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Tolkien et le conte de fées : enchantements et pouvoirs théologiques
#28
Tant mieux pour toi, mon cher Yyr, si ton propre itinéraire intellectuel, voire politico-religieux — itinéraire se développant apparemment à travers tes réflexions sur l'éthique, contre la « Modernité », et pour « l'écologie intégrale » telle que mentionnée ailleurs par Elendil [small](soit « l'écologie intégrale » promue par le pape actuel et certains chrétiens conservateurs, je suppose, le terme étant cependant revendiqué politiquement aussi par d'autres gens hors du christianisme)[/small] — se trouve peut-être conforté, année après année, par telle ou telle lecture, mais même en convoquant Taguieff (que je n'ai pas lu ou relu depuis longtemps, mais qui écrivait des choses intéressantes il y a une vingtaine d'années, voire encore peut-être il y a une dizaine d'années, du moins dans mon souvenir), cela ne change rien à l'anti-socialisme primaire exprimé par J. R. R. Tolkien dans sa lettre reproduite dans les Letters sous le numéro 96. J'ai déjà eu l'occasion d'y revenir longuement dans un autre fuseau l'année dernière et je ne peux que modestement y renvoyer : ce message

Il faudrait un peu arrêter de faire de cet écrivain, Tolkien, une sorte de génie (chrétien) de la pensée sur tous les sujets : sa « Parole » est loin d'être toujours d'une grande portée, même quand on tient à mettre une majuscule au terme, comme si les écrits de Tolkien étaient sacrés. Le fait d'être un professeur universitaire, un philologue, un fervent catholique ou un écrivain ne fait pas en soi de vous un esprit supérieur, même en étant tout cela à la fois, et de fait, ce n'est pas un esprit supérieur qui me parait avoir écrit, par exemple, les Letters n°43 ou 96, mais simplement un être humain loin, dans un cas, de tout connaître en matière de relations entre femmes et hommes (tout comme Chesterton, avec sa consternante histoire d'hommes et de femmes selon lui de toute façon « incompatibles »), et dans l'autre cas loin de tout connaître en matière de socialisme et plus largement d'idéologies autres que le catholicisme, dont Tolkien estimait qu'il avait été « réformé » au mieux (sinon carrément sauvé) par l'antimoderne Pie X (on était alors encore bien loin de Vatican II...).

En ce qui concerne la distinction entre communisme et nazisme, Taguieff (pour ce que tu donnes à en lire) semble en fait essentiellement nous servir du réchauffé : ce n'est pas une nouveauté, par exemple, que de constater que l'on peut trouver de l'antisémitisme aussi bien chez des gens d'extrême-droite que des gens d'extrême-gauche, et ce encore de nos jours. À l'origine, les socialistes, tels qu'ils apparurent au XIXe siècle, partageaient en fait avec les catholiques réactionnaires une détestation commune à l'égard du capitalisme et notamment du prêt usurier qui en constitue pour partie le fondement, d'où aussi parfois une regrettable « communauté » de préjugés envers les juifs, traditionnellement associés à l'usure, ce pourquoi l'antisémitisme, ce stade anal de la pensée (comme toute idée haineuse, plus généralement, selon moi), peut se retrouver encore aujourd'hui aussi bien dans des discours d'extrême-gauche que d'extrême-droite, et ce pourquoi la positionnement dreyfusard de Jean Jaurès au moment de « l'Affaire », même s'il ne fut pas immédiat, a eu une importance certaine dans l'histoire du socialisme en France en ce qu'il témoigne d'un sincère souci de justice pouvant dépasser la lutte des classes. Mais la haine d'Hitler contre la « juiverie internationale » qu'il vomit dans Mein Kampf n'a en tout cas rien à voir, de mon point de vue, avec le socialisme à la lumière de son histoire et des tendances générales de son évolution depuis le XIXe siècle. Bien entendu, on peut choisir, comme Taguieff, de se focaliser sur certaines théorisations de « socialisme » national et faire des parallèles qui plaisent tant, politiquement, aux anti-socialistes actuels, ceux d'extrême-droite comme ceux au sein du noyau dur de « la droite » dite classique (qu'ils soient de « vrais chrétiens » anti-IVG et anti-euthanasie, ou des « libéraux » de droite et autres tenants d'une « normalité » pro-business, soit grosso modo la clientèle électorale draguée en France par François Fillon en 2017), mais cependant les faits sont têtus : c'est le plus souvent en alternative au cadre national des sociétés bourgeoises européennes que s'est développé le socialisme au XIXe siècle, que ce soit à un niveau « local » de perspectives s'agissant des phalanstères de Fourier ou au niveau à perspective globale des deux premières Internationales, qui n'accueillirent pas que des marxistes mais qui par essence rejetaient les nationalismes. C'est à cette aune que le nazisme apparait largement comme une entreprise de vol opportuniste : le nazisme a voulu s'emparer, en quelque sorte, et d'un point de vue pratique, de l'« énergie » historique exercée par la mouvance socialiste sur les mentalités de l'époque pour la mettre au service d'une politique nationaliste... mais sur la base d'un rejet total, explicite chez Hitler, aussi bien du marxisme que de la social-démocratie. Dans les années 1920, face aux socialistes et aux communistes, désormais séparés à la suite de la deuxième révolution russe de 1917 et de ses conséquences géopolitiques et idéologiques, mais dont l'existence politique était déjà bien établie et déjà issue d'un héritage intellectuel et historique dépassant largement les cadres nationaux, il fallait capter l'attention du peuple (allemand) par tous les moyens mais sans pour autant se prétendre de gauche, puisque l'obsession des nazis était l'instinct et la race (ce satané faux concept de race dont on nous rebat encore les oreilles aujourd'hui) dans un cadre nationaliste... loin, très loin, de toute ambition universaliste ou même rationaliste censée caractériser les idéaux socialistes et communistes. Mais tout cela, je l'ai déjà dit ici-même, il y a déjà plusieurs années...

À quoi bon remettre le couvert ? Pour chercher la petite bête et promouvoir ses petites préférences personnelles mine de rien ? La question de l'étude objective est quasiment hors de propos : le fait est que « socialisme » et « communisme » ont ceci de commun avec le « libéralisme », le « conservatisme » et le « nazisme » qu'[emphase]« il est quasiment impossible de les traiter comme outils conceptuels « neutres », exempts de toute connotation politique »[/emphase], pour reprendre une formule de Ian Kershaw écrite à propos des notions de « totalitarisme » et de « fascisme » et qui s'applique aussi bien aux autres concepts idéologiques que j'ai cité (cf. Ian Kershaw, Qu'est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d'interprétation [The Nazi Dictatorship – Problems and Perspectives of Interpretation], Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », Paris, 1992, rééd. 1997, p. 74). Dès lors, je n'aime pas généralement l'esprit dans lequel on s'essaie à faire des comparaisons comme celles que tu évoques, car finalement, en convoquant Hitler, il y a toujours, quelque part, une volonté de salir... Certains « libéraux » de droite et certains « vrais chrétiens » conservateurs sont très forts pour ça... Personnellement, je ne suis pas et n'ai jamais été communiste, et j'ai déjà écrit ailleurs que je ne puis parler, souvent, que de « mon » socialisme pour donner une idée de ce que la notion de socialisme représente, à mes yeux, pour désigner ma propre sensibilité politique (j'ai essayé d'expliciter ça notamment dans un autre fuseau en 2019, en y évoquant notamment l'« organisation collective de la liberté dans la justice », selon une expression de Michel Rocard que je continue de trouver pertinente), mais mon tempérament politique modéré ne m'incite pas pour autant à laisser passer certains amalgames, plus ou moins étayés, trop souvent superficiels, et en tout cas rarement dénués d'une certaine malfaisance sous couvert de se croire soi-même du côté du Bien, de la « Vérité », ou même seulement du côté du « raisonnable » ou du « sens commun » (là encore, certains « libéraux » de droite et certains « vrais chrétiens » conservateurs excellent dans cette posture, même si celle-ci existe aussi à gauche, évidemment : à ce petit jeu, tout le monde peut toujours dénoncer le « camp d'en face »). Quant à Taguieff, pour les raisons d'absence de neutralité conceptuelle que j'ai évoquées, il peut toujours analyser ce qu'il veut, dans le sens qu'il souhaite et en convoquant les citations qu'il préfère : personnellement, je ne peux pas prendre son point de vue pour une démonstration scientifique, a fortiori lorsqu'il est question d'histoire des idées, délicate discipline que j'avais eu l'occasion d'ailleurs d'évoquer il y a quelques mois, à l'occasion d'un hommage à Zeev Sternhell et Pierre Milza : ce message

Comme annoncé ailleurs en octobre dernier, je me suis mis en retrait du présent forum depuis quelques temps, mais comme il se trouve que je continue de recevoir des notifications signalant des remontées de fuseaux auxquels j'ai contribué (il n'existe pas d'option pour se désabonner de tous les fuseaux que l'on a pu suivre...), j'ai fini par repasser ici de guerre lasse... en constatant que, décidément, les contributions intellectuelles en ces lieux, même sous couvert de partage, et malgré des précautions oratoires, tournent toujours autour des mêmes choses et surtout des mêmes orientations, comme si, hélas, la maison supposée commune était vouée à devenir une sorte de think tank conservateur chrétien (Taguieff ici et ailleurs, ou Leopold Kohr encore ailleurs, sortent certes en soi un peu du lot, mais c'est toujours au milieu de Chesterton, Ellul, Olivier Rey, Benoît XVI et autres auteurs chrétiens et/ou antimodernes un peu trop souvent cités à mon goût dans les quelques fuseaux les plus nourris...)... On pourra encore penser que « j'exagère », mais ça reste mon impression, déjà exprimée plusieurs fois par le passé. Jérôme n'est évidemment pas responsable d'être souvent seul à « occuper le terrain » des idées (les « taiseux » d'hier et d'aujourd'hui ont évidemment aussi leur part de responsabilité), et je ne ferme jamais la porte au dialogue avec autrui, mais tant que les échanges n'iront pas dans le sens d'une ambiance intellectuelle (et même spirituelle) plus diversifiée susceptible de m'éviter d'être finalement dégoûté de Tolkien, a fortiori dans le contexte d'excès passés en matière de « modération » de certains fuseaux et de ce que JR a défini ailleurs comme étant des « glissades stériles », il ne faudra plus compter sur moi. Tolkien n'est pas un maître à penser, et il ne doit pas non plus, à mes yeux, même sous couvert de parler des « choses de la vie », servir de prétexte à faire plus ou moins des démonstrations politiques (ou politico-religieuses), quand bien même ce serait à la façon dont le Monsieur Jourdain de Molière fait de la prose dans Le Bourgeois gentilhomme... Ceci étant dit, en matière de « gros débat », j'ai assez donné, alors si un anti-socialiste (et/ou anti-communiste) veut encore avoir le dernier mot après moi, ma foi, grand bien lui fasse !

De toute façon, personnellement, en cette fin d'année 2020, j'en ai marre... de tout... y compris des gens qui en ont marre, d'ailleurs : raison de plus, sans doute, pour repartir et me taire à nouveau.

Continuez à prendre soin de vous, toutes et tous, en ces temps toujours difficiles.

Peace and love,

B.
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