31-12-2020, 22:48
Conclusion : sub specie æternitatis — à l'aune de l'éternité
En guise de conclusion (conclusion de ma recherche, pas de la discussion ;)), je vous propose une lecture suivie de la première partie de la Lettre n°64 (Lettres, pp.114-115). Dans ma recherche, j'avais relevé son occurrence de free will, sans lui trouver de place dans les développements qui précèdent. Il me semble, en fait, qu'elle permet de récapituler ces derniers.
[séparation]
[colonne][gauche]20 Northmoor Road, Oxford
Mon très cher petit,[/gauche][droite]
[citation]J'ai décidé de renvoyer un autre aérogramme, non un airgraph, dans l'espoir de pouvoir ainsi te remonter un peu plus le moral. [...] Tu me manques vraiment beaucoup, et je trouve vraiment tout cela extrêmement dur à supporter, pour moi-même et pour toi. Le gâchis complet et stupide causé par la guerre, non seulement matériel mais moral et spirituel, est tellement consternant pour ceux qui doivent l'endurer. Et l’a toujours été (malgré les poètes), et le sera toujours (malgré les propagandistes) — non bien sûr qu’il n’ait été, qu'il ne soit et qu'il ne sera nécessaire d’y être confronté dans un monde mauvais.
Mais la mémoire humaine est si courte et si éphémères sont ses générations que dans seulement 30 ans environ il y aura peu ou pas de gens à posséder cette expérience directe qui seule touche vraiment le cœur. C’est le chat échaudé qui nous en apprend le plus sur le feu.
Je suis quelquefois horrifié à la pensée de la somme de détresse humaine qui existe actuellement dans le monde entier : les millions de personnes séparées, tourmentées, gaspillant leur vie sans aucun bénéfice — sans parler de la torture, de la douleur, de la mort, du deuil, de l'injustice. Si l’angoisse était visible, pratiquement la totalité de cette planète plongée dans les ténèbres serait enveloppée dans une dense vapeur sombre, cachée à la vue stupéfaite des cieux ![/citation]
[séparation]
Le [emphase]« monde mauvais »[/emphase] est un thème tolkienien récurrent, celui d'un monde soumis au Mal, à la Mort et à la Machine, qui reprend celui, plus largement biblique, d'un monde gouverné par la Chute : [emphase]« la faiblesse fatale de toute chose bonne par nature dans un monde mauvais, corrompu et contre nature »[/emphase] (Lettres, p.98). Un monde où, de façon [emphase]« nécessaire »[/emphase], nous sommes confrontés à un [emphase]« gâchis [—] matériel [,] moral et spirituel »[/emphase]. Certes, Tolkien parle ici du [emphase]« gâchis complet et stupide »[/emphase] causé [emphase]« par la guerre »[/emphase], mais on sait que, pour lui, [emphase]« il existe d'autres sortes de maux tout aussi néfastes »[/emphase], dont la guerre ne constitue que [emphase]« l'explosion »[/emphase], A&H HS n°2, p.44). Cette explosion ne fait que [emphase]« multiplie[r] la bêtise par 3 et son pouvoir par lui-même : ainsi nos jours précieux sont gouvernés par (3x)² avec x = l'obtusité humaine habituelle »[/emphase] (Lettres, p.111).
Notre terre ainsi [emphase]« plongée dans les ténèbres »[/emphase], décrite comme enveloppée dans [emphase]« une dense vapeur sombre (a dense dark vapour) »[/emphase], ne peut manquer de renvoyer aux [emphase]« immenses fumées et vapeurs (vast smokes and vapours) »[/emphase] d'Angband qui [emphase]« souill[èrent] la lumière des premiers matins du monde »[/emphase] (Silm, chap.13) comme à [emphase]« l'ombre pesante »[/emphase] venue du Mordor en [emphase]« dévorant la lumière »[/emphase] (SdA, V.4), ainsi qu'à celles, plus effrayantes encore parce que tissées de Vide même, des [emphase]« noires vapeurs (black vapours) »[/emphase] d'Ungoliant faites de [emphase]« pure Obscurité (an Unlight) où les choses semblaient ne plus être »[/emphase] (Silm, chap.8), tout comme la [emphase]« vapeur noire (black vapour) »[/emphase] façonnée par son rejeton à partir [emphase]« des ténèbres mêmes (of veritable darkness itself) »[/emphase] [emphase]« aveugl[ait] non seulement les yeux mais encore l'esprit, si bien que le souvenir des formes et des couleurs, et de toute lumière visible, en était effacé [—] la nuit avait toujours été, et elle serait toujours : la nuit était tout »[/emphase] (SdA IV.9).
Ici comme ailleurs, les représentations du monde primaire appellent celles du monde secondaire pour s'y associer sous la plume d'un Tolkien qui, au soir de sa vie, parlera de notre monde comme [emphase]« ce Royaume Déchu d'Arda, où l'on vénère les serviteurs de Morgoth »[/emphase] (Lettres, p.582).
[séparation]
[citation]Et les fruits de tout cela seront principalement funestes — d’un point de vue historique. Mais l’aspect historique n’est pas, bien sûr, le seul. Toute chose et tout acte a une valeur en soi, en dehors de ses « causes » et de ses « effets ». Aucun homme ne peut évaluer ce qui est réellement en train de se passer en ce moment sub specie æternitatis.[/citation]
[séparation]
Il ne me paraît pas exagéré de considérer que tout Tolkien est là.
Plus haut, Tolkien disait que [emphase]« cette expérience directe »[/emphase] du Mal [emphase]« touche vraiment le cœur »[/emphase]. S'il dépasse le cadre de cette discussion (et les moyens disponibles) d'en faire le tour, résumons-le sommairement : l'expérience du cœur est, précisément, au cœur, voire le cœur, de la mythopoésie tolkienienne (voire de la théorie du langage de Tolkien). La même expression revient quelques semaines plus tard. En contrepoint de [emphase]« la vacuité de toute machine »[/emphase] et de [emphase]« la Chute »[/emphase], qui s'associent pour détourner nos désirs de subcréation [emphase]« vers un Mal nouveau et horrible »[/emphase], le père et le fils partagent leurs observations des bouvreuils et des martinets, qui eux [emphase]« touchent au cœur des choses »[/emphase] (Lettres, p.131). Le cœur de l'homme et le cœur des choses ont une valeur située au-delà de [emphase]« l'aspect historique »[/emphase] — [emphase]« l’apparente Anankê de notre monde »[/emphase] (p.149). Eh bien, la mythopoésie tolkienienne n'est rien d'autre que cette tentative d'y accéder : la mythologie, pour Tolkien, est cette tentative, par le langage et la poésie, de mise en rapport des choses et des actes avec leur [emphase]« valeur en soi »[/emphase], c'est-à-dire [emphase]« sub specie æternitatis »[/emphase] — à l'aune de l'éternité.
Confère le sujet serpent de mer de l'allégorie chez Tolkien : d'une certaine façon, Tolkien ne cesse d'être « allégorique ». Ainsi lorsque, à la même époque, il partage à Christopher que [emphase]« nous essayons de vaincre Sauron avec l'Anneau »[/emphase], si bien que [emphase]« le prix à payer est, comme tu le sais, de faire de nouveaux Sauron, et de lentement transformer en Orques les Hommes et les Elfes »[/emphase], il précise aussitôt : [emphase]« non pas que dans la réalité les choses soient aussi nettes que dans une histoire »[/emphase] (Lettres, p.118). Ainsi du SdA : il [emphase]« est né de “l'allégorie” et ses guerres sont toujours dérivées de la “guerre intérieure” de l'allégorie dans laquelle le Bien est d'un côté et les divers modes du mal de l'autre »[/emphase] tandis que [emphase]« dans la réalité (extérieure) les hommes se trouvent des deux côtés — ce qui entraîne une alliance hétéroclite d'Orques, de bêtes, de démons, d'hommes ordinaires honnêtes par nature, et d'anges »[/emphase] (p.123). Ce langage mythique, allégorique dans un certain sens, permet d'atteindre le cœur des choses. Par ce langage, Tolkien s'est mis [emphase]« à transformer [s]on expérience en des formes et symboles autres à travers Morgoth, les Orques et l'Eldalie (représentant la beauté et la grâce de la vie et de l'artisanat) et ainsi de suite »[/emphase] (p.127) : [emphase]« le désir d'exprimer [s]on sentiment sur le Bien, le Mal, le juste et l'infâme [...] a engendré Morgoth et l'Histoire des Gnomes »[/emphase] (p.118).
Au sein de cette mythologie, noter le statut intermédiaire du SdA dont les protagonistes [emphase]« vivaient à la lisière du mythe ; ou plutôt, cette histoire expose le passage de “mythe” à l'Histoire ou à la Domination des Hommes »[/emphase]. Et lorsque l'Ombre surgira de nouveau, [emphase]« plus jamais (sauf avant la Fin) un démon maléfique ne sera physiquement incarné sous la forme d'un ennemi ; il dirigera des Hommes et le réseau complexe des êtres à demi malfaisants et des bons faillibles, et laissera un doute brumeux quant au choix d'un camp, autant de situations qu'il aime tout particulièrement [...] ; ce sera, et c'est déjà, notre sort le plus dangereux »[/emphase] (Lettres, p.294).
[small]D'où nombre de contresens bien connus, dès lors que l'on passe à côté de ce rapport mythopoétique entre le monde primaire et le monde secondaire : comme sur la dimension chrétienne (l'extrait Lettres p.294 se poursuit en redisant, en écho à Lettres p.246, que la vérité religieuse ne peut apparaître comme dans notre réalité primaire puisqu'elle est déjà dans le symbolisme de la réalité secondaire), le manichéisme (Vinyamar avait bien saisi la problématique) ou la sexualité (avec ce récent contrepoint) — cf. les interviews récemment traduites. [/small]
[séparation]
[citation]Tout ce que nous savons, et cela dans une large mesure par l’expérience directe, c'est que le Mal travaille avec un pouvoir étendu et avec un succès perpétuel — en vain : car ne faisant toujours que préparer le sol pour qu'un Bien inattendu y pousse. Il en est ainsi en général, et il en est ainsi dans nos vies. [...]
Mais il reste encore quelque espoir que les choses s’arrangent pour nous, même sur le plan temporel, dans la miséricorde de Dieu. Et bien que nous ayons besoin de tout le courage et le cran humains qui nous sont innés (la vaste somme de courage et d'endurance existant chez l’homme est formidable, tu ne crois pas ?) et de toute notre foi religieuse pour faire face au Mal qui peut nous arriver (comme aux autres, si Dieu le veut), nous pouvons quand même prier et espérer. Ce que je fais.[/citation]
[séparation]
Le paradoxe entre le [emphase]« pouvoir étendu [et le] succès perpétuel »[/emphase] du Mal d'un côté, et sa [emphase]« vanité »[/emphase] de l'autre (cf. ailleurs le contraste entre [emphase]« le poids déprimant de l'éternelle iniquité humaine »[/emphase] et [emphase]« en même temps, [le fait] que le Bien existe toujours »[/emphase], Lettres, pp.120-121), fait écho à cette présentation mémorable de Tolkien à Amy Ronald : [emphase]« je suis chrétien, et à vrai dire un catholique [romain], si bien que je ne m’attends pas à ce que “l’Histoire” soit autre chose qu’une “longue défaite” — même si elle comporte (et dans une légende peut les contenir de manière plus claire et émouvante) quelques exemples ou aperçus de la victoire ultime »[/emphase] (Lettres, p.362). Nous retrouvons ce que nous avons développé dans la présente discussion quant à providence (ou la grâce) à l'œuvre dans le Légendaire et gouvernée par la Pitié à la racine de la liberté et de la puissance du Créateur, i.e. [emphase]« dans la Miséricorde de Dieu »[/emphase] : [emphase]« on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en moi, [et] nul ne peut changer la musique malgré moi. Celui qui le tente n'est que mon instrument pour concevoir des merveilles qu'il n'aurait pas imaginées lui-même ! »[/emphase] (SCLI, p.10, trad. modifiée). Cf. Manwë : [emphase]« Eru demeure le Seigneur de Tout, et meut toutes les voies de ses créatures, même la malice du Marrisseur, en ses ultimes desseins »[/emphase] (HoMe X, p.241), et le Commentaire de l'Athrabeth : le [emphase]« Drame [qui se joue] dépend de Son dessein et de Sa volonté quant à son commencement et à son déroulement, en chacun de ses détails et de ses instants »[/emphase] (HoMe X, p.335) — Dieu demeure souverain.
En attendant, ici-bas, dans notre [emphase]« nature tout entière enchaînée dans la cause à effet matérielle, la chaîne de la mort »[/emphase] (Lettres, p.148), il nous reste à [emphase]« faire face au Mal »[/emphase], avec [emphase]« courage »[/emphase], [emphase]« endurance »[/emphase] et [emphase]« foi »[/emphase], et, pour ceux qui le peuvent, à [emphase]« prier et espérer »[/emphase]. Les héros du Conte d'Arda, eux aussi, tendus entre la souffrance et l’espérance, depuis l’Ainulindalë jusqu’à l’Athrabeth en passant par le Seigneur des Anneaux, continuent [emphase]« à espérer et à peiner »[/emphase] (SdA, VI.3, p.1303). Contrairement à la [emphase]« longue défaite »[/emphase] et au [emphase]« succès perpétuel [du] Mal »[/emphase], dont nous faisons [emphase]« l'expérience directe »[/emphase], la [emphase]« victoire Ultime »[/emphase] du [emphase]« Bien inattendu »[/emphase] est attendue dans une [emphase]« espérance »[/emphase] fondée dans [emphase]« notre nature [et] notre état primordial [:] si nous sommes effectivement les Eruhin, les Enfants de l’Unique, alors [...] de l’ensemble de Ses desseins, l’aboutissement doit être pour la joie de Ses Enfants »[/emphase] (HoMe X, p.320) — ou, comme les Valar pouvaient y encourager les Númenóréens : [emphase]« espérez [...] qu'à la fin, même les moindres de vos désirs s'épanouiront (shall have fruit) [puisque] l'amour d'Arda fut semé en vos cœurs par Ilúvatar ; or Il ne sème pas sans raison (to no purpose) »[/emphase] (SCLI, pp.263-264, trad. modifiée).
Autrement dit, le thème tolkienien du [emphase]« Monde mauvais »[/emphase] est indissociable de celui du [emphase]« Salut »[/emphase] (cf. plus loin, et Lettres, pp.332,357). De même, dans le Légendaire, le thème du Marrissement d'Arda est lié à celui de la Guérison d’Arda (cf. « Estel Eruhínion : de la Chute et de l'Espérance dans le Conte d'Arda »). C'est ce que les fonctions du Conte de Fées — évasion, consolation et recouvrement — peuvent aider à percevoir (cf. « Avant-propos : Till the world is mended »).
[séparation]
[citation]Et tu as été un présent si spécial pour moi, à une période de chagrin et de souffrance morale, et ton amour, se déployant immédiatement, presque au moment où tu es né, m'a prédit comme si tu m'avais parlé que je serais toujours consolé par la certitude que cela ne connaîtra jamais de fin. Il est probable que nous (we shall) nous retrouverons, sous l'œil de Dieu, « tout entiers et unis » (in hale and unity), dans peu de temps, très cher petit ; et il est certain que nous avons un lien spécial qui durera au-delà de cette vie[/citation]
[séparation]
Après qu'aient été pour ainsi dire récapitulés les principaux thèmes tolkieniens, et juste avant qu'apparaisse la mention du libre arbitre, voici le [emphase]« lien spécial »[/emphase] entre J.R.R. et Christopher Tolkien. Il ne s'agit pas tant du lien de l'amour du [emphase]« fæder suna his ágnum, þám gingstan nalles unléofestan — père à son propre fils, le dernier-né [mais] en aucune façon le moins aimé »[/emphase] (Lettres, p.103) [small](*)[/small] que, me semble-t-il, d'une très profonde communion d'esprit et de sensibilité entre eux. Cette communion spirituelle, particulièrement intense pendant l'engagement de Christopher en Afrique du Sud entre fin 1943 et début 1945 au vu des Lettres, devient même à cette époque comme le creuset de la mythopoésie tolkienienne.
Que cette communion soit intense, il suffit pour s'en convaincre de lire le père le répéter à son fils : [emphase]« tu me manques »[/emphase] (Lettres, pp.107,111,114,135). Non seulement parce qu'il voudrait avoir encore auprès de lui [emphase]« mon secrétaire et critique »[/emphase], mais aussi parce que [emphase]« nous sommes si proches (so akin) »[/emphase] (p.118), proches au point que la vie du père, à cette époque, tourne autour des lettres du fils (p.127), qu'il va à l'église pour lui (p.119), et qu'il va jusqu'à lui confier : [emphase]« j'ai toujours une curieuse sensation de réminiscence dès qu'il est question de l'Afrique, ce qui m'émeut toujours profondément. Il est vraiment étrange que toi, mon très cher petit, tu sois retourné [normal](sic)[/normal] là-bas »[/emphase] (p.123).
Cette communion, qui pourrait être décrite au moyen de cette image des Inklings : [emphase]« cette fête de l'esprit et de cet échange entre âmes »[/emphase] (Lettres, p.150), est (au moins) triple. Elle est religieuse, le partage de la foi revenant régulièrement entre eux, avec le discernement des esprits qui l'accompagne hic et nunc et qui fait dire à Tolkien, dans une formule qui anticipe celle de sa lettre à Amy Ronald : [emphase]« toi et moi appartenons au camp toujours vaincu mais jamais complètement soumis »[/emphase] (Lettres, p.133). Et aussi : [emphase]« nous sommes nés à une sombre époque et trop tard (pour nous) »[/emphase] (pp.98-99) [small](**)[/small], mais [emphase]« nous sommes entre les mains de Dieu »[/emphase] (p.111). Cette communion dans la surnature se prolonge tout aussi souvent par une communion dans la nature, qui inspirera à Tolkien des descriptions remarquables : [emphase]« la lumière argentée du printemps sur les fleurs et les feuilles »[/emphase] (p.110), ce coucher de soleil [emphase]« des plus magnifiques »[/emphase] surplombant l'horizon d'[emphase]« un rivage de plusieurs rangées de flamboyants chérubins d'or et de feu, traversés ici et là par des voiles brumeux comme de la pluie pourpre »[/emphase] (p.137), ou cette scène hivernale [emphase]« d'une beauté à couper le souffle »[/emphase], avec au matin [emphase]« les arbres comme des fontaines immobiles aux branches ramifiées se découpant contre une lumière dorée, et, tout en haut, un bleu pâle et translucide »[/emphase], et la nuit venue [emphase]« le brouillard [qui] s'est levé et une lune ronde [éclairant] la scène d'en haut [:] vision d'un autre monde ou d'un autre temps »[/emphase] (p.158). Communion dans l'écriture, enfin : Christopher pourra suivre l'avancement de ce qui ne s'appelait encore que [emphase]« l'Anneau »[/emphase], à l'époque où, bientôt arrivé [emphase]« au cœur, où tous les fils doivent être réunis »[/emphase] (p.121), Tolkien menait Frodo et Sam aux portes du Mordor, parfois [emphase]« dans la douleur »[/emphase] (p.105), versant [emphase]« beaucoup de sueur pour quelques pages »[/emphase] (p.107), devant se [emphase]« débatt[re] »[/emphase] avec des [emphase]« passage[s] récalcitrant[s] »[/emphase] (p.112). Outre son avis esthétique (Shelob, p.122 ; Gamgee, pp.125,131), son avis critique global devient nécessaire, car [emphase]« ce livre en est venu à t'être de plus en plus destiné, de sorte que ton avis importe plus que celui de quiconque »[/emphase] (p.135) ; [emphase]« c'est surtout ce que tu penses que je veux entendre, car depuis longtemps c'est principalement à toi que je songe en l'écrivant »[/emphase] (pp.152-153).
[séparation]
[citation]— toujours soumis, bien entendu, au mystère du libre arbitre, par lequel l'un comme l’autre nous pourrions rejeter le « salut ». Auquel cas Dieu arrangerait les choses différemment ! [...][/citation]
[séparation]
La mention du [emphase]« libre arbitre »[/emphase] arrive alors enfin, comme pour rassembler et résumer tout ce qui précède, aussi bien les principaux thèmes tolkieniens que le lien entre le père et le fils, de la façon suivante : le véritable enjeu du libre arbitre, ce à quoi il se rapporte ultimement, [emphase]« sub specia æternitatis »[/emphase], le seul vrai choix, consiste à accepter ou [emphase]« rejeter le “Salut” »[/emphase]. Sosryko l'avait déjà dit :
[small]Petite question en passant : as-tu une idée, Sosryko, de ce que Tolkien entend par [emphase]« Auquel cas Dieu arrangerait les choses différemment »[/emphase] ?
(si l'un accepte le Salut tandis que l'autre le rejette, qu'entend-il par « arranger les choses » ?)[/small]
Nous retrouvons exactement ce passage de l'Écriture que j'avais donné et que Tolkien devait bien connaître tant il récapitule et résume la nature, la finalité et le paradoxe apparent du libre arbitre dans le Conte d'Arda comme dans la Bible : [emphase]« mettez en œuvre votre salut, car c’est Dieu qui fait en vous et le vouloir et le faire selon son dessein bienveillant »[/emphase] (Philippiens 2,12-13) :
Le mystère ne constitue un paradoxe, nous l'avons vu, qu'à partir d'une définition de la liberté et de la puissance conçues indépendamment de l'essence divine — liberté d'indifférence et autonomie absolue de la créature. À partir d'une définition de la liberté du sub-créateur dépendante de la réalité créatrice, la contradiction disparaît : l'homme qui déploie sa nature et ses talents selon le dessein bienveillant de Dieu est au contraire celui qui déploie son être et donc sa liberté, tandis que celui qui en est empêché [emphase]« gaspill[e sa] vie »[/emphase].
Bien entendu, le Conte d'Arda n'est pas un traité de théologie ou de philosophie (même s'il en contient de véritables en interne). La mythopoésie tolkienienne se fait ici [emphase]« un véhicule du Mystère »[/emphase] et opère (ou s'efforce d'opérer) un [emphase]« recouvrement »[/emphase] (Faërie, pp.82,121) du mystère du libre arbitre. Et, s'il n'est pas le seul thème du Légendaire à faire l'objet d'un tel recouvrement, il est celui qui participe de chacun des autres thèmes : l'homme vivant, la pitié, le don de soi, la pauvreté, le royaume, la mort, l'espérance, la conjugalité, la sagesse, la mémoire, etc.
[séparation]
Terminons par un mot sur la deuxième partie de la lettre, où Tolkien partage à Christopher l'avancement de l'histoire de [emphase]« l'Anneau »[/emphase]. On pourrait croire que nous sommes passés à un autre sujet — à tort. Car la partie précédente de la lettre se décline dans ce monde secondaire qui [emphase]« grandit et pousse encore »[/emphase] et [emphase]« se déploie »[/emphase] — certains éléments à venir étant entrevus tandis que d'autres surviennent [emphase]« de manière inattendue »[/emphase]. Tout en décrivant à Christopher ce qui devra probablement advenir, il sait que [emphase]« cela se passera certainement d'une manière très différente lorsqu'on en sera à l'écriture elle-même, car le tout semble s'écrire de lui-même une fois que je suis lancé, comme si la vérité était révélée à ce moment-là, jusque là seulement imparfaitement aperçue »[/emphase] (Lettres, p.154).
Et, après une dernière récrimination à l'égard de la Machine (c'est-à-dire à la part de [emphase]« l'humanité et [d]es ingénieurs en particuliers [qui] sont à la fois stupides et malveillants, en règle générale »[/emphase] et qui empêchent la machine d'être [emphase]« réservé[e] à des usages raisonnables »[/emphase]), la lettre du père à son fils s'achève par l'expression renouvelée de tout son amour et du [emphase]« lien spécial »[/emphase] qui les unit :
[citation][Je n'ai] sans toi personne avec qui partager mes pensées. J'ai commencé au tout début à écrire « l'H. des Gnomes » dans des baraquements militaires bondés, remplis du son des gramophones — et te voilà maintenant dans la même prison. Puisses-tu, toi aussi, en réchapper — plus fort. Prends soin de toi, en ton âme et ton corps, de toutes les façons possibles et adéquates, pour l'amour que tu portes à ton Père.[/citation]
Ailleurs, Tolkien redira la même chose de façon « allégorique » comme pour [emphase]« touche[r] au cœur »[/emphase] : [emphase]« et voilà où tu en es : un Hobbit parmi les Urukhai. Porte ton hobbitude dans ton cœur, et songe que toutes les histoires ressemblent à cela quand on est dedans »[/emphase] (Lettres, p.118).
Tolkien n'écrivait-il pas le Seigneur des Anneaux et les autres légendes du Conte d'Arda pour [emphase]« l'élucidation de la vérité et l’encouragement de la morale dans ce monde réel, au moyen de l'antique procédé qui consiste à les illustrer dans des figures inhabituelles, procédé qui pourrait conduire à une “prise de conscience” (‘bring them home’) »[/emphase] (Lettres, p.277) ? Si l'on a saisi ce que Tolkien met derrière la vérité et la morale, il ne me paraît pas exagéré de résumer sa déclaration à [emphase]« l'encouragement »[/emphase] tout court, c'est-à-dire, littéralement, à redonner cœur — à Christopher, et [emphase]« à ceux qui ont soif »[/emphase] (Lettres, p.145).
Aujourd'hui réunis [emphase]« sous l'œil de Dieu, “tout entiers et unis” »[/emphase], ils nous laissent en héritage, fruit du [emphase]« lien spécial »[/emphase] qui était le leur, une histoire, celle de la Terre du Milieu, qui tire sa [emphase]« valeur en soi »[/emphase] d'[emphase]« au-delà de cette vie »[/emphase] — [emphase]« sub specie æternitatis »[/emphase].
[espacement]Yyr Tolkiendil
[séparation]
(*) On sait que Tolkien exprima son affection à Michaël dans les mêmes termes :
[citation=Lettres, p.85, trad. modifiée]Ne vois-tu pas pourquoi je me soucie tellement de toi et pourquoi tout ce que tu fais me concerne de si près ? Gardons pourtant nos cœurs dans l'espérance et la foi (let us both take heart of hope and faith). Le lien entre père et fils n'est pas fait que de chair périssable : il doit aussi avoir quelque chose d'æternitas en lui. Il est un lieu appelé le “paradis” où le Bien qui est ici inachevé s'accomplit et où les histoires non écrites, et les espoirs non réalisés, se poursuivent. Nous rirons peut-être à nouveau ensemble ...[/citation]
(**) Hum ... Mon propre père me l'a souvent dit aussi ;).
En guise de conclusion (conclusion de ma recherche, pas de la discussion ;)), je vous propose une lecture suivie de la première partie de la Lettre n°64 (Lettres, pp.114-115). Dans ma recherche, j'avais relevé son occurrence de free will, sans lui trouver de place dans les développements qui précèdent. Il me semble, en fait, qu'elle permet de récapituler ces derniers.
[séparation]
[colonne][gauche]20 Northmoor Road, Oxford
Mon très cher petit,[/gauche][droite]
30 avril 1944 (FS 20)
[/droite][/colonne][citation]J'ai décidé de renvoyer un autre aérogramme, non un airgraph, dans l'espoir de pouvoir ainsi te remonter un peu plus le moral. [...] Tu me manques vraiment beaucoup, et je trouve vraiment tout cela extrêmement dur à supporter, pour moi-même et pour toi. Le gâchis complet et stupide causé par la guerre, non seulement matériel mais moral et spirituel, est tellement consternant pour ceux qui doivent l'endurer. Et l’a toujours été (malgré les poètes), et le sera toujours (malgré les propagandistes) — non bien sûr qu’il n’ait été, qu'il ne soit et qu'il ne sera nécessaire d’y être confronté dans un monde mauvais.
Mais la mémoire humaine est si courte et si éphémères sont ses générations que dans seulement 30 ans environ il y aura peu ou pas de gens à posséder cette expérience directe qui seule touche vraiment le cœur. C’est le chat échaudé qui nous en apprend le plus sur le feu.
Je suis quelquefois horrifié à la pensée de la somme de détresse humaine qui existe actuellement dans le monde entier : les millions de personnes séparées, tourmentées, gaspillant leur vie sans aucun bénéfice — sans parler de la torture, de la douleur, de la mort, du deuil, de l'injustice. Si l’angoisse était visible, pratiquement la totalité de cette planète plongée dans les ténèbres serait enveloppée dans une dense vapeur sombre, cachée à la vue stupéfaite des cieux ![/citation]
[séparation]
Le [emphase]« monde mauvais »[/emphase] est un thème tolkienien récurrent, celui d'un monde soumis au Mal, à la Mort et à la Machine, qui reprend celui, plus largement biblique, d'un monde gouverné par la Chute : [emphase]« la faiblesse fatale de toute chose bonne par nature dans un monde mauvais, corrompu et contre nature »[/emphase] (Lettres, p.98). Un monde où, de façon [emphase]« nécessaire »[/emphase], nous sommes confrontés à un [emphase]« gâchis [—] matériel [,] moral et spirituel »[/emphase]. Certes, Tolkien parle ici du [emphase]« gâchis complet et stupide »[/emphase] causé [emphase]« par la guerre »[/emphase], mais on sait que, pour lui, [emphase]« il existe d'autres sortes de maux tout aussi néfastes »[/emphase], dont la guerre ne constitue que [emphase]« l'explosion »[/emphase], A&H HS n°2, p.44). Cette explosion ne fait que [emphase]« multiplie[r] la bêtise par 3 et son pouvoir par lui-même : ainsi nos jours précieux sont gouvernés par (3x)² avec x = l'obtusité humaine habituelle »[/emphase] (Lettres, p.111).
Notre terre ainsi [emphase]« plongée dans les ténèbres »[/emphase], décrite comme enveloppée dans [emphase]« une dense vapeur sombre (a dense dark vapour) »[/emphase], ne peut manquer de renvoyer aux [emphase]« immenses fumées et vapeurs (vast smokes and vapours) »[/emphase] d'Angband qui [emphase]« souill[èrent] la lumière des premiers matins du monde »[/emphase] (Silm, chap.13) comme à [emphase]« l'ombre pesante »[/emphase] venue du Mordor en [emphase]« dévorant la lumière »[/emphase] (SdA, V.4), ainsi qu'à celles, plus effrayantes encore parce que tissées de Vide même, des [emphase]« noires vapeurs (black vapours) »[/emphase] d'Ungoliant faites de [emphase]« pure Obscurité (an Unlight) où les choses semblaient ne plus être »[/emphase] (Silm, chap.8), tout comme la [emphase]« vapeur noire (black vapour) »[/emphase] façonnée par son rejeton à partir [emphase]« des ténèbres mêmes (of veritable darkness itself) »[/emphase] [emphase]« aveugl[ait] non seulement les yeux mais encore l'esprit, si bien que le souvenir des formes et des couleurs, et de toute lumière visible, en était effacé [—] la nuit avait toujours été, et elle serait toujours : la nuit était tout »[/emphase] (SdA IV.9).
Ici comme ailleurs, les représentations du monde primaire appellent celles du monde secondaire pour s'y associer sous la plume d'un Tolkien qui, au soir de sa vie, parlera de notre monde comme [emphase]« ce Royaume Déchu d'Arda, où l'on vénère les serviteurs de Morgoth »[/emphase] (Lettres, p.582).
[séparation]
[citation]Et les fruits de tout cela seront principalement funestes — d’un point de vue historique. Mais l’aspect historique n’est pas, bien sûr, le seul. Toute chose et tout acte a une valeur en soi, en dehors de ses « causes » et de ses « effets ». Aucun homme ne peut évaluer ce qui est réellement en train de se passer en ce moment sub specie æternitatis.[/citation]
[séparation]
Il ne me paraît pas exagéré de considérer que tout Tolkien est là.
Plus haut, Tolkien disait que [emphase]« cette expérience directe »[/emphase] du Mal [emphase]« touche vraiment le cœur »[/emphase]. S'il dépasse le cadre de cette discussion (et les moyens disponibles) d'en faire le tour, résumons-le sommairement : l'expérience du cœur est, précisément, au cœur, voire le cœur, de la mythopoésie tolkienienne (voire de la théorie du langage de Tolkien). La même expression revient quelques semaines plus tard. En contrepoint de [emphase]« la vacuité de toute machine »[/emphase] et de [emphase]« la Chute »[/emphase], qui s'associent pour détourner nos désirs de subcréation [emphase]« vers un Mal nouveau et horrible »[/emphase], le père et le fils partagent leurs observations des bouvreuils et des martinets, qui eux [emphase]« touchent au cœur des choses »[/emphase] (Lettres, p.131). Le cœur de l'homme et le cœur des choses ont une valeur située au-delà de [emphase]« l'aspect historique »[/emphase] — [emphase]« l’apparente Anankê de notre monde »[/emphase] (p.149). Eh bien, la mythopoésie tolkienienne n'est rien d'autre que cette tentative d'y accéder : la mythologie, pour Tolkien, est cette tentative, par le langage et la poésie, de mise en rapport des choses et des actes avec leur [emphase]« valeur en soi »[/emphase], c'est-à-dire [emphase]« sub specie æternitatis »[/emphase] — à l'aune de l'éternité.
Confère le sujet serpent de mer de l'allégorie chez Tolkien : d'une certaine façon, Tolkien ne cesse d'être « allégorique ». Ainsi lorsque, à la même époque, il partage à Christopher que [emphase]« nous essayons de vaincre Sauron avec l'Anneau »[/emphase], si bien que [emphase]« le prix à payer est, comme tu le sais, de faire de nouveaux Sauron, et de lentement transformer en Orques les Hommes et les Elfes »[/emphase], il précise aussitôt : [emphase]« non pas que dans la réalité les choses soient aussi nettes que dans une histoire »[/emphase] (Lettres, p.118). Ainsi du SdA : il [emphase]« est né de “l'allégorie” et ses guerres sont toujours dérivées de la “guerre intérieure” de l'allégorie dans laquelle le Bien est d'un côté et les divers modes du mal de l'autre »[/emphase] tandis que [emphase]« dans la réalité (extérieure) les hommes se trouvent des deux côtés — ce qui entraîne une alliance hétéroclite d'Orques, de bêtes, de démons, d'hommes ordinaires honnêtes par nature, et d'anges »[/emphase] (p.123). Ce langage mythique, allégorique dans un certain sens, permet d'atteindre le cœur des choses. Par ce langage, Tolkien s'est mis [emphase]« à transformer [s]on expérience en des formes et symboles autres à travers Morgoth, les Orques et l'Eldalie (représentant la beauté et la grâce de la vie et de l'artisanat) et ainsi de suite »[/emphase] (p.127) : [emphase]« le désir d'exprimer [s]on sentiment sur le Bien, le Mal, le juste et l'infâme [...] a engendré Morgoth et l'Histoire des Gnomes »[/emphase] (p.118).
Au sein de cette mythologie, noter le statut intermédiaire du SdA dont les protagonistes [emphase]« vivaient à la lisière du mythe ; ou plutôt, cette histoire expose le passage de “mythe” à l'Histoire ou à la Domination des Hommes »[/emphase]. Et lorsque l'Ombre surgira de nouveau, [emphase]« plus jamais (sauf avant la Fin) un démon maléfique ne sera physiquement incarné sous la forme d'un ennemi ; il dirigera des Hommes et le réseau complexe des êtres à demi malfaisants et des bons faillibles, et laissera un doute brumeux quant au choix d'un camp, autant de situations qu'il aime tout particulièrement [...] ; ce sera, et c'est déjà, notre sort le plus dangereux »[/emphase] (Lettres, p.294).
[small]D'où nombre de contresens bien connus, dès lors que l'on passe à côté de ce rapport mythopoétique entre le monde primaire et le monde secondaire : comme sur la dimension chrétienne (l'extrait Lettres p.294 se poursuit en redisant, en écho à Lettres p.246, que la vérité religieuse ne peut apparaître comme dans notre réalité primaire puisqu'elle est déjà dans le symbolisme de la réalité secondaire), le manichéisme (Vinyamar avait bien saisi la problématique) ou la sexualité (avec ce récent contrepoint) — cf. les interviews récemment traduites. [/small]
[séparation]
[citation]Tout ce que nous savons, et cela dans une large mesure par l’expérience directe, c'est que le Mal travaille avec un pouvoir étendu et avec un succès perpétuel — en vain : car ne faisant toujours que préparer le sol pour qu'un Bien inattendu y pousse. Il en est ainsi en général, et il en est ainsi dans nos vies. [...]
Mais il reste encore quelque espoir que les choses s’arrangent pour nous, même sur le plan temporel, dans la miséricorde de Dieu. Et bien que nous ayons besoin de tout le courage et le cran humains qui nous sont innés (la vaste somme de courage et d'endurance existant chez l’homme est formidable, tu ne crois pas ?) et de toute notre foi religieuse pour faire face au Mal qui peut nous arriver (comme aux autres, si Dieu le veut), nous pouvons quand même prier et espérer. Ce que je fais.[/citation]
[séparation]
Le paradoxe entre le [emphase]« pouvoir étendu [et le] succès perpétuel »[/emphase] du Mal d'un côté, et sa [emphase]« vanité »[/emphase] de l'autre (cf. ailleurs le contraste entre [emphase]« le poids déprimant de l'éternelle iniquité humaine »[/emphase] et [emphase]« en même temps, [le fait] que le Bien existe toujours »[/emphase], Lettres, pp.120-121), fait écho à cette présentation mémorable de Tolkien à Amy Ronald : [emphase]« je suis chrétien, et à vrai dire un catholique [romain], si bien que je ne m’attends pas à ce que “l’Histoire” soit autre chose qu’une “longue défaite” — même si elle comporte (et dans une légende peut les contenir de manière plus claire et émouvante) quelques exemples ou aperçus de la victoire ultime »[/emphase] (Lettres, p.362). Nous retrouvons ce que nous avons développé dans la présente discussion quant à providence (ou la grâce) à l'œuvre dans le Légendaire et gouvernée par la Pitié à la racine de la liberté et de la puissance du Créateur, i.e. [emphase]« dans la Miséricorde de Dieu »[/emphase] : [emphase]« on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en moi, [et] nul ne peut changer la musique malgré moi. Celui qui le tente n'est que mon instrument pour concevoir des merveilles qu'il n'aurait pas imaginées lui-même ! »[/emphase] (SCLI, p.10, trad. modifiée). Cf. Manwë : [emphase]« Eru demeure le Seigneur de Tout, et meut toutes les voies de ses créatures, même la malice du Marrisseur, en ses ultimes desseins »[/emphase] (HoMe X, p.241), et le Commentaire de l'Athrabeth : le [emphase]« Drame [qui se joue] dépend de Son dessein et de Sa volonté quant à son commencement et à son déroulement, en chacun de ses détails et de ses instants »[/emphase] (HoMe X, p.335) — Dieu demeure souverain.
En attendant, ici-bas, dans notre [emphase]« nature tout entière enchaînée dans la cause à effet matérielle, la chaîne de la mort »[/emphase] (Lettres, p.148), il nous reste à [emphase]« faire face au Mal »[/emphase], avec [emphase]« courage »[/emphase], [emphase]« endurance »[/emphase] et [emphase]« foi »[/emphase], et, pour ceux qui le peuvent, à [emphase]« prier et espérer »[/emphase]. Les héros du Conte d'Arda, eux aussi, tendus entre la souffrance et l’espérance, depuis l’Ainulindalë jusqu’à l’Athrabeth en passant par le Seigneur des Anneaux, continuent [emphase]« à espérer et à peiner »[/emphase] (SdA, VI.3, p.1303). Contrairement à la [emphase]« longue défaite »[/emphase] et au [emphase]« succès perpétuel [du] Mal »[/emphase], dont nous faisons [emphase]« l'expérience directe »[/emphase], la [emphase]« victoire Ultime »[/emphase] du [emphase]« Bien inattendu »[/emphase] est attendue dans une [emphase]« espérance »[/emphase] fondée dans [emphase]« notre nature [et] notre état primordial [:] si nous sommes effectivement les Eruhin, les Enfants de l’Unique, alors [...] de l’ensemble de Ses desseins, l’aboutissement doit être pour la joie de Ses Enfants »[/emphase] (HoMe X, p.320) — ou, comme les Valar pouvaient y encourager les Númenóréens : [emphase]« espérez [...] qu'à la fin, même les moindres de vos désirs s'épanouiront (shall have fruit) [puisque] l'amour d'Arda fut semé en vos cœurs par Ilúvatar ; or Il ne sème pas sans raison (to no purpose) »[/emphase] (SCLI, pp.263-264, trad. modifiée).
Autrement dit, le thème tolkienien du [emphase]« Monde mauvais »[/emphase] est indissociable de celui du [emphase]« Salut »[/emphase] (cf. plus loin, et Lettres, pp.332,357). De même, dans le Légendaire, le thème du Marrissement d'Arda est lié à celui de la Guérison d’Arda (cf. « Estel Eruhínion : de la Chute et de l'Espérance dans le Conte d'Arda »). C'est ce que les fonctions du Conte de Fées — évasion, consolation et recouvrement — peuvent aider à percevoir (cf. « Avant-propos : Till the world is mended »).
[séparation]
[citation]Et tu as été un présent si spécial pour moi, à une période de chagrin et de souffrance morale, et ton amour, se déployant immédiatement, presque au moment où tu es né, m'a prédit comme si tu m'avais parlé que je serais toujours consolé par la certitude que cela ne connaîtra jamais de fin. Il est probable que nous (we shall) nous retrouverons, sous l'œil de Dieu, « tout entiers et unis » (in hale and unity), dans peu de temps, très cher petit ; et il est certain que nous avons un lien spécial qui durera au-delà de cette vie[/citation]
[séparation]
Après qu'aient été pour ainsi dire récapitulés les principaux thèmes tolkieniens, et juste avant qu'apparaisse la mention du libre arbitre, voici le [emphase]« lien spécial »[/emphase] entre J.R.R. et Christopher Tolkien. Il ne s'agit pas tant du lien de l'amour du [emphase]« fæder suna his ágnum, þám gingstan nalles unléofestan — père à son propre fils, le dernier-né [mais] en aucune façon le moins aimé »[/emphase] (Lettres, p.103) [small](*)[/small] que, me semble-t-il, d'une très profonde communion d'esprit et de sensibilité entre eux. Cette communion spirituelle, particulièrement intense pendant l'engagement de Christopher en Afrique du Sud entre fin 1943 et début 1945 au vu des Lettres, devient même à cette époque comme le creuset de la mythopoésie tolkienienne.
Que cette communion soit intense, il suffit pour s'en convaincre de lire le père le répéter à son fils : [emphase]« tu me manques »[/emphase] (Lettres, pp.107,111,114,135). Non seulement parce qu'il voudrait avoir encore auprès de lui [emphase]« mon secrétaire et critique »[/emphase], mais aussi parce que [emphase]« nous sommes si proches (so akin) »[/emphase] (p.118), proches au point que la vie du père, à cette époque, tourne autour des lettres du fils (p.127), qu'il va à l'église pour lui (p.119), et qu'il va jusqu'à lui confier : [emphase]« j'ai toujours une curieuse sensation de réminiscence dès qu'il est question de l'Afrique, ce qui m'émeut toujours profondément. Il est vraiment étrange que toi, mon très cher petit, tu sois retourné [normal](sic)[/normal] là-bas »[/emphase] (p.123).
Cette communion, qui pourrait être décrite au moyen de cette image des Inklings : [emphase]« cette fête de l'esprit et de cet échange entre âmes »[/emphase] (Lettres, p.150), est (au moins) triple. Elle est religieuse, le partage de la foi revenant régulièrement entre eux, avec le discernement des esprits qui l'accompagne hic et nunc et qui fait dire à Tolkien, dans une formule qui anticipe celle de sa lettre à Amy Ronald : [emphase]« toi et moi appartenons au camp toujours vaincu mais jamais complètement soumis »[/emphase] (Lettres, p.133). Et aussi : [emphase]« nous sommes nés à une sombre époque et trop tard (pour nous) »[/emphase] (pp.98-99) [small](**)[/small], mais [emphase]« nous sommes entre les mains de Dieu »[/emphase] (p.111). Cette communion dans la surnature se prolonge tout aussi souvent par une communion dans la nature, qui inspirera à Tolkien des descriptions remarquables : [emphase]« la lumière argentée du printemps sur les fleurs et les feuilles »[/emphase] (p.110), ce coucher de soleil [emphase]« des plus magnifiques »[/emphase] surplombant l'horizon d'[emphase]« un rivage de plusieurs rangées de flamboyants chérubins d'or et de feu, traversés ici et là par des voiles brumeux comme de la pluie pourpre »[/emphase] (p.137), ou cette scène hivernale [emphase]« d'une beauté à couper le souffle »[/emphase], avec au matin [emphase]« les arbres comme des fontaines immobiles aux branches ramifiées se découpant contre une lumière dorée, et, tout en haut, un bleu pâle et translucide »[/emphase], et la nuit venue [emphase]« le brouillard [qui] s'est levé et une lune ronde [éclairant] la scène d'en haut [:] vision d'un autre monde ou d'un autre temps »[/emphase] (p.158). Communion dans l'écriture, enfin : Christopher pourra suivre l'avancement de ce qui ne s'appelait encore que [emphase]« l'Anneau »[/emphase], à l'époque où, bientôt arrivé [emphase]« au cœur, où tous les fils doivent être réunis »[/emphase] (p.121), Tolkien menait Frodo et Sam aux portes du Mordor, parfois [emphase]« dans la douleur »[/emphase] (p.105), versant [emphase]« beaucoup de sueur pour quelques pages »[/emphase] (p.107), devant se [emphase]« débatt[re] »[/emphase] avec des [emphase]« passage[s] récalcitrant[s] »[/emphase] (p.112). Outre son avis esthétique (Shelob, p.122 ; Gamgee, pp.125,131), son avis critique global devient nécessaire, car [emphase]« ce livre en est venu à t'être de plus en plus destiné, de sorte que ton avis importe plus que celui de quiconque »[/emphase] (p.135) ; [emphase]« c'est surtout ce que tu penses que je veux entendre, car depuis longtemps c'est principalement à toi que je songe en l'écrivant »[/emphase] (pp.152-153).
[séparation]
[citation]— toujours soumis, bien entendu, au mystère du libre arbitre, par lequel l'un comme l’autre nous pourrions rejeter le « salut ». Auquel cas Dieu arrangerait les choses différemment ! [...][/citation]
[séparation]
La mention du [emphase]« libre arbitre »[/emphase] arrive alors enfin, comme pour rassembler et résumer tout ce qui précède, aussi bien les principaux thèmes tolkieniens que le lien entre le père et le fils, de la façon suivante : le véritable enjeu du libre arbitre, ce à quoi il se rapporte ultimement, [emphase]« sub specia æternitatis »[/emphase], le seul vrai choix, consiste à accepter ou [emphase]« rejeter le “Salut” »[/emphase]. Sosryko l'avait déjà dit :
Quote:Le libre arbitre (Free Will) : il s’agit effectivement d’un élément essentiel de la pensée de Tolkien (et de la théologie tout cours ;-)). Mais tu commets il me semble une erreur en pensant que l’être humain (selon la Bible comme selon Tolkien) est libre de choisir de son comportement à chaque instant et à tous les niveaux de son existence. Tolkien est conscient de cela, lui qui qualifie Dieu [emphase]« as the one wholly free Will »[/emphase] [L156], et surtout il sait que le seul enjeu du libre arbitre des hommes est le Salut (cf. [emphase]« the mystery of free will, by which either of us could throw away 'salvation' »[/emphase] (L64]). Ainsi, Tolkien sait que Dieu ne veut que le Salut des hommes mais qu'il leur laisse aussi la liberté de l’accepter ou de le refuser. Voilà le domaine d’application du libre arbitre de l’homme : accepter le Salut ou le refuser.
[small]Petite question en passant : as-tu une idée, Sosryko, de ce que Tolkien entend par [emphase]« Auquel cas Dieu arrangerait les choses différemment »[/emphase] ?
(si l'un accepte le Salut tandis que l'autre le rejette, qu'entend-il par « arranger les choses » ?)[/small]
Nous retrouvons exactement ce passage de l'Écriture que j'avais donné et que Tolkien devait bien connaître tant il récapitule et résume la nature, la finalité et le paradoxe apparent du libre arbitre dans le Conte d'Arda comme dans la Bible : [emphase]« mettez en œuvre votre salut, car c’est Dieu qui fait en vous et le vouloir et le faire selon son dessein bienveillant »[/emphase] (Philippiens 2,12-13) :
- La nature du libre arbitre : par notre vouloir et notre faire — subcréateurs —, mettre en œuvre notre salut ;
- Sa finalité : selon le dessein bienveillant de Dieu ;
- Le paradoxe apparent : c'est Dieu — Créateur — qui donne réalité aussi bien à notre salut qu'à notre vouloir et à notre faire.
Le mystère ne constitue un paradoxe, nous l'avons vu, qu'à partir d'une définition de la liberté et de la puissance conçues indépendamment de l'essence divine — liberté d'indifférence et autonomie absolue de la créature. À partir d'une définition de la liberté du sub-créateur dépendante de la réalité créatrice, la contradiction disparaît : l'homme qui déploie sa nature et ses talents selon le dessein bienveillant de Dieu est au contraire celui qui déploie son être et donc sa liberté, tandis que celui qui en est empêché [emphase]« gaspill[e sa] vie »[/emphase].
Bien entendu, le Conte d'Arda n'est pas un traité de théologie ou de philosophie (même s'il en contient de véritables en interne). La mythopoésie tolkienienne se fait ici [emphase]« un véhicule du Mystère »[/emphase] et opère (ou s'efforce d'opérer) un [emphase]« recouvrement »[/emphase] (Faërie, pp.82,121) du mystère du libre arbitre. Et, s'il n'est pas le seul thème du Légendaire à faire l'objet d'un tel recouvrement, il est celui qui participe de chacun des autres thèmes : l'homme vivant, la pitié, le don de soi, la pauvreté, le royaume, la mort, l'espérance, la conjugalité, la sagesse, la mémoire, etc.
[séparation]
Terminons par un mot sur la deuxième partie de la lettre, où Tolkien partage à Christopher l'avancement de l'histoire de [emphase]« l'Anneau »[/emphase]. On pourrait croire que nous sommes passés à un autre sujet — à tort. Car la partie précédente de la lettre se décline dans ce monde secondaire qui [emphase]« grandit et pousse encore »[/emphase] et [emphase]« se déploie »[/emphase] — certains éléments à venir étant entrevus tandis que d'autres surviennent [emphase]« de manière inattendue »[/emphase]. Tout en décrivant à Christopher ce qui devra probablement advenir, il sait que [emphase]« cela se passera certainement d'une manière très différente lorsqu'on en sera à l'écriture elle-même, car le tout semble s'écrire de lui-même une fois que je suis lancé, comme si la vérité était révélée à ce moment-là, jusque là seulement imparfaitement aperçue »[/emphase] (Lettres, p.154).
Et, après une dernière récrimination à l'égard de la Machine (c'est-à-dire à la part de [emphase]« l'humanité et [d]es ingénieurs en particuliers [qui] sont à la fois stupides et malveillants, en règle générale »[/emphase] et qui empêchent la machine d'être [emphase]« réservé[e] à des usages raisonnables »[/emphase]), la lettre du père à son fils s'achève par l'expression renouvelée de tout son amour et du [emphase]« lien spécial »[/emphase] qui les unit :
[citation][Je n'ai] sans toi personne avec qui partager mes pensées. J'ai commencé au tout début à écrire « l'H. des Gnomes » dans des baraquements militaires bondés, remplis du son des gramophones — et te voilà maintenant dans la même prison. Puisses-tu, toi aussi, en réchapper — plus fort. Prends soin de toi, en ton âme et ton corps, de toutes les façons possibles et adéquates, pour l'amour que tu portes à ton Père.[/citation]
Ailleurs, Tolkien redira la même chose de façon « allégorique » comme pour [emphase]« touche[r] au cœur »[/emphase] : [emphase]« et voilà où tu en es : un Hobbit parmi les Urukhai. Porte ton hobbitude dans ton cœur, et songe que toutes les histoires ressemblent à cela quand on est dedans »[/emphase] (Lettres, p.118).
Tolkien n'écrivait-il pas le Seigneur des Anneaux et les autres légendes du Conte d'Arda pour [emphase]« l'élucidation de la vérité et l’encouragement de la morale dans ce monde réel, au moyen de l'antique procédé qui consiste à les illustrer dans des figures inhabituelles, procédé qui pourrait conduire à une “prise de conscience” (‘bring them home’) »[/emphase] (Lettres, p.277) ? Si l'on a saisi ce que Tolkien met derrière la vérité et la morale, il ne me paraît pas exagéré de résumer sa déclaration à [emphase]« l'encouragement »[/emphase] tout court, c'est-à-dire, littéralement, à redonner cœur — à Christopher, et [emphase]« à ceux qui ont soif »[/emphase] (Lettres, p.145).
Aujourd'hui réunis [emphase]« sous l'œil de Dieu, “tout entiers et unis” »[/emphase], ils nous laissent en héritage, fruit du [emphase]« lien spécial »[/emphase] qui était le leur, une histoire, celle de la Terre du Milieu, qui tire sa [emphase]« valeur en soi »[/emphase] d'[emphase]« au-delà de cette vie »[/emphase] — [emphase]« sub specie æternitatis »[/emphase].
[espacement]Yyr Tolkiendil
[séparation]
(*) On sait que Tolkien exprima son affection à Michaël dans les mêmes termes :
[citation=Lettres, p.85, trad. modifiée]Ne vois-tu pas pourquoi je me soucie tellement de toi et pourquoi tout ce que tu fais me concerne de si près ? Gardons pourtant nos cœurs dans l'espérance et la foi (let us both take heart of hope and faith). Le lien entre père et fils n'est pas fait que de chair périssable : il doit aussi avoir quelque chose d'æternitas en lui. Il est un lieu appelé le “paradis” où le Bien qui est ici inachevé s'accomplit et où les histoires non écrites, et les espoirs non réalisés, se poursuivent. Nous rirons peut-être à nouveau ensemble ...[/citation]
(**) Hum ... Mon propre père me l'a souvent dit aussi ;).

