02-11-2020, 22:34
Très beau texte que je ne connaissais pas. L'auteur part du tout début de la lettre ...
[citation=Lettres, n°43 p.75 (trad. légèrement modifiée)]Les relations d’un homme avec les femmes peuvent être purement physiques (elles ne peuvent pas vraiment l'être, bien sûr, mais j'entends par là qu'il peut refuser de prendre autre chose en compte, faisant ainsi grand tort à son âme (et à son corps) et aux leurs) ; ou « amicales » ; ou bien il peut être un « amant » (engageant et mêlant toutes ses affections et tous les pouvoirs de l'esprit et du corps dans une émotion complexe à laquelle la « sexualité » donne couleurs et énergie). Ce monde est un monde déchu. La dislocation de l'instinct sexuel est l’un des principaux symptômes de la Chute. Le monde va « de mal en pis » depuis le premier âge. Les diverses formes sociales changent, et chaque nouveau mode à ses dangers propres ; mais « l’âpre esprit de concupiscence » erre dans toutes les rues et est resté à lorgner dans chaque maison depuis la chute d'Adam. Nous ne mentionnerons pas les conséquences « immorales ». De ce côté, tu ne souhaites pas être entraîné. Et tu n’as pas vocation au renoncement.[/citation]
... pour s'intéresser successivement aux 4 options présentées ici par J.R.R. à son fils Michaël (en commençant par la dernière) :
Le renoncement, soit la vocation au célibat consacré (comme l'aîné John). L'auteur souligne l'importance et la singularité du célibat, et son lien avec un « appel » dans le SdA, ce qui ressort de l'évolution de l'écriture du premier chapitre : la perspective du mariage de Bilbo est abandonnée exactement au moment où l'importance de l'Anneau Unique fait surface (HoMe VI, p.42). P. N. Hyde trouve remarquable que [emphase]« neither Bilbo or his heir (regardless of nomenclature) have placed upon them by the author the responsibilities of a husband and father once the Ring is part of the story in earnest. The Ringbearers have extraordinary pressures placed upon them and all that they do with the Ring is primarily for die salvation of their fellows. Both Bilbo and Frodo sense that it is their responsibility to bear the Ring to its destiny, as if they had been "called" to do it. Bilbo was "meant" to find the Ring, Gandalf says (I, p. 65). To Frodo Elrond remarks, "I think that this task has been appointed for you” (I, p.284). They were both part of a larger plan in which they had a small, but overwhelmingly significant part. [...] In concert with this idea, I find it equally fascinating that the Wizards, the Istari [...], do not marry [...]. »[/emphase] (l'auteur aurait encore pu évoquer Finrod).
La satisfaction physique, soit le plaisir sexuel désordonné. L'auteur déroule une bonne partie de la lettre à ce sujet, et oppose la pureté d'Aragorn à la convoitise de Langue de Serpent (à l'égard d'Éowyn), qui rappelle celle de Morgoth (Lúthien) ou de Mæglin (Idril), sans oublier la violence des Orques (Celebrian) — lesquelles ne sont pas graphiquement dépeintes : Tolkien n'a pas vocation à encourager le voyeurisme de ses lecteurs.
L'amitié, qui, chez Tolkien (cf. peu après le début de la lettre), se conçoit naturellement entre les personnes de même sexe, tandis que l'amour se conçoit naturellement entre les hommes et les femmes. L'auteur en profite pour répondre à la critique d'un Tolkien [emphase]« irritatingly, blandly, traditionally masculine »[/emphase] [small](*)[/small] : le SdA est davantage une histoire d'amitié (masculine) qu'une histoire d'amour. L'auteur y voit l'écho des amitiés d'écrivain entretenues chez les Inklings et avant eux au sein du TCBS (avec la dernière lettre si profonde et émouvante, le legs, de G. Smith à Tolkien, cf. Biographie, p.106), et termine en se demandant [emphase]« how much of the character and affection of four members of the TCBS has been woven into the four jovial companions from the Shire who played such an active and conspicuous part in the War of the Ring. At some point too, we need to consider Sam's great devotion to Frodo, Frodo's affection for Bilbo, and even Gollum's partial and momentary regenerated tenderness for Frodo, as a reflection of the importance of friendship and brother hood in Tolkien's philosophy. »[/emphase]
L'amour, soit le sommet des relations humaines chez Tolkien, [emphase]« engageant et mêlant toutes ses affections et tous les pouvoirs de l'esprit et du corps dans une émotion complexe »[/emphase]. L'auteur met alors en parallèle ce que Tolkien dit plus loin dans sa lettre de la rareté [emphase]« d'un amour grandiose et sublime »[/emphase], évoquant [emphase]« [l]es myriades de poèmes et d'histoires [qui] ont été écrits sur ce thème ; plus, probablement, que le total de telles amours dans la vie réelle (et encore, les plus grandioses de ces récits ne racontent pas le mariage heureux de si grandioses amants, mais leur tragique séparation ; comme si, même dans cette sphère, le vraiment grandiose et sublime avait plus de chances d'être atteint, en ce monde déchu, par “l'échec” et la souffrance) »[/emphase], et les histoires d'amour de la Terre du Milieu — Bombadil et Baie d'Or constituant un « contre-exemple » ;). Il termine, après avoir rappelé l'importance essentielle pour Tolkien de l'histoire d'Aragorn & Arwen et celle de Sam & Rosie, par la considération de celle de Ronald & Édith, avec ce poème de Tolkien (cf. Biographie, p.93, dont je modifie la traduction) :
[colonne][gauche]Lo! young we are and yet have stood
like planted hearts in the great Sun
of Love so long (as two fair trees
in woodland or in open dale
stand utterly entwined, and breathe
the airs, and suck the very light
together) that we have become
as one, deep-rooted in the soil
of Life, and tangled in sweet growth.[/gauche][droite]Voilà ! Nous sommes si jeunes et pourtant déjà nous sommes
comme des cœurs plantés au Soleil
de l'Amour depuis si longtemps (tels deux beaux arbres
dans la forêt ou au creux du vallon
qui se tiennent entrelacés, et respirent
l'air et boivent la lumière même
ensemble) que nous sommes devenus
comme un seul cœur, profondément enraciné dans le sol
de la Vie, enchevêtré dans sa douce croissance.[/droite][/colonne]
Un couple d'arbres là encore.
Bel article donc. Personnellement, je n'aurais pas ré-ordonné les 4 alternatives ainsi que l'a fait l'auteur et j'aurais conservé le renoncement à la fin, qui constitue bien pour Tolkien, il me semble, le « sommet » : le sacrifice de soi par amour des autres (le parallèle avec trois parmi Les quatre amours de C.S. Lewis — philia, eros, agape — apparaît aisément).
_______________________________________
(*) Cathrine Stimpson, 1969. Laquelle n'était pas à court de gentillesses :
[citation=Cathrine Stimpson, J.R.R. Tolkien: Columbia Essays on Modem Writers, 41 (Columbia University Press, 1969), pp.19-20]It is hardly surprising that Tolkien generally ignores the rich medieval theme of the conflict between love and duty. Nor is it startling that the most delicate and tender feelings in Tolkien's writing exist between men. Fathers and sons, or their surrogate figures, also receive attentive notice. When Tolkien does sidle up to genuine romantic love, sensuality, or sexuality, his style becomes coy and infantile, or else it burgeons into a mass of irrelevant, surface, descriptive detail. Unlike many very good modem writers, he is no homosexual. Rather, he simply seems a little childish, a little nasty, and evasive.[/citation]
[citation=Lettres, n°43 p.75 (trad. légèrement modifiée)]Les relations d’un homme avec les femmes peuvent être purement physiques (elles ne peuvent pas vraiment l'être, bien sûr, mais j'entends par là qu'il peut refuser de prendre autre chose en compte, faisant ainsi grand tort à son âme (et à son corps) et aux leurs) ; ou « amicales » ; ou bien il peut être un « amant » (engageant et mêlant toutes ses affections et tous les pouvoirs de l'esprit et du corps dans une émotion complexe à laquelle la « sexualité » donne couleurs et énergie). Ce monde est un monde déchu. La dislocation de l'instinct sexuel est l’un des principaux symptômes de la Chute. Le monde va « de mal en pis » depuis le premier âge. Les diverses formes sociales changent, et chaque nouveau mode à ses dangers propres ; mais « l’âpre esprit de concupiscence » erre dans toutes les rues et est resté à lorgner dans chaque maison depuis la chute d'Adam. Nous ne mentionnerons pas les conséquences « immorales ». De ce côté, tu ne souhaites pas être entraîné. Et tu n’as pas vocation au renoncement.[/citation]
... pour s'intéresser successivement aux 4 options présentées ici par J.R.R. à son fils Michaël (en commençant par la dernière) :
Le renoncement, soit la vocation au célibat consacré (comme l'aîné John). L'auteur souligne l'importance et la singularité du célibat, et son lien avec un « appel » dans le SdA, ce qui ressort de l'évolution de l'écriture du premier chapitre : la perspective du mariage de Bilbo est abandonnée exactement au moment où l'importance de l'Anneau Unique fait surface (HoMe VI, p.42). P. N. Hyde trouve remarquable que [emphase]« neither Bilbo or his heir (regardless of nomenclature) have placed upon them by the author the responsibilities of a husband and father once the Ring is part of the story in earnest. The Ringbearers have extraordinary pressures placed upon them and all that they do with the Ring is primarily for die salvation of their fellows. Both Bilbo and Frodo sense that it is their responsibility to bear the Ring to its destiny, as if they had been "called" to do it. Bilbo was "meant" to find the Ring, Gandalf says (I, p. 65). To Frodo Elrond remarks, "I think that this task has been appointed for you” (I, p.284). They were both part of a larger plan in which they had a small, but overwhelmingly significant part. [...] In concert with this idea, I find it equally fascinating that the Wizards, the Istari [...], do not marry [...]. »[/emphase] (l'auteur aurait encore pu évoquer Finrod).
La satisfaction physique, soit le plaisir sexuel désordonné. L'auteur déroule une bonne partie de la lettre à ce sujet, et oppose la pureté d'Aragorn à la convoitise de Langue de Serpent (à l'égard d'Éowyn), qui rappelle celle de Morgoth (Lúthien) ou de Mæglin (Idril), sans oublier la violence des Orques (Celebrian) — lesquelles ne sont pas graphiquement dépeintes : Tolkien n'a pas vocation à encourager le voyeurisme de ses lecteurs.
L'amitié, qui, chez Tolkien (cf. peu après le début de la lettre), se conçoit naturellement entre les personnes de même sexe, tandis que l'amour se conçoit naturellement entre les hommes et les femmes. L'auteur en profite pour répondre à la critique d'un Tolkien [emphase]« irritatingly, blandly, traditionally masculine »[/emphase] [small](*)[/small] : le SdA est davantage une histoire d'amitié (masculine) qu'une histoire d'amour. L'auteur y voit l'écho des amitiés d'écrivain entretenues chez les Inklings et avant eux au sein du TCBS (avec la dernière lettre si profonde et émouvante, le legs, de G. Smith à Tolkien, cf. Biographie, p.106), et termine en se demandant [emphase]« how much of the character and affection of four members of the TCBS has been woven into the four jovial companions from the Shire who played such an active and conspicuous part in the War of the Ring. At some point too, we need to consider Sam's great devotion to Frodo, Frodo's affection for Bilbo, and even Gollum's partial and momentary regenerated tenderness for Frodo, as a reflection of the importance of friendship and brother hood in Tolkien's philosophy. »[/emphase]
L'amour, soit le sommet des relations humaines chez Tolkien, [emphase]« engageant et mêlant toutes ses affections et tous les pouvoirs de l'esprit et du corps dans une émotion complexe »[/emphase]. L'auteur met alors en parallèle ce que Tolkien dit plus loin dans sa lettre de la rareté [emphase]« d'un amour grandiose et sublime »[/emphase], évoquant [emphase]« [l]es myriades de poèmes et d'histoires [qui] ont été écrits sur ce thème ; plus, probablement, que le total de telles amours dans la vie réelle (et encore, les plus grandioses de ces récits ne racontent pas le mariage heureux de si grandioses amants, mais leur tragique séparation ; comme si, même dans cette sphère, le vraiment grandiose et sublime avait plus de chances d'être atteint, en ce monde déchu, par “l'échec” et la souffrance) »[/emphase], et les histoires d'amour de la Terre du Milieu — Bombadil et Baie d'Or constituant un « contre-exemple » ;). Il termine, après avoir rappelé l'importance essentielle pour Tolkien de l'histoire d'Aragorn & Arwen et celle de Sam & Rosie, par la considération de celle de Ronald & Édith, avec ce poème de Tolkien (cf. Biographie, p.93, dont je modifie la traduction) :
[colonne][gauche]Lo! young we are and yet have stood
like planted hearts in the great Sun
of Love so long (as two fair trees
in woodland or in open dale
stand utterly entwined, and breathe
the airs, and suck the very light
together) that we have become
as one, deep-rooted in the soil
of Life, and tangled in sweet growth.[/gauche][droite]Voilà ! Nous sommes si jeunes et pourtant déjà nous sommes
comme des cœurs plantés au Soleil
de l'Amour depuis si longtemps (tels deux beaux arbres
dans la forêt ou au creux du vallon
qui se tiennent entrelacés, et respirent
l'air et boivent la lumière même
ensemble) que nous sommes devenus
comme un seul cœur, profondément enraciné dans le sol
de la Vie, enchevêtré dans sa douce croissance.[/droite][/colonne]
Un couple d'arbres là encore.
Bel article donc. Personnellement, je n'aurais pas ré-ordonné les 4 alternatives ainsi que l'a fait l'auteur et j'aurais conservé le renoncement à la fin, qui constitue bien pour Tolkien, il me semble, le « sommet » : le sacrifice de soi par amour des autres (le parallèle avec trois parmi Les quatre amours de C.S. Lewis — philia, eros, agape — apparaît aisément).
_______________________________________
(*) Cathrine Stimpson, 1969. Laquelle n'était pas à court de gentillesses :
[citation=Cathrine Stimpson, J.R.R. Tolkien: Columbia Essays on Modem Writers, 41 (Columbia University Press, 1969), pp.19-20]It is hardly surprising that Tolkien generally ignores the rich medieval theme of the conflict between love and duty. Nor is it startling that the most delicate and tender feelings in Tolkien's writing exist between men. Fathers and sons, or their surrogate figures, also receive attentive notice. When Tolkien does sidle up to genuine romantic love, sensuality, or sexuality, his style becomes coy and infantile, or else it burgeons into a mass of irrelevant, surface, descriptive detail. Unlike many very good modem writers, he is no homosexual. Rather, he simply seems a little childish, a little nasty, and evasive.[/citation]

