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Comté et distribustisme
#11
Hyarion Wrote:Très critiqué lors de sa parution, de façon parfois volontiers aussi médiocre qu'orientée, c'est en tout cas un ouvrage intéressant pour toute lectrice et tout lecteur intéressés par une approche plus politique qu'économique de l'histoire des inégalités de fortune dans les sociétés occidentales.

J'avoue que les critiques que j'ai pu en lire (et dont tu dirais peut-être qu'elles étaient aussi médiocres qu'orientées - ce qui pourrait nécessiter, qu'en penses-tu ?, de préciser d'où tu parles pour les qualifier ainsi Wink) ne m'ont pas convaincu que l'ouvrage était aussi révolutionnaire que certains enthousiastes voulaient bien le laisser entendre. Il n'en reste pas moins que c'est sans doute un livre que je lirais avec intérêt, si j'ai un jour le temps. Cela dit, rien que dans le court extrait que tu cites, je vois au moins deux affirmations qui me paraissent éminemment discutables. D'abord celle qui voudrait que les sociétés d'Ancien Régime aient réparti la richesse suivant le schéma des trois fonctions, alors qu'il est manifeste que les inégalités de richesses sont bien plus conséquentes à l'intérieur de chaque classe, au moins à partir du XIIe siècle. Cela prouve au demeurant que le système de valeur attaché aux trois Ordres est un reliquat archaïque gardant une valeur symbolique, alors même que son efficacité pratique a sans doute disparu avec (ou même avant) le développement administratif des monarchies. D'autre part, le lien fait entre ce que Piketty appelle le modèle « propriétariste » et l'esclavage, puisque le XIXe siècle est précisément celui où disparaît (presque) entièrement l'esclavage dans le monde occidental. C'est sans doute aux deux siècles précédents qu'il faudrait chercher la période d'expansion maximale de l'esclavage. En l'occurrence, il semble que sur cette question Marx était plus pertinent, puisqu'il associait la transformation des moyens de production liée à la Révolution industrielle et l'abolition de l'esclavage (dans le Capital, si ma mémoire est bonne). Il est possiblement injuste de juger un auteur sur un aussi court extrait, mais cela ne plaide guère en faveur de sa supposée maîtrise des périodes historiques analysées.

Hyarion Wrote:[citation=Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Éditions du Seuil, collection « Les livres du nouveau monde », 2019, Première partie « Les régimes inégalitaires dans l'histoire », Chapitre 1. « Les sociétés ternaires : l'inégalité trifonctionnelle », p. 72-73.]Des anthropologues ont fait naguère l'hypothèse (contestée) selon laquelle les systèmes de « tripartition » sociale observés en Europe et en Inde avaient une origine indo-européenne commune, décelable dans les mythologies et les structures linguistiques(*). Bien que fort incomplètes, les connaissances actuelles laissent à penser que ce type d'organisation en trois classes est en réalité beaucoup plus général, et que la thèse de l'origine unique ne tient guère. Le schéma ternaire se retrouve dans la quasi-totalité des sociétés anciennes et dans toutes les parties du monde jusqu'en Extrême-Orient, en Chine et au Japon, avec toutefois des variations substantielles qu'il convient d'étudier, car elles sont au fond plus intéressantes que les similitudes superficielles.

(*) Voir en particulier G. DUMÉZIL, Jupiter. Mars. Quirinus. Essai sur la conception indo-européenne de la société et les origines de Rome, Gallimard, 1941 ; ID., « Métiers et classes fonctionnelles chez divers peuples indo-européens », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 13 (4), 1958, p. 716-724 ; ID., Mythe et épopée. L'idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, Gallimard, 1968.[/citation]

Voilà en tout cas un point où il est manifeste que Piketty a lu Dumézil très superficiellement, car ce dernier ne prétend aucunement que le schéma ternaire d'organisation de la société soit propre aux sociétés indo-européennes. Il disait même que [emphase]« les trois fonctions seront assurées aussi longtemps qu'il y aura des sociétés »[/emphase]. En revanche, il affirmait, avec quelques arguments qui n'ont pas été ébranlés depuis, qu'il n'y a guère que chez les Indo-Européens que cette idéologie a été pleinement théorisée et intégrée à la mythologie et à la religion. Même au Japon, où l'influence bouddhiste peut fort bien avoir contribué à mettre en place un schéma social triparti (j'y reviendrai si quelqu'un était intéressé), la mythologie shinto ne reflète aucunement ce fait social. Quant à la Chine, c'est probablement le contre-exemple absolu, tant en matière de religion que de société. Je ne vois pas où Piketty est allé pêché ça, mais c'est un parfait non-sens. Au passage, il faut souligner que Dumézil connaissait fort bien la religion et la société chinoise ancienne, qu'il avait étudiées auprès de Marcel Granet, sans doute le plus grand sinologue français, un homme qu'il admirait sans réserve.

Hyarion Wrote:Les partisans d'un certain conservatisme politique et social ont-ils éventuellement des prédispositions à être intéressés, voire à s'émerveiller devant des systèmes de tripartition sociale perçus comme intangibles et notamment devant la théorie de l'idéologie tripartie de Georges Dumézil ? Je laisse à d'autres le soin de répondre à cette délicate question... ;-)

Je laisse donc la parole à Dumézil, admirateur dans sa jeunesse de Charles Maurras et ami au long cours de Pierre Gaxotte (mais aussi de Claude Lévi-Strauss et de Michel Foucault) :

[citation=Georges Dumézil, entretien pour le Nouvel Observateur du 14 janvier 1983.]Tout ce que je peux vous dire, c'est que ce que j'entrevois du monde indo-européen m'aurait fait horreur. Je n'aurais pas aimé vivre dans une société où il y avait un Männerbund... ou des druides. Autant qu'on peut les imaginer à travers leurs héritiers, les Indo-Européens ne devaient pas être drôles à fréquenter. Vivre dans un système trifonctionnel me donnerait l'impression d'une prison. J'étudie donc les trois fonctions, j'explore cette prison, mais je n'aurais pas voulu y vivre. Si j'allais chez les anthropophages, je tâcherais d'en savoir le plus possible sur eux mais je resterais loin de la marmite.

Non, j'aime mieux les Grecs*. Et si j'avais voulu vivre à une certaine époque, cela aurait été plutôt au temps de Périclès ou au temps d'Alexandre le Grand. J'aurais aimé être Onésicrate.

*Dans le vaste champ culturel indo-européen, Dumézil a toujours préféré la Grèce, cette belle infidèle à l'idéologie trifonctionnelle. Dans le finale de « Mythe et Epopée », tome 1 [...] on lit : « Bref, la Grèce a choisi, comme toujours, la meilleure part : aux réflexions toutes faites, aux relations préétablies des hommes et des choses que lui proposait l'héritage de ses ancêtres du Nord, elle a préféré les risques et les chances de la critique et de l'observation, elle a regardé l'homme, la société, le monde avec des yeux neufs. » [...][/citation]

E.
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