16-12-2020, 21:21
Elendil Wrote:Merci pour ce très intéressant partage. Je ne tenterai pas d'en faire une présentation aussi détaillée, mais l'analyse de Pierre Manent me semble très complémentaire à celle de Pierre-André Taguieff dans son dernier ouvrage, l’Émancipation promise (éd. du Cerf, 2019) [où il] déconstruit, précisément, l'idée d'émancipation aujourd'hui conçue comme l'alpha et l'oméga de l'action politique. Le livre est d'une érudition rare, ce qui rend le propos parfois difficile à suivre dans les premiers chapitres, mais l'analyse se met en place progressivement et la synthèse est remarquable.
[small]J'ai pu lire l'ouvrage en question.
Hé bé ! Il n'y va pas avec le dos de la cuillère !! — mais comme il n'est pas chrétien, je suppose que c'est permis ;).[/small]
[espacement]P-A. Taguieff : la critique de l'émancipation
L'Émancipation promise est un ouvrage très enrichissant, pour moi surtout sur la part du Marxisme dans l'histoire de [emphase]« la grande tâche de notre temps [:] l'émancipation »[/emphase] (Heinrich Heine, cité p.9). L'analyse de l'auteur recoupe en effet notre sujet, en ce qu'il dissèque l'idée de l'émancipation des Modernes ayant viré à ce qu'il nomme l'émancipationnsime : c-à-d. [emphase]« son idéologisation »[/emphase], [emphase]« sa mythologisation »[/emphase], empreintes [emphase]« d'utopisme et de messianisme »[/emphase] : [emphase]« refus des déterminismes »[/emphase], [emphase]« abolition des limites »[/emphase], [emphase]« suppression des liens »[/emphase], [emphase]« rejet des héritages »[/emphase], [emphase]« rupture avec le passé »[/emphase] ... et, finalement, la volonté de [emphase]« faire table rase »[/emphase] de ce qui nous précède, une volonté qui explose dans la Terreur révolutionnaire et le Totalitarisme, notamment marxiste : [emphase]« création d'un monde nouveau grâce à une re-création de l'homme »[/emphase]. Soit la forme qu'a prise dans la Modernité ce que nous avons appelé la liberté d'indifférence.
On peut résumer la compréhension de la liberté et de son gauchissement par l'auteur à l'aide de quelques morceaux choisis [small](et leurs échos à G.K. Chesterton et à Bombadil ;))[/small] :
[citation=P-A. Taguieff, L'émancipation promise, le Cerf, 2019, pp.9,27,81-82,307,299,311-314,324]« Plus une chose est noble dans sa perfection, dit un écrivain hébreu, plus elle est horrible dans sa décomposition. » [normal](Mendelssohn)[/normal]
L'émancipation est aujourd'hui une idée devenue folle.
Lorsque l'impératif d'émancipation perd toute mesure et se laisse saisir par le goût de l'absolu, il dérive vers l'idéal chimérique de l'autonomie absolue. Surgit le rêve d'une auto-création, enveloppant le désir d'être cause de soi. De là, la tentation de s'engager dans la poursuite de l'impossible même : ne rien devoir à personne. Ce qui conduit à ériger l'ingratitude en vertu cardinale.
L'idéal serait [...] de pousser le « plus que nous le pouvons le souci de ne subordonner à rien ce que nous sommes » [normal](Bataille)[/normal]. Soit l'impossible même.
« Pareils à ces bouffons de Dostoïevski qui se vantent de tout, montent aux étoiles et finissent par étaler leur honte dans le premier lieu public, nous manquons seulement de la fierté de l'homme qui est fidélité à ses limites, amour clairvoyant de sa condition. » [normal](Camus)[/normal] [...] Face aux bricolages précieux des nouveaux prêcheurs d'« émancipation », seul un grand rire serait véritablement émancipateur.
On peut voir dans le progrès, en tant qu'objet de désir, une « nostalgie renversée, faussée et viciée, tendue vers le futur », selon la formule de Cioran. Quant à la foi dans le Progrès, fondement de l'utopie technicienne des Modernes, ces fervents d'un avenir peint en rose, elle enveloppe le projet de « refaire l'Éden avec les moyens de la Chute ». [...] Chez les Modernes, la quête d'un nouvel Éden est indissociable d'une émancipation absolue.
Camus avait aperçu l'imposture de ces professeurs d'optimisme : « Il n'a pas été dit que le bonheur soit à toute force inséparable de l'optimisme. Il est lié à l'amour — ce qui n'est pas la même chose. » [normal](Camus)[/normal][/citation]
Cette quête de l'émancipation, reliée au projet moderne, où l'on concevra le règne de la liberté comme celui de la [emphase]« domination »[/emphase], du [emphase]« contrôle »[/emphase] ...
[citation=Ibid., pp.151,270,275]« Prométhée a été l'émancipateur primitif, et toute l'énergie libre a procédé de lui. » [normal](Michelet)[/normal] [...] « La philosophie ne s'en cache pas. Elle fait sienne la profession de foi de Prométhée : “en un mot, j'ai de la haine pour tous les dieux” [Eschyle, Prométhée enchaîné, 975]. [...] Dans le calendrier philosophique, Prométhée occupe le premier rang parmi les saints et les martyrs. » [normal](Marx)[/normal]
« Le cercle des conditions de vie entourant l'homme, qui jusqu'ici dominait l'homme, passe maintenant sous la domination et le contrôle des hommes qui, pour la première fois, deviennent les maîtres réels et conscients de la nature, parce que et en tant que maîtres de leur propre vie en société. [...] La vie en société propre aux hommes qui, jusqu'ici, se dressait devant eux comme octroyée par la nature et l'histoire, deviennent maintenant leur acte propre et libre. [...] C'est le bond de l'humanité du règne de la nécessité dans le règne de la liberté. » [normal](Engels)[/normal]
La grande menace pesant sur tout individu humain, c'est qu'il soit dépossédé du droit de « contrôler sa propre vie » [normal](Chomsky)[/normal]. On peut dire la même chose en employant le mot « autonomie » : le pire, pour toute personne, c'est s'être dépouillée de sa capacité d'autonomie.[/citation]
... fut très tôt comprise comme un projet total et absolu visant, en fin de compte, un [emphase]« remodelage [...] de l'espèce humaine »[/emphase] :
[citation=Ibid., pp.265-266]« Le genre humain, qui a cessé de ramper devant Dieu, le Tsar et le Capital, devrait-il capituler devant les lois obscures de l'hérédité et de la sélection sexuelle aveugle ? L'homme devenu libre [...] se haussera à un niveau plus élevé et créera un type biologique et social supérieur, un surhomme, si vous voulez. » [normal](Trotski)[/normal] [...] Dans ces pages de Trotski, l'utopie révolutionnaire de l'émancipation semble se confondre avec le mythe de la régénération, du remodelage, de la re-fabrication de l'espèce humaine. L'humanité doit être re-créée pour être améliorée ou perfectionnée.[/citation]
Mais, et ses partisans les plus lucides en étaient conscients, la dynamique d'une telle liberté est, par définition, destructrice, morgothienne :
[citation=Ibid., pp.207,163-164]L'utopie de l'homme émancipé présuppose un imaginaire de la radicalité révolutionnaire reposant sur le refus des médiations, voire une diabolisation de ces dernières. De ce rejet [...] dériv[e] une conception « spontanéiste » de la liberté [...].
[Une telle utopie] ne peut « produire ni une œuvre positive ni une opération positive », car le positif est toujours quelque chose de déterminé et de différencié : « il ne lui reste que l'opération négative ; elle est seulement la furie de la destruction ». [...] Vouloir élever la « liberté absolue sur le trône du monde », c'est en effet rester sur le plan de l'universel abstrait. Or, l'« unique œuvre et opération [d'une telle liberté] est [...] la mort » [...]. [normal](Hegel)[/normal][/citation]
Soit l'antithèse de la liberté comme subcréation.
Pour l'auteur, cette déclinaison de la liberté d'indifférence repose sur une [emphase]« illusion spéculative devenue évidence fondatrice »[/emphase] :
[citation=Ibid., pp.318,338]Chez les Modernes, l'illusion spéculative devenue évidence fondatrice tient à la conjonction, sous divers modes, de la révolte inconditionnée et de l'émancipation indéterminée, sans limites. [...] Pour tenter de concevoir cette illusion récurrente, il faut se représenter une temporalité spécifique, orientée par un changement sans fin. L'émancipationnisme [...] provient d'une transposition dans l'espace idéologico-politique moderne des croyances et des normes constitutives d'une sommaire métaphysique mobiliste, opposant le changement à l'ordre stable comme le bien au mal. [...] On en trouve la théorisation dans l'utopie de la « révolution permanente » et sans fin.
C'est pourquoi cette question n'intéresse pas seulement la logique de l'épistémologie, mais aussi la philosophie politique [:] « Dans les révolutions, l'abstraction essaie de se soulever contre le concret. Aussi la faillite est-elle consubstantielle à toute révolution. » [normal](Gasset)[/normal][/citation]
[espacement]That's all folk :)
Yyr

