Ici précédemment, en septembre 2019, votre serviteur Hyarion Wrote:S'agissant des réactions que peuvent susciter, encore aujourd'hui, ne serait-ce que la simple mention du mot « socialisme » dans le débat public, il me suffit d'évoquer la réception médiatique toute récente qui a été celle, ce mois-ci même en France, de l'ouvrage de l'économiste Thomas Piketty intitulé Capital et idéologie (Seuil, 2019). Je n'ai, pour le moment, que feuilleté cet ouvrage, mais l'idée qu'y développe notamment Piketty, celle d'un « socialisme participatif au XXIe siècle » — pour lequel il fait des propositions originales d'organisation fiscale, en vue d'un dépassement du capitalisme et de la propriété privée qui soit adapté à notre temps, le tout étant présenté sans pour autant se réclamer de l'extrême-gauche —, me parle plutôt bien, malgré mon peu de goût par ailleurs pour « l'économisme » (en la matière, je me sens un peu comme Morris devant Das Kapital en version française, ayant le sentiment que l'on tend vers le vrai mais sans forcément bien comprendre toute la complexité proprement économique du discours : sans doute suis-je, moi aussi, un peu « trop » rêveur ou artiste...). Mais quoi que l'on puisse penser du contenu de l'ouvrage en question, s'agissant des médias de masse, c'est toujours un peu la même chose : même quand vos idées sont originales, réfléchies, présentées calmement, et que vous avez tous les statuts sociaux (et accessoirement intellectuels) qu'il faut pour que l'on vous accorde quelque importance médiatique, il reste facile de vous (dis)qualifier comme étant dangereusement « radical », pour peu simplement que vous mettiez en évidence et remettiez en cause les systèmes de justification des inégalités. À ce propos, Laura Raim a consacré, la semaine dernière, un article publié sur le site de l'émission en ligne « Arrêt sur Images », article dans lequel elle évoque cette réception médiatique du livre de Piketty et expose bien le problème : https://www.arretsurimages.net/articles/...se-piketty
La lecture récente d'un intéressant dossier thématique, « Les riches et les pauvres, 1000 ans d'inégalités », dans le numéro de la revue L'Histoire de ce mois-ci (n°480, février 2021), m'a fait me rappeler de revenir ici évoquer l'ouvrage Capital et idéologie de Thomas Piketty, que j'ai finalement eu l'occasion de parcourir un peu plus longuement le mois dernier que je ne l'avais fait la dernière fois que j'y ai fait allusion ici. Très critiqué lors de sa parution, de façon parfois volontiers aussi médiocre qu'orientée, c'est en tout cas un ouvrage intéressant pour toute lectrice et tout lecteur intéressés par une approche plus politique qu'économique de l'histoire des inégalités de fortune dans les sociétés occidentales. Je reproduit ci-après quelques extraits d'un entretien accordé par l'auteur à L'Histoire, entretien dans lequel il présente le travail de recherche constituant son livre, la thèse que contient celui-ci et ce que lui inspire le présent dans le sillage de son travail .
[citation=Thomas Piketty, propos recueillis par François Mathou, in L'Histoire n°480, février 2021, « Comment le XIXe siècle a creusé les inégalités », p. 44-51.]Chaque société humaine a besoin de justifier ses inégalités, de les rendre acceptables aux yeux du plus grand nombre. Il leur faut pour cela mettre au point un ensemble de discours, d'idéologies et de règles institutionnelles qui permettent de les maintenir, voire de les renforcer. À mon sens, l'histoire des inégalités est donc politique avant d'être économique : je ne crois pas au grand récit matérialiste qui voudrait que les transformations de la vie économique et le niveau de développement technologique soient les seuls déterminants de l'évolution historique. Le niveau et la structure des inégalités propres à une époque donnée ne sont en rien une fatalité, et ne dépendent d'aucune force « naturelle » sur laquelle il serait impossible de peser. Je pense au contraire que les inégalités sont le produit de choix politiques et idéologiques qu'il est possible d'infléchir et dont on peut retracer la genèse.
C'est pourquoi j'ai essayé, dans Capital et idéologie, plus encore que dans mes précédents ouvrages, d'écrire une histoire politique des régimes inégalitaires, c'est-à-dire des systèmes institutionnels et idéologiques qui permettent d'organiser et de justifier les inégalités.
Je me suis d'abord intéressé aux sociétés ternaires d'Ancien Régime, où les trois fonctions traditionnelles (religieuses, guerrière, laborieuse) légitiment une répartition très inégalitaire des richesses en fonction du groupe d'appartenance (clergé, noblesse, tiers état). Au XIXe siècle ces sociétés ternaires sont remplacées par des sociétés que j'appelle « propriétaristes ». Elles reposent sur l'idée théorique d'un égal accès de tous à la propriété privée, indépendamment des origines sociales, alors que celles-ci conduisent dans les faits à une forte augmentation des inégalités de patrimoine.
Ce modèle propriétariste est étroitement lié au développement des sociétés esclavagistes dans les empires coloniaux, où les hommes eux-mêmes sont réduits au statut de propriété. Il atteint son apogée à la Belle Époque (1880-1914), avec des niveaux d'inégalité records entre groupes sociaux et entre pays, avant d'entrer dans une crise profonde sous l'effet des deux guerres mondiales. D'autres modèles émergent alors, notamment le communisme en Europe de l'Est et la social-démocratie en Europe de l'Ouest, où la mise en place d'un droit du travail, d'un système de sécurité sociale et d'une fiscalité fortement progressive génèrent une très nette réduction des inégalités. À l'inverse, depuis les années 1980, la chute du communisme et l'essor du reaganisme (du nom du président des États-Unis Ronald Reagan, au pouvoir de 1981 à 1989, qui promouvait une réduction drastique des impôts sur le revenu et la libéralisation des échanges) ont contribué à la remontée des inégalités.
[...]
Après avoir atteint un niveau historiquement bas à la fin des années 1970, les inégalités sont reparties à la hausse dans toutes les régions du monde à partir des années 1980. Cette dynamique s'est accompagnée de la montée en puissance d'un discours méritocratique et entrepreneurial qui apparaît comme la reformulation radicale et mondialisée du récit propriétariste né au XIXe siècle. Dans un monde débarrassé du communisme, l'idée s'est ainsi imposée qu'il fallait faire une confiance aveugle à la capacité d'autorégulation du marché et renoncer aux illusions redistributives. La crise de 2008 et la pandémie de coronavirus ont rappelé tout ce que cette idée avait de tendancieux.
Certes, et heureusement, les dangers auxquels nous faisons face ne sont pas les mêmes qu'en 1914, mais beaucoup des problèmes politiques que nous connaissons aujourd'hui sont dus à ce retour des inégalités et à l'absence d'un réel débat sur leurs origines et leur justification, ce qui conduit à la polarisation des tensions sur d'autres sujets, notamment l'immigration, la mondialisation, la construction européenne. Se pencher sur l'histoire des inégalités et des idéologies qui ont servi à les justifier me semble donc fondamental pour déjouer les pièges que nous tend aujourd'hui le néo-propriétarisme.[/citation]
Et voici un passage de Capital et idéologie qui a notamment retenu mon attention, et dans lequel Piketty évoque ce qu'il appelle les sociétés « ternaires » d'Ancien Régime :
[citation=Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Éditions du Seuil, collection « Les livres du nouveau monde », 2019, Première partie « Les régimes inégalitaires dans l'histoire », Chapitre 1. « Les sociétés ternaires : l'inégalité trifonctionnelle », p. 72-73.] Dans leur forme la plus simple, les sociétés ternaires se composent de trois groupes sociaux distincts, chacun remplissant des fonctions essentielles au service de l'ensemble de la communauté, et indispensables pour sa perpétuation : le clergé, la noblesse, et le tiers état. Le clergé est la classe religieuse et intellectuelle : elle est chargée de la direction spirituelle de la communauté, de ses valeurs et de son éducation ; elle donne du sens à son histoire et son devenir et lui fournit pour cela les normes et repères intellectuels et moraux nécessaires. La noblesse est la classe guerrière et militaire : elle manie les armes et apporte la sécurité, la protection et la stabilité à l'ensemble de la société ; elle permet ainsi d'éviter que la communauté ne sombre dans le chaos permanent et le brigandage généralisé. Le tiers état est la classe laborieuse et roturière : elle regroupe le reste de la société, à commencer par les paysans, artisans et commerçants ; par son travail, elle permet à l'ensemble de la communauté de se nourrir, se vêtir et se reproduire. On pourrait aussi parler de « sociétés trifonctionnelles » pour désigner ce type historique, qui en pratique prend le plus souvent des formes plus complexes et diversifiées, avec de multiples sous-classes à l'intérieur de chaque groupe, mais dont le schéma général de justification — et parfois aussi d'organisation politique formelle — repose sur les trois fonctions.
On retrouve ce type général d'organisation sociale non seulement dans toute l'Europe chrétienne jusqu'à la Révolution française, mais aussi dans de très nombreuses sociétés extraeuropéennes et dans la plupart des religions, en particulier dans le cadre de l'hindouisme et de l'islam chiite et sunnite, suivant des modalités différentes. Des anthropologues ont fait naguère l'hypothèse (contestée) selon laquelle les systèmes de « tripartition » sociale observés en Europe et en Inde avaient une origine indo-européenne commune, décelable dans les mythologies et les structures linguistiques(*). Bien que fort incomplètes, les connaissances actuelles laissent à penser que ce type d'organisation en trois classes est en réalité beaucoup plus général, et que la thèse de l'origine unique ne tient guère. Le schéma ternaire se retrouve dans la quasi-totalité des sociétés anciennes et dans toutes les parties du monde jusqu'en Extrême-Orient, en Chine et au Japon, avec toutefois des variations substantielles qu'il convient d'étudier, car elles sont au fond plus intéressantes que les similitudes superficielles. L'émerveillement face à ce qui est intangible ou supposé tel traduit souvent un certain conservatisme politique et social, alors que la réalité historique est toujours changeante et multiple, pleine de potentialités imprévues, de bricolages institutionnels surprenants et précaires, de compromis instables et de bifurcations inachevées. Pour comprendre cette réalité, et aussi pour se préparer aux bifurcations à venir, mieux vaut analyser les conditions du changement sociohistorique, au moins autant que celles de la conservation. Cela vaut pour les sociétés ternaires comme pour les autres. [...]
(*) Voir en particulier G. DUMÉZIL, Jupiter. Mars. Quirinus. Essai sur la conception indo-européenne de la société et les origines de Rome, Gallimard, 1941 ; ID., « Métiers et classes fonctionnelles chez divers peuples indo-européens », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 13 (4), 1958, p. 716-724 ; ID., Mythe et épopée. L'idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, Gallimard, 1968.[/citation]
Les partisans d'un certain conservatisme politique et social ont-ils éventuellement des prédispositions à être intéressés, voire à s'émerveiller devant des systèmes de « tripartition » sociale perçus comme intangibles et notamment devant la théorie de l'idéologie tripartie de Georges Dumézil ? Je laisse à d'autres le soin de répondre à cette délicate question... ;-)
Peace and love,
B.

