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De la crème jaune et des rayons de miel ...
#71
Merci beaucoup pour ta réponse détaillée, Sosryko, et merci aussi à Yyr et Silmo pour leurs propres remarques.

En ce qui concerne les voyages potentiels de Tom Bombadil, j'avoue que je ne pensais pas du tout à des voyages en terres du Harad ou à Númenor, dans un contexte qui me semblerait déjà trop tardif (qu'il s'agisse du Deuxième Âge ou du Troisième), mais plutôt à une éventuelle connaissance que Tom, au Premier Âge, aurait pu avoir du Beleriand avant sa submersion, dans la mesure où cela pourrait compatible avec une exploration d'un contexte naturel que l'on peut imaginer assez proche de l'Eriador (il y a eu une certaine continuité territoriale) , la connaissance qu'avaient de lui les Hommes du Nord (supposés apparentés au Peuple de Hador) et les Nains, et la connaissance que Tom a eu lui-même des Elfes du Premier Âge. Je ne sais pas jusqu'à quel point on pourrait pousser cette hypothèse, et je ne tiens pas à forcer l'interprétation des textes, mais je me demande simplement ce qui peut relever à la fois du possible et du vraisemblable. Tom a-t-il pu aller dans des terres longtemps relativement proches de l'Eriador (ou du moins dans son « prolongement » vers l'Ouest, comme le rappellent certains amusements cartographiques du Dragon Didier) mais disparues au Troisième Âge ?

Le fait que Tom connaisse les Ents renvoie sans doute au fait qu'à une époque, effectivement, si je me souviens bien, la forêt de Fangorn et la Vieille Forêt ont correspondu à une seule et même vaste forêt couvrant l'Eriador. Mais au-delà ? Y-a-t-il pu y avoir une certaine continuité sylvestre avec le Beleriand, par exemple, rendant envisageable quelque pérégrination de Tom de ce côté-là (jusqu'à la grande étendue forestière de Taur-im-Duinath à l'Ouest, voire jusqu'à la forêt de Brethil, au Nord-Ouest) ?

sosryko Wrote:...on pourrait douter de l'existence [de la rencontre de Tom avec Baie d'Or] si Frodo et ses compagnons ne l'avaient rencontrée. Eux-mêmes n'en évoquent jamais le souvenir par la suite, sinon Frodo dans sa rédaction du Livre Rouge : si on juge du caractère mystérieux d'un sujet au regard du peu qu'on en connaît, Baie d'Or est un plus grand mystère que Tom lui-même. Elle apparaît aussi dans le poème hobbit des «Aventures» ainsi que dans «Once Upon a time», mais on doit les supposer postérieurs à (et possiblement inspirés par) la rencontre avec Frodo et ses compagnons (dans le cas inverse, si les poèmes leur avaient été déjà connus, ils n'auraient pas été surpris de rencontrer Tom et Baie d'Or).
Ceci ne permet pas pour autant de fixer une date à la rencontre de Tom et Baie d'Or, qui peut être antérieure au 3e Âge.

Je suis d'accord avec toi, Sosryko, en particulier pour dire que Baie d'Or est peut-être en effet un plus grand mystère que Tom Bombadil. Et il est vrai également que l'on ne pas exclure que les poèmes qui parlent d'elle, non seulement soit postérieurs au témoignage supposé direct des Hobbits, mais aussi seulement possiblement inspirés par ledit témoignage. On est ici véritablement, à l'intérieur même de la subcréation, aux frontières du mythe, si j'ose dire, un peu comme avec la figure d'Atali dans la nouvelle La Fille du Géant du Gel, chez Robert E. Howard...

sosryko Wrote:Tom , quoique «sans père», reconnaît l'autorité des Puissances d'Arda (cf. Pour la gloire de ce monde, p. 53), et donc l'autorité du Père de tout. On peut toujours douter que Tom n'est pas un être créé par Ilúvatar, mais à part pour suggérer que Tom est Ilúvatar lui-même (ce que contredit sa soumission aux Valar ou la connaissance que Glorfindel a de lui), je ne vois pas en quoi cela ferait sens avec son autorité sur une région spécifique de cette création et son histoire liée à cette même région, que ce soit pour le commencement comme pour la fin, selon les paroles de Glorfindel :
[citation=LotR, II.2]I think that in the end, if all else is conquered, Bombadil will fall, Last as he was First; and then Night will come[/citation]

Ce que tu identifies dans ton essai comme une reconnaissance de l'autorité des Puissances d'Arda par Tom (SdA, I, 8) est assez subtil : je ne sais pas si une orientation à l'Ouest de Tom renvoie particulièrement à une demande du pouvoir de relever les Hobbits de leur sommeil de mort, ou à un « simple » relèvement par Tom lui-même des Hobbits. Tom peut se réclamer d'un horizon spirituel occidental vers lequel est censé tendre la Terre du Milieu, mais a-t-il besoin de demander un pouvoir ? Je ne suis pas sûr que l'on puisse répondre à cette question, faute d'identification claire de ce qu'est Tom Bombadil.

De mon point de vue, la part de doute ne consiste pas vraiment à envisager Tom comme étant Ilúvatar, a fortiori dans la mesure où les textes ne plaident effectivement guère en ce sens. Par contre, le fait que Tom soit considéré comme « sans père » peut en fait renvoyer aux limites de la subcréation, sur un plan externe comme interne.

D'un point de vue externe à la subcréation, même si selon moi, comme je l'ai déjà écrit ailleurs, le Royaume de Faërie ne subsume pas au (ou sous) un « mythe vrai » renvoyant à la foi religieuse, dans la mesure où l'écrivain entend traiter d'un monde secondaire monothéiste (l'auteur a été clair sur ce point : [emphase]« Ce monde est monothéiste, avec une « théologie naturelle » (It is a monotheistic world of ‘natural theology’) »[/emphase] [Lettres, 165, lettre à la Houghton Mifflin Company, 1955]), la question est réglée par la volonté de Tolkien : Ilúvatar est bien le « Père de tout », Tom apparaissant dès lors simplement comme étant créé dès la naissance d'Arda, et en ce sens, je suis d'accord avec Yyr pour dire que « le titre de [emphase]« Sans père »[/emphase], le fait qu'il soit sans généalogie « humaine », ne signifie pas « incréé ». »

D'un point de vue interne à la subcréation, c'est un peu différent, du moins sur un plan factuel de transmission du récit : l'histoire d'Arda n'est censée nous être connue que par le Livre Rouge et plus largement par des sources relevant de ce que Philippe Garnier a appelé les traditions textuelles des Jours anciens. Si on joue le jeu de la fiction, le qualificatif de [emphase]« Sans père »[/emphase] peut renvoyer, d'un point de vue interne, à une perception mythique ne relevant pas forcément du monothéisme voulue explicitement d'un point de vue externe. Quelle valeur accorder à ce qualificatif si tout le monde, sans exception, est censé dépendre d'Ilúvatar quant à son existence ? Cela peut poser la question de la place effective du monothéisme en Arda d'un point de vue interne, mais aussi, d'un point de externe, cela pose parallèlement la question des limites d'un exercice totalisant en matière de subcréation, en ce sens qu'il est difficile de construire un monde fictif en se réclamant d'un système central qui, comme dans le Monde dit Primaire, ne peut pas toujours tout expliquer, a fortiori lorsqu'une oeuvre de fiction s'appuie sur une mise en abîme, en matière de sources fictives par lesquelles un récit est censé nous être transmis.

Bien entendu, on peut considérer là, en quelque sorte, que « C'est le mystère de Faërie » comme on pourrait dire « C'est le mystère de la religion », mais la question ici, de toute façon, reste pour moi avant tout littéraire... Tolkien a lui-même sciemment voulu laisser une part d'ombre s'agissant de l'identité de Tom. On peut essayer d'aller dans le sens d'une intention supposée de l'auteur quant à la cohérence générale de l'œuvre (ici celle d'une subcréation conçue comme monothéiste), mais je crois que l'espace laissé au doute, fut-il peu important (même si les tolkienophiles adorent s'intéresser aux détails, il ne faut pas forcément faire du détail une finalité), peut correspondre aussi à une intention de l'auteur, laquelle, dans le cas de Bombadil, peut dès lors amener à une contradiction (relative) de la cohérence générale... mais n'est-ce pas, au fond, un « risque » assumé d'imperfection que de laisser quelque-chose d'inexpliqué au milieu d'une subcréation et d'une mythographie si sophistiquées ? [citation=J. R. R. Tolkien, Lettres, 144 (lettre à Naomi Mitchison, avril 1954), p. 249 (VO, p. 174). ]Il y a bien entendu, un conflit entre la technique « littéraire » et la fascination liée à l'élaboration, en détail, d'un Âge mythique imaginaire [...]. [...] Et même dans un Âge mythique il doit y avoir des énigmes, comme il y en a toujours. Tom Bombadil en est une (intentionnelle).

There is of course a clash between ‘literary’ technique, and the fascination of elaborating in detail an imaginary mythical Age [...]. [...] And even in a mythical Age there must be some enigmas, as there always are. Tom Bombadil is one (intentionally).[/citation]
Tom peut, dès lors, apparaître comme une sorte de miroir tendu aux lecteurs, a fortiori à ceux qui sont (dans le sillage de l'auteur lui-même) les plus fascinés par l'univers de Tolkien et l'illusion de cohérence parfaitement élaborée, ce qui renvoie à la possibilité (parmi d'autres), que Tom représenterait la lectrice ou le lecteur, avec tout ce que cela comporte d'idéalisme et de faiblesse (comme dans le cas de la lectures de livres considérés comme sacrés, même aussi, heureusement, il n'est question ici que de littérature). Ainsi, Tom serait ce que vous voulez, comme j'ai déjà pu l'écrire, tout autant qu'un miroir de vous-même...

Peace and Love,

B.
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