10-12-2020, 14:01
La traduction récente de certaines interviews de J.R.R. Tolkien est l'occasion de verser au dossier un passage de la dernière d'entre elle. En cet endroit, Tolkien prend un peu de contre-pied son interlocuteur, qui cherchait visiblement à le cataloguer comme anti-moderne : Tolkien coupe court, en insistant pour distinguer entre ses aversions, [emphase]« personnelles »[/emphase], et son jugement. Ce dernier est très intéressant. Il n'a [emphase]« aucune objection »[/emphase] à tel élément de la modernité [emphase]« en tant que tel »[/emphase]. Cela dépend ... de leur taille ... et de leur nombre.
Ainsi des usines :
[citation=« “Tolkien in Oxford” (BBC, 1968) : une reconstruction », in l'Arc & le Heaume HS n°2, p.84]Elles pourraient être meilleures qu'elles ne sont. Cela dépend de ce que vous entendez par usine, je veux dire, une usine peut être une très grosse (big), très grande ou une très petite chose.[/citation]
Et des automobiles :
[citation=Ibid.]Il y a en a trop, oui, oui, pas mal. Mais le mal de toutes choses doit être jugé sur la table de multiplication, parce que la table de multiplication rend à peu près tout mauvais. [...]
[small][normal][Cf. cette brève remarque dans l'interview précédente :[/normal] « la pression des nombres rend tout plus grand » [normal](p.44).][/normal][/small]
En rendant les automobiles de plus en plus nombreuses, de moins en moins chères, le véritable utilisateur d'automobiles n’est plus capable de faire les choses pour lesquelles les automobiles sont faites. Toutes les publicités pour les automobiles continuent, dans l’ensemble, d’attiser le désir qu’ont la plupart de gens de s'échapper, et vous voyez un moteur et un panier de pique-nique sur la rive d’un ruisseau sans entraves. Mais de nos jours, avant que vous puissiez atteindre les ruisseaux, les constructeurs de routes de l’Etat ont fracassé le ruisseau et abattu les arbres pour que vous puissiez y venir. J'aurais pensé que ce sont les constructeurs de routes plus que les automobiles que je déteste, ils sont vraiment impitoyables et stupides.[/citation]
On retrouve là la distinction :
- entre machine et Machine (Tolkien) ;
- entre technique et Technique ou système technicien (Ellul).
Et aussi :
- le titre et le développement de deux des récents et magistraux ouvrages d'Olivier Rey : Une question de taille (Stock, 2014), et : Quand le monde s'est fait nombre (Stock, 2016).
Cet angle de traitement rappelle un auteur qui, je crois, n'a pas été cité ici, le discret Leopold Kohr, dont la thèse centrale, très tolkienienne pour le coup, est ainsi résumée :
[citation=Kohr, The breakdown of Nations (1957), cité et traduit par O. Rey, Une question de taille, p.85]Il semble qu'il n'y ait qu'une seule cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille escessive (bigness). [...]
La taille excessive apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. [small][normal](*)[/normal][/small][/citation]
[small]Au temps pour moi donc, qui avais prétendu que la question de la taille et des seuils n'était pas vraiment celle de Tolkien (ou d'Ellul : double erreur mon cher Yyr ! ;)).[/small]
[séparation](*) Olivier Rey commente :
[citation=O. Rey, Une question de taille, pp.85-86]Une proposition de ce genre, on le voit, est immédiatement compréhensible à quiconque a atteint l'âge de raison. Ce qui, paradoxalement, a nui à sa réception : on n'aime guère que des questions complexes aient une réponse simple. Non seulement notre goût pour la complication se trouve frustré mais, surtout, il serait difficile de prendre au sérieux le principe de Kohr sans en tirer des conséquences pratiques. Or, critiquer le monde tel qu'il va est une chose, être disposé à rompre avec les processus d'accroissement à l'œuvre depuis plusieurs siècles en est une autre.[/citation]
Ainsi des usines :
[citation=« “Tolkien in Oxford” (BBC, 1968) : une reconstruction », in l'Arc & le Heaume HS n°2, p.84]Elles pourraient être meilleures qu'elles ne sont. Cela dépend de ce que vous entendez par usine, je veux dire, une usine peut être une très grosse (big), très grande ou une très petite chose.[/citation]
Et des automobiles :
[citation=Ibid.]Il y a en a trop, oui, oui, pas mal. Mais le mal de toutes choses doit être jugé sur la table de multiplication, parce que la table de multiplication rend à peu près tout mauvais. [...]
[small][normal][Cf. cette brève remarque dans l'interview précédente :[/normal] « la pression des nombres rend tout plus grand » [normal](p.44).][/normal][/small]
En rendant les automobiles de plus en plus nombreuses, de moins en moins chères, le véritable utilisateur d'automobiles n’est plus capable de faire les choses pour lesquelles les automobiles sont faites. Toutes les publicités pour les automobiles continuent, dans l’ensemble, d’attiser le désir qu’ont la plupart de gens de s'échapper, et vous voyez un moteur et un panier de pique-nique sur la rive d’un ruisseau sans entraves. Mais de nos jours, avant que vous puissiez atteindre les ruisseaux, les constructeurs de routes de l’Etat ont fracassé le ruisseau et abattu les arbres pour que vous puissiez y venir. J'aurais pensé que ce sont les constructeurs de routes plus que les automobiles que je déteste, ils sont vraiment impitoyables et stupides.[/citation]
On retrouve là la distinction :
- entre machine et Machine (Tolkien) ;
- entre technique et Technique ou système technicien (Ellul).
Et aussi :
- le titre et le développement de deux des récents et magistraux ouvrages d'Olivier Rey : Une question de taille (Stock, 2014), et : Quand le monde s'est fait nombre (Stock, 2016).
Cet angle de traitement rappelle un auteur qui, je crois, n'a pas été cité ici, le discret Leopold Kohr, dont la thèse centrale, très tolkienienne pour le coup, est ainsi résumée :
[citation=Kohr, The breakdown of Nations (1957), cité et traduit par O. Rey, Une question de taille, p.85]Il semble qu'il n'y ait qu'une seule cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille escessive (bigness). [...]
La taille excessive apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. [small][normal](*)[/normal][/small][/citation]
[small]Au temps pour moi donc, qui avais prétendu que la question de la taille et des seuils n'était pas vraiment celle de Tolkien (ou d'Ellul : double erreur mon cher Yyr ! ;)).[/small]
[séparation](*) Olivier Rey commente :
[citation=O. Rey, Une question de taille, pp.85-86]Une proposition de ce genre, on le voit, est immédiatement compréhensible à quiconque a atteint l'âge de raison. Ce qui, paradoxalement, a nui à sa réception : on n'aime guère que des questions complexes aient une réponse simple. Non seulement notre goût pour la complication se trouve frustré mais, surtout, il serait difficile de prendre au sérieux le principe de Kohr sans en tirer des conséquences pratiques. Or, critiquer le monde tel qu'il va est une chose, être disposé à rompre avec les processus d'accroissement à l'œuvre depuis plusieurs siècles en est une autre.[/citation]

