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Comté et distribustisme
#12
Elendil Wrote:D'autre part, le lien fait entre ce que Piketty appelle le modèle « propriétariste » et l'esclavage, puisque le XIXe siècle est précisément celui où disparaît (presque) entièrement l'esclavage dans le monde occidental. C'est sans doute aux deux siècles précédents qu'il faudrait chercher la période d'expansion maximale de l'esclavage. En l'occurrence, il semble que sur cette question Marx était plus pertinent, puisqu'il associait la transformation des moyens de production liée à la Révolution industrielle et l'abolition de l'esclavage (dans le Capital, si ma mémoire est bonne). Il est possiblement injuste de juger un auteur sur un aussi court extrait, mais cela ne plaide guère en faveur de sa supposée maîtrise des périodes historiques analysées.

J'étais à peu près certain que tu réagirais là-dessus... ;-)

J'ai moi-même été évidemment interpellé par cette interprétation historique du phénomène de l'esclavage. On pourrait penser a priori à une approximation : dans un autre passage (non ici reproduit) de l'entretien, Piketty évoque très inexactement, par exemple, un rétablissement du suffrage universel en France en... 1871, soit au début de la IIIe République, alors que le suffrage universel avait été définitivement rétabli en France depuis longtemps auparavant, par la volonté de Napoléon III, lequel l'avait d'ailleurs rétabli paradoxalement (d'un point de vue « républicaniste ») dans le sillage du coup d'État du 2 décembre 1851, et donc sans qu'il était été supprimé par la suite (même s'il fut longtemps très encadré). Piketty peut donc être parfois approximatif... du moins à l'occasion d'un entretien dans la presse, même spécialisée. Mais s'agissant de l'esclavage, la seule explication possible, à mon avis, tient moins à une histoire de maîtrise par Piketty des périodes historiques analysées qu'à l'interprétation qu'a généralement l'auteur (comme d'autres) de la notion même d'esclavage. Du moins est-ce ce que j'ai conclu déductivement, en fonction de ce que je connais de ces périodes.

Lorsque, par exemple, la France fait la conquête de l'Algérie à partir de 1830, elle met définitivement fin à l'esclavage barbaresque jusque-là constitutif (depuis le XVIe siècle) de l'organisation socio-économique ce côté-là de la Méditerranée occidentale, mais par quoi cet esclavage est-il finalement remplacé jusqu'à l'indépendance de l'Algérie en 1962 ? Par un système de domination (colonial) qui en remplace plus ou moins un autre, selon les interprétations d'historiens.
La politique coloniale de la France en Algérie n'a pas toujours été animée des mêmes principes : il y a, par exemple, une différence entre Napoléon III qui se voyait comme l'empereur des Français et aussi des Arabes en considérant l'Algérie sous domination française comme un « royaume arabe », et la IIIe République qui a favorisé une structuration de la société coloniale algérienne en faveur des seuls colons européens, avec des populations locales plus ou moins considérées comme « subalternes », au moins en droit.

Et si l'on se penche sur d'autres cas dans ce qui fut l'empire colonial français, par exemple sur les exactions commises par des administrateurs coloniaux au Congo français (exactions que voulu dénoncer Pierre Savorgnan de Brazza en 1905 dans un rapport longtemps censuré), on peut estimer que le sort des populations des colonies de l'Afrique équatoriale française, soumises aux travaux forcés, aux violences, aux brutalités, suivant la logique d'exploitation des territoires par les compagnies concessionnaires, fut un sort qui ne valait guère mieux que celui de populations autrefois soumises à l'esclavage du temps de la traite transatlantique... On pourrait bien sûr citer d'autres exemples, impliquant d'autres pays européens que la France, notamment la Grande-Bretagne, la Belgique, l'Allemagne, un des pires exemples de domination coloniale proche de l'ancien esclavagisme étant sans doute celui du Congo belge, en particulier du temps où celui-ci était la propriété personnelle du roi des Belges Léopold II (de 1885 à 1908) et où l'on pratiquait le travail forcé pour la collecte de caoutchouc naturel dans des conditions atroces.

Je ne sais pas s'il est pertinent, de la part de Piketty, de parler d'hommes eux-mêmes réduits au statut de propriété dans les empires coloniaux des XIXe et XXe siècles, mais je constate qu'il établit en fait une continuité de domination et d'exploitation de l'homme par l'homme entre l'esclavage des premiers empires coloniaux des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, et la colonisation européenne des XIXe et XXe siècles, ce qui me parait dès lors expliquer son propos. Je crois Piketty assez perméable, par ailleurs, à la tendance « décoloniale » se développant depuis quelque temps (tendance malheureusement porteuse, du moins en partie, d'excès moralistes, d'assignations identitaires, voire de réactivations d'imaginaires racistes, toutes choses que je désapprouve), mais son regard sur l'histoire des inégalités sur un temps long a une logique que l'on peut comprendre sans pour autant le taxer de légèreté.

Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:[citation=Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Éditions du Seuil, collection « Les livres du nouveau monde », 2019, Première partie « Les régimes inégalitaires dans l'histoire », Chapitre 1. « Les sociétés ternaires : l'inégalité trifonctionnelle », p. 72-73.]Des anthropologues ont fait naguère l'hypothèse (contestée) selon laquelle les systèmes de « tripartition » sociale observés en Europe et en Inde avaient une origine indo-européenne commune, décelable dans les mythologies et les structures linguistiques(*). Bien que fort incomplètes, les connaissances actuelles laissent à penser que ce type d'organisation en trois classes est en réalité beaucoup plus général, et que la thèse de l'origine unique ne tient guère. Le schéma ternaire se retrouve dans la quasi-totalité des sociétés anciennes et dans toutes les parties du monde jusqu'en Extrême-Orient, en Chine et au Japon, avec toutefois des variations substantielles qu'il convient d'étudier, car elles sont au fond plus intéressantes que les similitudes superficielles.

(*) Voir en particulier G. DUMÉZIL, Jupiter. Mars. Quirinus. Essai sur la conception indo-européenne de la société et les origines de Rome, Gallimard, 1941 ; ID., « Métiers et classes fonctionnelles chez divers peuples indo-européens », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 13 (4), 1958, p. 716-724 ; ID., Mythe et épopée. L'idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, Gallimard, 1968.[/citation]

Voilà en tout cas un point où il est manifeste que Piketty a lu Dumézil très superficiellement, car ce dernier ne prétend aucunement que le schéma ternaire d'organisation de la société soit propre aux sociétés indo-européennes. Il disait même que [emphase]« les trois fonctions seront assurées aussi longtemps qu'il y aura des sociétés »[/emphase]. En revanche, il affirmait, avec quelques arguments qui n'ont pas été ébranlés depuis, qu'il n'y a guère que chez les Indo-Européens que cette idéologie a été pleinement théorisée et intégrée à la mythologie et à la religion. Même au Japon, où l'influence bouddhiste peut fort bien avoir contribué à mettre en place un schéma social triparti (j'y reviendrai si quelqu'un était intéressé), la mythologie shinto ne reflète aucunement ce fait social. Quant à la Chine, c'est probablement le contre-exemple absolu, tant en matière de religion que de société. Je ne vois pas où Piketty est allé pêché ça, mais c'est un parfait non-sens. Au passage, il faut souligner que Dumézil connaissait fort bien la religion et la société chinoise ancienne, qu'il avait étudiées auprès de Marcel Granet, sans doute le plus grand sinologue français, un homme qu'il admirait sans réserve.

Je note ton empressement à défendre Dumézil (ça aussi, j'avoue que je m'y attendait un peu... ;-)...), mais je ne crois pas que Piketty l'« attaque » en particulier. En parlant d'anthropologues au pluriel, je pense qu'il vise plutôt une tendance au-delà du cas dumézilien, mais bon, pour aller plus loin, il faudrait lui demander...

Je n'ai pas d'exemplaire du livre Capital et idéologie actuellement sous la main, en dehors de quelques extraits que j'avais relevés le mois dernier, mais en ce qui concerne la Chine, il me semble que Piketty identifie simplement une situation sociale où il a pu exister aussi, d'une manière ou d'une autre, deux classes dominantes (l'une guerrière, l'autre spirituelle et intellectuelle) vis-à-vis d'une classe laborieuse, ni plus, ni moins. Pour lui, un ordre inégalitaire « ternaire » existait ainsi jadis aussi bien en Europe sous l'Ancien Régime, dans l'Inde précoloniale ou dans la Chine impériale. Delà à parler tout de suite de « parfait non-sens », je trouve que tu t'emballes un peu, même si Piketty n'a sans doute pas plus la science infuse que ne l'avait Dumézil... Et d'ailleurs, je ne comprends pas très bien l'intérêt de subordonner la démarche de Piketty aux travaux d'un Dumézil, ce que l'on a pourtant pas manqué parfois de faire en critiquant Capital et idéologie. Piketty essaye justement de se positionner au-delà du cadre indo-européen par ailleurs si cher aux admirateurs et suiveurs de Dumézil, même si, cependant, il se concentre beaucoup sur les sociétés européennes d'Ancien Régime pour étudier ce qu'il appelle les sociétés « ternaires ». On pourra certes lui reprocher d'être un économiste et de ne pas être un philologue, un linguiste ou un mythologue, mais ce serait un peu facile s'il s'agissait juste là de se faire plaisir vis-à-vis de sa propre spécialité (voire de ses propres convictions éventuellement conservatrices en passant), car il y a bien des façons possibles d'étudier le passé, et cela ne se fait, de toute façon, jamais de façon complètement « neutre », puisque l'on pense et parle forcément depuis « quelque-part »... Pour ma part, je ne suis ni économiste, ni philologue, et je constate simplement que Piketty essaie de penser par lui-même... ce qui n'est déjà pas si mal par les temps qui courent ! A-t-il raison de vouloir aller au-delà du monde indo-européen en matière d'ordre inégalitaire « ternaire » ? Il me semble que oui, sur le principe, s'il entend ne pas se contenter de ce qui s'est déjà fait, ce qui est quand même censé être le propre de la recherche... Ceci dit, ayant toujours critiqué le recours excessif aux grilles de lecture (s'agissant de l'étude de Tolkien notamment), je ne vais pas tenir un discours différent s'agissant de Piketty : son point de vue sur les inégalités dans les sociétés dites « ternaires » a forcément des limites, comme toute grille de lecture, qui plus est relativement globale (ce qui est toujours risqué). Il essaye d'innover, et on ne peut pas le lui reprocher : c'est, par exemple, en innovant en matière de méthodologie que Lévi-Strauss a pu aller un peu plus loin que Dumézil en matière d'étude des différences et des ressemblances entre mythes. Et c'est en tenant compte de nos limites que la science avance au mieux...

Pour ma part, et pour en revenir à la Chine concevable comme ayant connu un ordre inégalitaire « ternaire », je ne suis pas un spécialiste de l'histoire chinoise, si vaste et si complexe, mais il me semble que le monde chinois ancien ne manque pas d'aristocraties (foncières, guerrières) et de clergés (bouddhique, taoïste), même si les particularités sociales et politiques abondent selon les lieux (Chine du Nord, Chine du Sud...) et les époques, des premiers peuplements jusqu'au Moyen Âge chinois (IIIe-VIe siècles) et au-delà. Du reste, tu évoques l'influence bouddhiste au Japon, mais elle a aussi existé dans le monde chinois, même si la pénétration et l'acclimatation du bouddhisme en Chine constitue une phénomène complexe. Bref, que Piketty soit ou non dans l'erreur, on parle de la Chine, et au non de la planète Mars... Le sujet de l'auteur est l'étude des inégalités dans les sociétés, ce qui suppose notamment de dépasser un peu la question des langues et des mythes, qui a évidemment toute son importance, mais à laquelle on ne peut pas tout ramener (nôtre monde est un peu trop complexe pour cela) simplement pour faire plaisir à certains spécialistes. De toute façon, l'auteur reconnait lui-même que s'il identifie un modèle d'ordre « ternaire » traditionnel au-delà de l'Occident, les variations substantielles dudit modèle qu'il pense identifier ailleurs lui paraissent au fond plus intéressantes à étudier, comme telles, que les similitudes superficielles éventuellement décelables avec des sociétés européennes qu'il connait visiblement mieux. Sa grille de lecture a ses limites comme n'importe quelle autre, mais elle n'est pas pour autant dépourvue de sens, et au moins n'est-elle que proposée, sans dogme. Ceci dit, à toi de te faire ton opinion en lisant le livre, même si, à mon avis, ton opinion est déjà assez largement faite (comme la mienne à l'égard d'un certain livre de Taguieff, pourrais-tu me dire, sauf que dans mon cas, Taguieff est loin d'être une découverte récente, même sachant qu'il a quelque peu évolué...)...

Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:Les partisans d'un certain conservatisme politique et social ont-ils éventuellement des prédispositions à être intéressés, voire à s'émerveiller devant des systèmes de tripartition sociale perçus comme intangibles et notamment devant la théorie de l'idéologie tripartie de Georges Dumézil ? Je laisse à d'autres le soin de répondre à cette délicate question... ;-)

Je laisse donc la parole à Dumézil...

Laisser la parole à Dumézil ? Ah non, désolé, mais c'est trop facile : pourquoi me demander de préciser d'où je parle (ce que je suis loin de cacher, il me semble, comme en a encore témoigné tout récemment un autre de mes messages ailleurs), alors que tu ne le fais pas toi-même, préférant (et ce n'est pas la première fois) te cacher derrière une citation ? ;-) Sérieusement, je ne crois pas que tu sois nostalgique, toi non plus, du monde indo-européen tel que le concevait Dumézil, mais tu vois bien qu'il n'est pas question ici que de lui et de sa théorie... La démarche scientifique de Dumézil n'avait sans doute rien à voir avec un engagement politique, comme l'ont bien rappelé Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent dans la longue et riche entrée qu'ils consacrent à l'homme et à son œuvre dans leur Dictionnaire critique de mythologie, mais quid d'autres démarches revendiquant éventuellement l'héritage dumézilien ? C'est une vrai question après tout, même si, de l'émerveillement conservateur personnel devant une certaine « tradition » à un engagement politique effectif (même seulement intellectuel ou dans le secret des urnes), il y a un pas que tout le monde ne franchit pas forcément...

Alors, Elendil ? Ton intérêt (bien connu) pour Dumézil, sa théorie, l'idéologie trifonctionnelle (entre autres), qu'est-ce qu'il y a derrière, au juste ? ;-) Et, tant que j'y suis, pourquoi avoir pris la peine de voler au secours du conservatisme, ailleurs il y a quelque temps, en établissant un parallèle aussi audacieux entre Donald J. « FakeNews » Trump et Jean-Paul Marat (parallèle auquel je n'aurai pas pensé de moi-même, mais auquel j'avais pris le temps de consacrer, dans un message, une très modeste analyse... peu concluante) ? ;-)

Peace and Love,

B.
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