Selon Chesterton, et dans le sillage d’auteurs antérieurs tels qu'A. J. Balfour ou Charles Péguy, le monde moderne est fondamentalement parasitaire en ce qu’il exploite des idées prémodernes. On notera l’importante précision selon laquelle l’héritage médiéval incluait « bien sûr, de nombreuses vérités qui étaient connues de l'Antiquité païenne mais qui s'étaient cristallisées en chrétienté ». Le nonchalant « bien sûr » est loin d’aller de soi ou, du moins, d’être largement admis, car beaucoup mettent l'accent sur la rupture radicale entre les ères « païenne » et chrétienne. Le passage entre le monde ancien, et la vision qui lui était liée, et ce qui lui a succédé, période que l’on nomme habituellement « Moyen Âge », peut être dépeint suivant différentes nuances, parmi lesquelles la représentation moderne de la table rase permettant un nouveau départ à partir de zéro.
Quoi qu’il en soit, la thèse fondamentale tient bon — à savoir, que le monde moderne ne conserve pas indemne le capital sur lequel il vit, mais l’altère. Car il tord chacun des éléments qu’il emprunte aux mondes antérieurs dans le but de le faire servir ses propres buts.[/citation]
- et la propre démarche de Rémi Brague (que nous n'avons que très peu croisé jusqu'ici, alors que la proximité spirituelle avec Tolkien est des plus étroites) :
[citation=Ibid., pp.11-16]• Trois idées devenues folles [...]
1. L'idée de création par un Dieu de raison sous-tend l'hypothèse que l'univers matériel peut être compris par les êtres humains. Mais la pensée moderne supprime la référence à un Créateur et coupe le lien entre la raison que l’on suppose présente dans les choses et la raison qui gouverne, ou du moins devrait gouverner, nos actes. Ce déchirement du tissu de la rationalité produit ce que j’appellerai, si vous m'autorisez ce jeu de mots, un logos low cost. Il favorise le retour d’une sorte de sensibilité gnostique. Nous sommes des étrangers dans ce monde ; notre raison n’est pas de même espèce que la raison qui imprègne l’univers matériel. [...]
2. L'idée de providence a été reprise par la pensée moderne, mais « sécularisée » et déformée. L'homme de l'omnibus de Clapham continue de croire au progrès et, bien qu’il doive admettre ses échecs, il est surpris et indigné lorsque les choses tournent mal. Nous croyons, plus ou moins, que nous pouvons faire ce que nous voulons, suivre toutes nos passades, et que l'humanité trouvera une voie pour échapper à long terme aux conséquences désastreuses des politiques que nous suivons. [...]
3. L'idée de réclamer la clémence pour ses fautes et de demander pardon a été conservée, elle est même omniprésente dans nos pays européens. Nous vivons encore dans une « culture de la culpabilité » (Ruth Benedict). On dirait même que nous assistons à un retour des grandes processions de flagellants contemporaines de la peste noire, à la différence près que nous préférons flageller nos ancêtres plutôt que nous-mêmes. En tout cas, il n’y a plus de lien entre le repentir et l’espoir d’être pardonné. Nous obtenons ainsi une sorte de sacrement pervers de confession privé d’absolution. [...]
• Le projet
Le monde moderne interprète les idées qu’il corrompt selon une tonalité particulière, ce que j'ai tenté ailleurs de décrire comme étant le projet de la modernité, ou plutôt la modernité en tant que projet, à l'opposé de ce que j'ai appelé une tâche. Un projet est quelque chose que nous décidons d’entreprendre, alors qu’une tâche nous est confiée par une puissance supérieure : la nature, à la manière païenne, Dieu, à la manière biblique.
Supposons, à présent, que le monde moderne tire ses fondements d’un projet voué à long terme à échouer. Cela par manque de légitimité : le but de cette entreprise, depuis le coup de clairon de Francis Bacon, est d’apporter aux êtres humains beaucoup de bonnes choses, telles que la santé, la connaissance, la liberté, la paix, l'abondance. [...] Mais il y a un hic : la vision moderne du monde reste incapable de nous fournir une explication rationnelle des raisons pour lesquelles il est bon qu’il y ait des êtres humains pour jouir de ces bonnes choses [cf. Brague, Les Ancres dans le ciel : l'infrastructure métaphysique, Seuil, Paris, 2011]. [...] en particulier, qu’en est-il des vertus ou des idées — ou plutôt des vérités — qu’il a menées à la folie ? La thèse que je formule est qu’elles doivent être sauvées de la camisole de force, libérées de l’asile de fous et qu’elles doivent retrouver leur santé mentale et leur dignité — une dignité qui est prémoderne par nature, c'est-à-dire enracinée dans la vision du monde ancienne et médiévale.
• Retour au Moyen Âge ?
J'ai émis, ailleurs, la thèse assez provocatrice que ce dont nous avions besoin était un nouveau Moyen Âge [Cf. Brague, Le Propre de l'homme : sur une légitimité menacée, Flammarion, Paris, 2015 (2013), pp.186 s.]. Ce que je voulais dire par là n’a bien entendu rien à voir avec l'image complètement négative d’« âge des ténèbres », car cette image provient elle-même de la guerre de propagande menée par le projet moderne en quête de sa propre légitimité et luttant, pour elle, contre un épouvantail [Cf. Brague, Au moyen du Moyen Âge : philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Flammarion, Paris, 2008 (2006), pp.58-61]. L'ère médiévale, telle que la recherche historique nous permet de mieux la connaître, a été une période durant laquelle richesse et misère, innovation et conservation, lumière et obscurcissement, bonheur et détresse étaient inextricablement mêlés. Soit dit en passant, c’est là une caractéristique partagée par toutes les périodes que nous connaissons au cours de l’histoire, y compris par celle dans laquelle nous devons vivre aujourd’hui. [...]
La fable antique des deux besaces que nous portons, l’une sur la poitrine et l’autre sur le dos, a bien saisi le problème [Ésope, fable n°303]. Il nous est facile de remarquer assez clairement la stupidité des gens qui nous ont précédés, alors que nos défauts, qui nous restent inconnus, pourraient bien faire de nous la risée des générations à venir. [...] Je voudrais plutôt renverser la perspective et plaider pour une sorte de retour à une sorte de Moyen Âge. J'ai pris la précaution de dire à deux reprises « une sorte de », afin d'éviter les malentendus et les caricatures.
[...] L’intention de cet ouvrage est celle-ci : sauver les vertus, les idées ou les vérités que le projet moderne a conduites à la folie, en retrouvant la forme prémoderne de ces bonnes choses. Ce qui me pousse à me lancer dans cette entreprise n’est pas un goût d’antiquaire pour le passé, encore moins un esprit nostalgique ou réactionnaire. Laissons les morts enterrer les morts. Au lieu de préparer ce retour nécessaire par nostalgie du passé, je le fais, tout au contraire, parce que je suppose que la forme prémoderne de certaines idées fondamentales pourrait s'avérer plus stable que leur perversion moderne, donc plus riche d’avenir et mieux à même de nourrir notre espérance.[/citation]

