(En guise d'appendice à ce qui précède)
À l'occasion de ma lecture d'un ouvrage tout récent du sociologue Stéphane Beaud et de l'historien Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d'une catégorie (éd. Agone, 2021) — dans lequel les deux auteurs essayent de remettre un peu les pendules à l'heure, en matière de sciences humaines et sociales, face à un agenda polico-médiatique français notamment envahi par de stériles polémiques identitaires mêlées (entre autres) à des questions de « race » largement importées des États-Unis d'Amérique dans leurs acceptions actuelles —, je suis tombé dernièrement sur une évocation de Pierre-André Taguieff qui tend à étayer plus ou moins mon impression dubitative quant à l'intérêt idéologique de sa récente convocation (jusque-là inédite) dans des discussions à thématique tolkienienne :
[citation=Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d'une catégorie, Marseille, Agone, collection « Épreuves sociales », 2021, Deuxième partie, 4., p. 197-198.]L'exemple le plus frappant du ralliement d'une partie des intellectuels de gauche au discours identitaire dominant [en France] fut celui de Pierre-André Taguieff [...]. Proche des anarchistes situationnistes quand il était étudiant à Nanterre en 1968, il a soutenu une thèse publiée en 1988 sous le titre La Force du préjugé qui a été l'une des contributions majeures, dans le domaine de la philosophie, sur la question raciale, notamment parce qu'il a mis en évidence les contradictions dans lesquelles se débattait le mouvement antiraciste [en France]. L'objectif de sa recherche était de repenser la notion du racisme pour permettre à la gauche de produire une stratégie efficace (dans un contexte marqué par la montée du Front national). SOS Racisme, dont il était proche, lui confia alors la présidence de l'observatoire de l'antisémitisme. Philosophe, convaincu qu'on pouvait être à la fois un grand penseur et un fin politique (ce qui explique en partie son hostilité à l'égard de la sociologie critique), Taguieff consacra une grande partie de son énergie à alimenter les discours d'experts. Analyste officiel du rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, puis conseiller du Conseil représentatif des institutions juives de France, il fut aussi chargé d'un rapport officiel sur la question du racisme pour le ministre de l'Éducation nationale Luc Ferry, ex-philosophe rallié à la pensée de Nicolas Sarkozy. Taguieff finit par se retrouver aux côtés d'Alain Finkielkraut pour signer un appel contre les « ratonnades anti-blanc »(*).
(*) Cette pétition a été lancée à l'initiative du mouvement sioniste Hachomer Hatzaïr et de Radio Shalom, à la suite d'actes de violence commis par quelques jeunes d'origine africaine contre des lycéens blancs, lors des manifestations des 15 février et 8 mars 2005 (Sur cette affaire, lire par exemple L'Obs du 31 mars 2005).[/citation]
Si la mise en boîte de Luc Ferry est largement méritée, compte tenu de la trajectoire politico-médiatique notoire de l'individu, je trouve personnellement un peu douteux, à lire les deux auteurs, de faire de la seule mention d'Alain Finkielkraut comme co-pétitionnaire, en fin d'évocation, une sorte de marque de « déchéance » politico-intellectuelle d'un point de vue « de gauche », mais il est vrai que Beaud et Noiriel ne cachent pas, dans le sillage de leur maître Pierre Bourdieu (qu'ils citent abondamment), leur antipathie à l'égard de Finkielkraut, lequel a certes ses obsessions, et des opinions parfois très regrettables sur certains sujets, mais sans pour autant être le réactionnaire archétypal qu'aiment tant dénoncer ses détracteurs, Finkie me paraissant en fait plus moderne qu'on ne le croit, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire ailleurs (à cette aune, si le Finkielkraut Sampler peut encore m'amuser aujourd'hui, c'est moins pour la moquerie qu'il encourageait à l'origine, que pour le miroir ironique qu'il renvoie de nôtre époque, si prompte à rouler dans la farine les individus plus ou moins intempestifs que le cirque médiatico-numérique du temps se choisit pour proies). Mais concernant Taguieff, les auteurs Beaud et Noiriel confirment plus ou moins ce que j'ai compris du parcours de l'intellectuel en question jusqu'à nos jours, intellectuel avec lequel, comme je l'ai déjà écrit précédemment, il m'arrive encore d'être d'accord sur certains sujets, mais que je n'aurai pas eu l'idée de convoquer aujourd'hui pour étudier Tolkien (sauf peut-être concernant la question du racisme, laquelle cependant ne me passionne pas), quand bien même Taguieff a été édité, s'agissant de son essai L'Émancipation promise, par les éditions du Cerf, bien connues en France de tout un lectorat chrétien, et en particulier catholique. Or il se trouve que Taguieff est devenu soudainement intéressant pour certains ici, dans la perspective notamment de « comprendre » l'antimodernisme et l'antisocialisme de J. R. R. Tolkien, essentiellement parce que Taguieff remet en cause l'usage même de la notion d'émancipation (qu'il estime plus ou moins galvaudée aujourd'hui dans un sens non spécialisé, comme si les mots ne pouvaient être au fond utilisés que par des clercs au nom d'un « conservatisme intelligent »), à la grande satisfaction forcément de tous les conservateurs « de droite » qui, prétendument chrétiens ou non, se considèrent plus ou moins comme les adhérents « naturels » d'une sorte de « normalité » identitaire justifiant notamment et sempiternellement les inégalités sociales... « Synthèse » jugée « remarquable » ou pas, on est évidemment là dans le parti pris le plus complet, et à choisir, j'aurai préféré que les choses ne soient pas dissimulées, à cette aune, derrière une « neutralité » tolkienophile quelque peu de façade : quand on est « intéressé » par un auteur récent traitant « richement » de questions ayant des implications idéologiques, politiques, religieuses, autant annoncer plutôt clairement la couleur et dire d'où on parle, qu'il s'agisse de l'auteur cité pour son « érudition rare » comme du commentateur qui cite, pour partager quoi et avec quels présupposés idéologiques (s'il y en a, bien sûr... or il y en a assez souvent, surtout quand on parle de Dieu des religions du Livre, du christianisme, du conservatisme, du marxisme, du socialisme, etc.). Du moins est-ce mon point de vue.
Il y aurait bien d'autres choses à dire sur le livre de Beaud et Noiriel, que je trouve notamment utile par rapport à ce qu'il dit du rôle (pas toujours très éclairé, parfois équivoque) et des positionnements sociaux et politiques (plus ou moins assumés) de certains historiens et sociologues ayant pignon sur rue, de certains chercheurs (universitaires ou non) plus généralement, de certains intellectuels « à la française », des « experts » médiatiques, des journalistes (plus ou moins engagés), etc., le tout sur fond notamment d'une « fait-diversion » de la politique française remontant au XIXe siècle, et d'un débat public notamment accompagné de nos jours des « moyens d'argumentation » que sont, sur les « rézosocios » numériques, la violence verbale et le moralisme... La critique publiée dans Le Monde au sujet de ce livre m'a paru assez médiocre par rapport au contenu de l'ouvrage : le journaliste, Florent Georgesco, se contente essentiellement de déplorer de ne pas avoir trouvé dans ce livre ce qu'il espérait vraisemblablement y trouver pour semble-t-il conforter ses propres convictions (« décoloniales » ?) en matière de questions identitaires de « race »... Pour ma part, même si je ne suis pas toujours d'accord avec certains propos et partis pris des deux auteurs, et sachant que je considère la « race » comme étant un faux concept (dont la dimension imaginaire historiquement construite ne saurait suffire selon moi à désigner proprement le réel), j'ai plutôt trouvé dans leur livre, sans pour autant être marxiste, la confirmation de mon avis concernant l'importance des appartenances en matières de classes sociales ou de niveaux sociaux, importance qui me parait dans l'ensemble plus décisive, y compris sur le plan de la construction culturelle par rapport à la part du naturel, que l'importance des origines ethniques ou du sexe/genre (qui comptent évidemment aussi, certes, mais n'expliquent pas forcément grand-chose si l'on ne tient pas suffisamment compte de la classe sociale ou du niveau dans la hiérarchie sociale et du degré de richesse ou de pauvreté des individus).
[citation=Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, op. cit., conclusion, p. 369.][...] Si tout l'art du social scientist (historien ou sociologue) consiste à démêler finement, selon les contextes (géographique, historique, interactionnel) le jeu des différentes variables agissantes, il reste qu'on ne peut rien comprendre au monde dans lequel nous vivons si l'on oublie que la classe sociale d'appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) reste, quoi qu'on en dise, le facteur déterminant autour duquel s'arriment les autres dimensions de l'identité des personnes.[/citation]
Il est par ailleurs notamment aussi question, dans ce livre, des divisions de « la gauche » en France (divisions causées notamment par de méphitiques volontés d'assignations identitaires), ce qui m'aura rappelé, au passage, qu'étant encore coincé entre l'arnaque macroniste et l'escroquerie mélenchoniste, « mon » socialisme modéré et intempestif continue d'être en souffrance... mais c'est une autre histoire.
Peace and love,
B.
À l'occasion de ma lecture d'un ouvrage tout récent du sociologue Stéphane Beaud et de l'historien Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d'une catégorie (éd. Agone, 2021) — dans lequel les deux auteurs essayent de remettre un peu les pendules à l'heure, en matière de sciences humaines et sociales, face à un agenda polico-médiatique français notamment envahi par de stériles polémiques identitaires mêlées (entre autres) à des questions de « race » largement importées des États-Unis d'Amérique dans leurs acceptions actuelles —, je suis tombé dernièrement sur une évocation de Pierre-André Taguieff qui tend à étayer plus ou moins mon impression dubitative quant à l'intérêt idéologique de sa récente convocation (jusque-là inédite) dans des discussions à thématique tolkienienne :
[citation=Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d'une catégorie, Marseille, Agone, collection « Épreuves sociales », 2021, Deuxième partie, 4., p. 197-198.]L'exemple le plus frappant du ralliement d'une partie des intellectuels de gauche au discours identitaire dominant [en France] fut celui de Pierre-André Taguieff [...]. Proche des anarchistes situationnistes quand il était étudiant à Nanterre en 1968, il a soutenu une thèse publiée en 1988 sous le titre La Force du préjugé qui a été l'une des contributions majeures, dans le domaine de la philosophie, sur la question raciale, notamment parce qu'il a mis en évidence les contradictions dans lesquelles se débattait le mouvement antiraciste [en France]. L'objectif de sa recherche était de repenser la notion du racisme pour permettre à la gauche de produire une stratégie efficace (dans un contexte marqué par la montée du Front national). SOS Racisme, dont il était proche, lui confia alors la présidence de l'observatoire de l'antisémitisme. Philosophe, convaincu qu'on pouvait être à la fois un grand penseur et un fin politique (ce qui explique en partie son hostilité à l'égard de la sociologie critique), Taguieff consacra une grande partie de son énergie à alimenter les discours d'experts. Analyste officiel du rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, puis conseiller du Conseil représentatif des institutions juives de France, il fut aussi chargé d'un rapport officiel sur la question du racisme pour le ministre de l'Éducation nationale Luc Ferry, ex-philosophe rallié à la pensée de Nicolas Sarkozy. Taguieff finit par se retrouver aux côtés d'Alain Finkielkraut pour signer un appel contre les « ratonnades anti-blanc »(*).
(*) Cette pétition a été lancée à l'initiative du mouvement sioniste Hachomer Hatzaïr et de Radio Shalom, à la suite d'actes de violence commis par quelques jeunes d'origine africaine contre des lycéens blancs, lors des manifestations des 15 février et 8 mars 2005 (Sur cette affaire, lire par exemple L'Obs du 31 mars 2005).[/citation]
Si la mise en boîte de Luc Ferry est largement méritée, compte tenu de la trajectoire politico-médiatique notoire de l'individu, je trouve personnellement un peu douteux, à lire les deux auteurs, de faire de la seule mention d'Alain Finkielkraut comme co-pétitionnaire, en fin d'évocation, une sorte de marque de « déchéance » politico-intellectuelle d'un point de vue « de gauche », mais il est vrai que Beaud et Noiriel ne cachent pas, dans le sillage de leur maître Pierre Bourdieu (qu'ils citent abondamment), leur antipathie à l'égard de Finkielkraut, lequel a certes ses obsessions, et des opinions parfois très regrettables sur certains sujets, mais sans pour autant être le réactionnaire archétypal qu'aiment tant dénoncer ses détracteurs, Finkie me paraissant en fait plus moderne qu'on ne le croit, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire ailleurs (à cette aune, si le Finkielkraut Sampler peut encore m'amuser aujourd'hui, c'est moins pour la moquerie qu'il encourageait à l'origine, que pour le miroir ironique qu'il renvoie de nôtre époque, si prompte à rouler dans la farine les individus plus ou moins intempestifs que le cirque médiatico-numérique du temps se choisit pour proies). Mais concernant Taguieff, les auteurs Beaud et Noiriel confirment plus ou moins ce que j'ai compris du parcours de l'intellectuel en question jusqu'à nos jours, intellectuel avec lequel, comme je l'ai déjà écrit précédemment, il m'arrive encore d'être d'accord sur certains sujets, mais que je n'aurai pas eu l'idée de convoquer aujourd'hui pour étudier Tolkien (sauf peut-être concernant la question du racisme, laquelle cependant ne me passionne pas), quand bien même Taguieff a été édité, s'agissant de son essai L'Émancipation promise, par les éditions du Cerf, bien connues en France de tout un lectorat chrétien, et en particulier catholique. Or il se trouve que Taguieff est devenu soudainement intéressant pour certains ici, dans la perspective notamment de « comprendre » l'antimodernisme et l'antisocialisme de J. R. R. Tolkien, essentiellement parce que Taguieff remet en cause l'usage même de la notion d'émancipation (qu'il estime plus ou moins galvaudée aujourd'hui dans un sens non spécialisé, comme si les mots ne pouvaient être au fond utilisés que par des clercs au nom d'un « conservatisme intelligent »), à la grande satisfaction forcément de tous les conservateurs « de droite » qui, prétendument chrétiens ou non, se considèrent plus ou moins comme les adhérents « naturels » d'une sorte de « normalité » identitaire justifiant notamment et sempiternellement les inégalités sociales... « Synthèse » jugée « remarquable » ou pas, on est évidemment là dans le parti pris le plus complet, et à choisir, j'aurai préféré que les choses ne soient pas dissimulées, à cette aune, derrière une « neutralité » tolkienophile quelque peu de façade : quand on est « intéressé » par un auteur récent traitant « richement » de questions ayant des implications idéologiques, politiques, religieuses, autant annoncer plutôt clairement la couleur et dire d'où on parle, qu'il s'agisse de l'auteur cité pour son « érudition rare » comme du commentateur qui cite, pour partager quoi et avec quels présupposés idéologiques (s'il y en a, bien sûr... or il y en a assez souvent, surtout quand on parle de Dieu des religions du Livre, du christianisme, du conservatisme, du marxisme, du socialisme, etc.). Du moins est-ce mon point de vue.
Il y aurait bien d'autres choses à dire sur le livre de Beaud et Noiriel, que je trouve notamment utile par rapport à ce qu'il dit du rôle (pas toujours très éclairé, parfois équivoque) et des positionnements sociaux et politiques (plus ou moins assumés) de certains historiens et sociologues ayant pignon sur rue, de certains chercheurs (universitaires ou non) plus généralement, de certains intellectuels « à la française », des « experts » médiatiques, des journalistes (plus ou moins engagés), etc., le tout sur fond notamment d'une « fait-diversion » de la politique française remontant au XIXe siècle, et d'un débat public notamment accompagné de nos jours des « moyens d'argumentation » que sont, sur les « rézosocios » numériques, la violence verbale et le moralisme... La critique publiée dans Le Monde au sujet de ce livre m'a paru assez médiocre par rapport au contenu de l'ouvrage : le journaliste, Florent Georgesco, se contente essentiellement de déplorer de ne pas avoir trouvé dans ce livre ce qu'il espérait vraisemblablement y trouver pour semble-t-il conforter ses propres convictions (« décoloniales » ?) en matière de questions identitaires de « race »... Pour ma part, même si je ne suis pas toujours d'accord avec certains propos et partis pris des deux auteurs, et sachant que je considère la « race » comme étant un faux concept (dont la dimension imaginaire historiquement construite ne saurait suffire selon moi à désigner proprement le réel), j'ai plutôt trouvé dans leur livre, sans pour autant être marxiste, la confirmation de mon avis concernant l'importance des appartenances en matières de classes sociales ou de niveaux sociaux, importance qui me parait dans l'ensemble plus décisive, y compris sur le plan de la construction culturelle par rapport à la part du naturel, que l'importance des origines ethniques ou du sexe/genre (qui comptent évidemment aussi, certes, mais n'expliquent pas forcément grand-chose si l'on ne tient pas suffisamment compte de la classe sociale ou du niveau dans la hiérarchie sociale et du degré de richesse ou de pauvreté des individus).
[citation=Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, op. cit., conclusion, p. 369.][...] Si tout l'art du social scientist (historien ou sociologue) consiste à démêler finement, selon les contextes (géographique, historique, interactionnel) le jeu des différentes variables agissantes, il reste qu'on ne peut rien comprendre au monde dans lequel nous vivons si l'on oublie que la classe sociale d'appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) reste, quoi qu'on en dise, le facteur déterminant autour duquel s'arriment les autres dimensions de l'identité des personnes.[/citation]
Il est par ailleurs notamment aussi question, dans ce livre, des divisions de « la gauche » en France (divisions causées notamment par de méphitiques volontés d'assignations identitaires), ce qui m'aura rappelé, au passage, qu'étant encore coincé entre l'arnaque macroniste et l'escroquerie mélenchoniste, « mon » socialisme modéré et intempestif continue d'être en souffrance... mais c'est une autre histoire.
Peace and love,
B.

