<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1604169332_sean_connery_as_zed_in_the_film__zardoz__directed_by_john_boorman_1974.jpg" width="669" />
Sean Connery est donc mort dans son sommeil ce samedi 31 octobre, à 90 ans, alors qu'il se trouvait à Nassau, aux Bahamas. Je repasse quelques instants en ces lieux et interrompt brièvement mon silence le temps de saluer ici la mémoire de ce très grand acteur, notamment en partageant ce témoignage à son propos du grand réalisateur John Boorman :
[colonne][gauche=John Boorman, <i>Aventures</i> (<i>Adventures of a Suburban Boy</i>, 2003), traduit de l'anglais par Alain Masson, édition complétée, Paris, Marest Éditeur, 2017, « 1973 : <i>Zardoz</i> », p. 275-276.] [Concernant le premier rôle de Zed dans <i>Zardoz</i>,] je décidai d'engager Sean Connery. Il en avait eu assez d'être James Bond, mais il avait du mal à se construire une carrière après cela. Bien qu'il eût fait d'autres films entre-temps, comme <i>La Colline des hommes perdus</i>, on le considérait comme trop étroitement associé à 007 pour jouer d'autres rôles. Je lui offrit cent mille dollars. D'après son contrat, il devait disposer d'une voiture avec chauffeur. Il me demanda combien cela me coûtait. Je lui dis, cent cinquante livres par semaine. Il répondit : « Je conduirai moi-même et on partage la somme. »
Il a habité chez moi plusieurs semaines. C'était un hôte parfait : distrayant, attentionné — il éteignait les lumières quand il se déplaçait dans la maison, en Écossais économe. Il témoignait d'une mémoire extraordinaire, il vivifiait ses souvenirs d'enfance grâce à des multitudes de détails. Avant le dîner, il se retirait dans sa chambre pour écrire des poèmes. Il était en harmonie avec lui-même, bien dans son corps, il savait exactement qui il était. Il avait revêtu beaucoup de nationalités dans sa carrière, mais toujours avec son accent écossais. Dans <i>Le Lion et le Vent</i>, il était arabe. On se sentait obligés d'insérer une réplique pour indiquer qu'il avait été à l'école en Écosse. Il gagna l'Oscar du meilleur acteur de second rôle pour <i>Les Incorruptibles</i> où il jouait un flic irlandais avec un accent écossais. Je lui ai demandé s'il avait jamais envisagé de prendre un accent différent. Il répliqua simplement : « Si je ne parlais pas comme je parle, je ne saurais foutre pas qui je suis. » Voilà le vrai mystère : une vedette de cinéma peut jouer divers rôles et cependant rester elle-même, tandis qu'un acteur de second plan habite ses rôles, se perd en eux et ne sait jamais qui il est.
Sean n'a jamais eu d'entourage et n'a jamais laissé sa célébrité le couper du monde. Nous sommes allés à un match international de football à Dublin, quand il séjournait chez moi. Lorsque nous avons quitté le stade, on l'a reconnu ; son nom ricochait et se répétait pour finir en une incantation tribale. La foule commençait à nous presser de tous côtés. Nous étions au coeur d'un tourbillon où les corps s'écrasaient les uns contre les autres. C'était effrayant. Sean leva un bras impérieux. Sa voix tonna : « Écartez-vous ! Laissez passer ! Nous traversons ! Éloignez-vous ! » La Mer Rouge de visages se divisa, un couloir s'ouvrit devant nous et nous parvînmes en lieu sûr.[/gauche][droite=John Boorman, <i>Adventures of a Suburban Boy</i>, London, Faber and Faber Limited, 2003, “1973: <i>Zardoz</i>”, pp. 207-209.] [Concerning the leading role of Zed in <i>Zardoz</i>,] I decided to try for Sean Connery. He had had enough of being James Bond, but was finding it hard to forge a career beyond it. Despite having made other movies in between, like <i>The Hill</i>, he was thought to be too closely associated with 007 to play other roles. I paid him a hundred thousand dollars. He had a car and driver in his contract. He asked me how much that cost me. I said a hundred and fifty pounds a week. He said, 'I'll drive myself and split it with you.'
He lived in my house for several weeks. He was a model guest: entertaining, thoughtful — he moved around the house turning off lights, a frugal Scot. He has an extraordinary memory and the stories of his childhood were made vivid by intense detail. Before dinner he would retire to his room and write poetry. He was at ease with himself, at home in his body, he knew exactly who he was. He had played many nationalities in his career but they all had a Scots accent. In <i>The Wind and the Lion</i> he was an Arab. They had to slip in a line telling us he had been to school in Scotland. He won a Best Supporting Actor Oscar for <i>The Untouchables</i>, playing an Irish cop with a Scots accent. I once asked him if he ever thought of using a different accent. He said, 'If I didn't talk the way I talk, I wouldn't know who the fuck I was.' This is the mystery: the movie star can play different roles yet remains himself, whereas the character actor inhabits his parts, is lost in them, and has no idea who he is.
Sean never had an entourage and didn't allow his fame to cut him off from the world. We went to an international soccer match in Dublin during his stay with me. As we were leaving the stadium, he was recognised: his name rippled and repeated and became a tribal incantation. The crowd began to press in from all sides. We were at the vortex of a crush of bodies. It was frightening.
Sean raised an imperious arm. His voice boomed out: 'Stand aside! Make way! Coming through! Move away!' The Red Sea of faces parted, a corridor opened before us and we walked to safety.[/droite][/colonne]
Il y aurait évidemment trop de films à citer... Outre <i>Zardoz</i> de John Boorman — un bon film, souvent incompris et pourtant aussi original qu'intéressant malgré des moyens limités —, je retiens pour ma part notamment <i>Pas de printemps pour Marnie</i> (<i>Marnie</i>, 1964) d'Alfred Hitchcock, <i>L'Homme qui voulut être roi</i> (<i>The Man Who Would Be King</i>, 1975) de John Huston, <i>Le Nom de la rose</i> (<i>The Name of the Rose</i>, 1986) de Jean-Jacques Annaud, et <i>Indiana Jones et la Dernière Croisade</i> (<i>Indiana Jones and the Last Crusade</i>, 1989) de Steven Spielberg... mais pour ne citer là que certains des longs métrages les plus connus de la filmographie de l'acteur. En ce qui concerne les films de la longue série cinématographique mettant en scène James Bond 007, Sean Connery reste à mes yeux le meilleur interprète du personnage, si convainquant que Ian Fleming lui-même, après coup, s'arrangea pour incorporer des origines écossaises à son personnage littéraire. De fait, les sept films de cette série avec Connery continuent de compter très largement parmi les meilleurs, notamment <i>Bons baisers de Russie</i> (<i>From Russia with Love</i>, 1963), <i>Goldfinger</i> (1964) et <i>Opération Tonnerre</i> (<i>Thunderball</i>, 1965). Celui que j'apprécie toutefois le plus aujourd'hui est le non-officiel <i>Jamais plus jamais</i> (<i>Never Say Never Again</i>, 1983), deuxième adaptation du roman <i>Opération Tonnerre</i> de 1961, film d'Irvin Kershner nettement moins ambitieux que le premier film de 1965 par Terence Young ayant adapté ledit roman, mais délicieusement ironique par la seule présence de Sean Connery et son interprétation décalée et pleine d'auto-dérision d'un 007 vieillissant : la fameuse séquence de la clinique, déjà amusante dans le roman de Fleming et dans le film de Young, devient ainsi encore plus savoureuse dans le film de Kershner, du moins de mon point de vue. À noter que <i>Jamais plus jamais</i> a été en partie tourné sur la Côte d'Azur, notamment à Villefranche-sur-Mer et à Antibes, dans une région française que Sean Connery, marié depuis très longtemps à l'artiste-peintre niçoise Micheline Roquebrune, connaissait bien.
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1604169364_sean_connery_as_james_bond_in_the_film__never_say_never_again__directed_by_irvin_kershner_1983.jpg" width="869" />
<b>RIP Sir Thomas Sean Connery, dit Sean Connery (1930-2020)</b>
https://www.lemonde.fr/disparitions/arti..._3382.html
https://www.theguardian.com/film/2020/oc...es-aged-90
https://www.nytimes.com/2020/10/31/movie...-dead.html
[séparation]
<small>En cette période coutumière de commémorations des défunts, j'ai également une pensée pour le linguiste et lexicographe Alain Rey, mort à Paris dans la nuit de mardi à mercredi à l'âge de 92 ans.
<b>RIP Alain Rey (1928-2020)</b>
https://www.lemonde.fr/disparitions/arti..._3382.html</small>
[séparation]
Je repars et me tais à nouveau. Prenez soin de vous, toutes et tous, en ces temps difficiles.
<i>Peace and love</i>,
B.
Sean Connery est donc mort dans son sommeil ce samedi 31 octobre, à 90 ans, alors qu'il se trouvait à Nassau, aux Bahamas. Je repasse quelques instants en ces lieux et interrompt brièvement mon silence le temps de saluer ici la mémoire de ce très grand acteur, notamment en partageant ce témoignage à son propos du grand réalisateur John Boorman :
[colonne][gauche=John Boorman, <i>Aventures</i> (<i>Adventures of a Suburban Boy</i>, 2003), traduit de l'anglais par Alain Masson, édition complétée, Paris, Marest Éditeur, 2017, « 1973 : <i>Zardoz</i> », p. 275-276.] [Concernant le premier rôle de Zed dans <i>Zardoz</i>,] je décidai d'engager Sean Connery. Il en avait eu assez d'être James Bond, mais il avait du mal à se construire une carrière après cela. Bien qu'il eût fait d'autres films entre-temps, comme <i>La Colline des hommes perdus</i>, on le considérait comme trop étroitement associé à 007 pour jouer d'autres rôles. Je lui offrit cent mille dollars. D'après son contrat, il devait disposer d'une voiture avec chauffeur. Il me demanda combien cela me coûtait. Je lui dis, cent cinquante livres par semaine. Il répondit : « Je conduirai moi-même et on partage la somme. »
Il a habité chez moi plusieurs semaines. C'était un hôte parfait : distrayant, attentionné — il éteignait les lumières quand il se déplaçait dans la maison, en Écossais économe. Il témoignait d'une mémoire extraordinaire, il vivifiait ses souvenirs d'enfance grâce à des multitudes de détails. Avant le dîner, il se retirait dans sa chambre pour écrire des poèmes. Il était en harmonie avec lui-même, bien dans son corps, il savait exactement qui il était. Il avait revêtu beaucoup de nationalités dans sa carrière, mais toujours avec son accent écossais. Dans <i>Le Lion et le Vent</i>, il était arabe. On se sentait obligés d'insérer une réplique pour indiquer qu'il avait été à l'école en Écosse. Il gagna l'Oscar du meilleur acteur de second rôle pour <i>Les Incorruptibles</i> où il jouait un flic irlandais avec un accent écossais. Je lui ai demandé s'il avait jamais envisagé de prendre un accent différent. Il répliqua simplement : « Si je ne parlais pas comme je parle, je ne saurais foutre pas qui je suis. » Voilà le vrai mystère : une vedette de cinéma peut jouer divers rôles et cependant rester elle-même, tandis qu'un acteur de second plan habite ses rôles, se perd en eux et ne sait jamais qui il est.
Sean n'a jamais eu d'entourage et n'a jamais laissé sa célébrité le couper du monde. Nous sommes allés à un match international de football à Dublin, quand il séjournait chez moi. Lorsque nous avons quitté le stade, on l'a reconnu ; son nom ricochait et se répétait pour finir en une incantation tribale. La foule commençait à nous presser de tous côtés. Nous étions au coeur d'un tourbillon où les corps s'écrasaient les uns contre les autres. C'était effrayant. Sean leva un bras impérieux. Sa voix tonna : « Écartez-vous ! Laissez passer ! Nous traversons ! Éloignez-vous ! » La Mer Rouge de visages se divisa, un couloir s'ouvrit devant nous et nous parvînmes en lieu sûr.[/gauche][droite=John Boorman, <i>Adventures of a Suburban Boy</i>, London, Faber and Faber Limited, 2003, “1973: <i>Zardoz</i>”, pp. 207-209.] [Concerning the leading role of Zed in <i>Zardoz</i>,] I decided to try for Sean Connery. He had had enough of being James Bond, but was finding it hard to forge a career beyond it. Despite having made other movies in between, like <i>The Hill</i>, he was thought to be too closely associated with 007 to play other roles. I paid him a hundred thousand dollars. He had a car and driver in his contract. He asked me how much that cost me. I said a hundred and fifty pounds a week. He said, 'I'll drive myself and split it with you.'
He lived in my house for several weeks. He was a model guest: entertaining, thoughtful — he moved around the house turning off lights, a frugal Scot. He has an extraordinary memory and the stories of his childhood were made vivid by intense detail. Before dinner he would retire to his room and write poetry. He was at ease with himself, at home in his body, he knew exactly who he was. He had played many nationalities in his career but they all had a Scots accent. In <i>The Wind and the Lion</i> he was an Arab. They had to slip in a line telling us he had been to school in Scotland. He won a Best Supporting Actor Oscar for <i>The Untouchables</i>, playing an Irish cop with a Scots accent. I once asked him if he ever thought of using a different accent. He said, 'If I didn't talk the way I talk, I wouldn't know who the fuck I was.' This is the mystery: the movie star can play different roles yet remains himself, whereas the character actor inhabits his parts, is lost in them, and has no idea who he is.
Sean never had an entourage and didn't allow his fame to cut him off from the world. We went to an international soccer match in Dublin during his stay with me. As we were leaving the stadium, he was recognised: his name rippled and repeated and became a tribal incantation. The crowd began to press in from all sides. We were at the vortex of a crush of bodies. It was frightening.
Sean raised an imperious arm. His voice boomed out: 'Stand aside! Make way! Coming through! Move away!' The Red Sea of faces parted, a corridor opened before us and we walked to safety.[/droite][/colonne]
Il y aurait évidemment trop de films à citer... Outre <i>Zardoz</i> de John Boorman — un bon film, souvent incompris et pourtant aussi original qu'intéressant malgré des moyens limités —, je retiens pour ma part notamment <i>Pas de printemps pour Marnie</i> (<i>Marnie</i>, 1964) d'Alfred Hitchcock, <i>L'Homme qui voulut être roi</i> (<i>The Man Who Would Be King</i>, 1975) de John Huston, <i>Le Nom de la rose</i> (<i>The Name of the Rose</i>, 1986) de Jean-Jacques Annaud, et <i>Indiana Jones et la Dernière Croisade</i> (<i>Indiana Jones and the Last Crusade</i>, 1989) de Steven Spielberg... mais pour ne citer là que certains des longs métrages les plus connus de la filmographie de l'acteur. En ce qui concerne les films de la longue série cinématographique mettant en scène James Bond 007, Sean Connery reste à mes yeux le meilleur interprète du personnage, si convainquant que Ian Fleming lui-même, après coup, s'arrangea pour incorporer des origines écossaises à son personnage littéraire. De fait, les sept films de cette série avec Connery continuent de compter très largement parmi les meilleurs, notamment <i>Bons baisers de Russie</i> (<i>From Russia with Love</i>, 1963), <i>Goldfinger</i> (1964) et <i>Opération Tonnerre</i> (<i>Thunderball</i>, 1965). Celui que j'apprécie toutefois le plus aujourd'hui est le non-officiel <i>Jamais plus jamais</i> (<i>Never Say Never Again</i>, 1983), deuxième adaptation du roman <i>Opération Tonnerre</i> de 1961, film d'Irvin Kershner nettement moins ambitieux que le premier film de 1965 par Terence Young ayant adapté ledit roman, mais délicieusement ironique par la seule présence de Sean Connery et son interprétation décalée et pleine d'auto-dérision d'un 007 vieillissant : la fameuse séquence de la clinique, déjà amusante dans le roman de Fleming et dans le film de Young, devient ainsi encore plus savoureuse dans le film de Kershner, du moins de mon point de vue. À noter que <i>Jamais plus jamais</i> a été en partie tourné sur la Côte d'Azur, notamment à Villefranche-sur-Mer et à Antibes, dans une région française que Sean Connery, marié depuis très longtemps à l'artiste-peintre niçoise Micheline Roquebrune, connaissait bien.
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1604169364_sean_connery_as_james_bond_in_the_film__never_say_never_again__directed_by_irvin_kershner_1983.jpg" width="869" />
<b>RIP Sir Thomas Sean Connery, dit Sean Connery (1930-2020)</b>
https://www.lemonde.fr/disparitions/arti..._3382.html
https://www.theguardian.com/film/2020/oc...es-aged-90
https://www.nytimes.com/2020/10/31/movie...-dead.html
[séparation]
<small>En cette période coutumière de commémorations des défunts, j'ai également une pensée pour le linguiste et lexicographe Alain Rey, mort à Paris dans la nuit de mardi à mercredi à l'âge de 92 ans.
<b>RIP Alain Rey (1928-2020)</b>
https://www.lemonde.fr/disparitions/arti..._3382.html</small>
[séparation]
Je repars et me tais à nouveau. Prenez soin de vous, toutes et tous, en ces temps difficiles.
<i>Peace and love</i>,
B.

