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Comté et distribustisme
#13
Hyarion Wrote:La politique coloniale de la France en Algérie n'a pas toujours été animée des mêmes principes : il y a, par exemple, une différence entre Napoléon III qui se voyait comme l'empereur des Français et aussi des Arabes en considérant l'Algérie sous domination française comme un « royaume arabe », et la IIIe République qui a favorisé une structuration de la société coloniale algérienne en faveur des seuls colons européens, avec des populations locales plus ou moins considérées comme « subalternes », au moins en droit.

Je suis loin, très loin, d'être spécialiste de l'Algérie française, mais j'ai cru comprendre en glanant ici et là quelques informations qu'une alternative avait été proposée à toutes les populations algériennes : renoncer aux lois et aux tribunaux traditionnels et embrasser les lois françaises avec la pleine citoyenneté, ou les garder, mais avec un statut différent des colons. Si j'ai bien saisi l'affaire, les Juifs d'Algérie ont saisi en masse la première option, les Musulmans (arabes ou berbères) en majorité la seconde. C'était une solution qu'on peut clairement discuter, mais ce n'est pas franchement réductible à une mise en coupe réglée de l'ensemble des autochtones (laquelle serait de toute manière différente de l'esclavage, qui consiste à considérer le corps d'autrui comme commercialisable, avec parfois en sus le droit de tuer ou de mutiler l'esclave dont on est propriétaire). On peut clairement critiquer les abus de la colonisation (française ou autre), mais il faut quand même garder le sens de la nuance si l'on ne veut pas verser dans le manichéisme. Au demeurant, si l'on veut analyser les rapports de domination, je ne suis pas même sûr que la condition des Musulmans algériens du XIXe siècle ait été bien pire que celle des mineurs du Nord ou de Lorraine. Si ton interprétation de ce qu'a voulu dire Piketty est correcte, le moins qu'on puisse dire est qu'il semble sacrifier largement l'exactitude historique à l'interprétation moralisante de l'histoire, au moins dans cet entretien.

Hyarion Wrote:Et si l'on se penche sur d'autres cas dans ce qui fut l'empire colonial français, par exemple sur les exactions commises par des administrateurs coloniaux au Congo français (exactions que voulu dénoncer Pierre Savorgnan de Brazza en 1905 dans un rapport longtemps censuré), on peut estimer que le sort des populations des colonies de l'Afrique équatoriale française, soumises aux travaux forcés, aux violences, aux brutalités, suivant la logique d'exploitation des territoires par les compagnies concessionnaires, fut un sort qui ne valait guère mieux que celui de populations autrefois soumises à l'esclavage du temps de la traite transatlantique... On pourrait bien sûr citer d'autres exemples, impliquant d'autres pays européens que la France, notamment la Grande-Bretagne, la Belgique, l'Allemagne, un des pires exemples de domination coloniale proche de l'ancien esclavagisme étant sans doute celui du Congo belge, en particulier du temps où celui-ci était la propriété personnelle du roi des Belges Léopold II (de 1885 à 1908) et où l'on pratiquait le travail forcé pour la collecte de caoutchouc naturel dans des conditions atroces.

Voilà des sujets que je maîtrise encore moins. N'empêche que les pires excès de l'Afrique Equatoriale française me semblent un cran en deçà des razzias menées par les potentats locaux qui revendaient leurs voisins aux trafiquants européens et arabes, suivies par le transport des esclaves à travers l'Atlantique et le Sahara, où une quantité énorme mourait, sans parler des conditions de vie sur les lieux de l'exploitation négrière. Pour le Congo belge, je suspens mon opinion : tout ce que j'en ai lu confirme effectivement que ce fut l'un des pires exemples de colonisation.

Hyarion Wrote:Je note ton empressement à défendre Dumézil (ça aussi, j'avoue que je m'y attendait un peu... ;-)...), mais je ne crois pas que Piketty l'« attaque » en particulier. En parlant d'anthropologues au pluriel, je pense qu'il vise plutôt une tendance au-delà du cas dumézilien, mais bon, pour aller plus loin, il faudrait lui demander...

Ce n'est pas exactement de l'empressement (quoique il faille admettre que j'ai répondu rapidement), mais il faut admettre que la mythologie comparée est l'un de mes champs de spécialité, même si je reste un modeste amateur. En l'occurrence, Piketty ne cite que Dumézil. Il est difficile de lire autre chose qu'une critique (mal placée, comme je crois l'avoir montré sans difficulté) de celui-ci. Bien sûr, Dumézil a eu des continuateurs, dont certains, comme Jean Haudry, sont largement contestés. D'autres en revanche ont étendu l'étude de la trifonctionnalité dans des sociétés que Dumézil n'avait qu'effleurées (Christian-Joseph Guyonvarc'h et Françoise Le Roux pour les Celtes, Joël Grisward pour le monde médiéval français, etc.) ou pour lesquelles il avait rejeté l'hypothèse d'une influence trifonctionnelle (Bernard Sergent pour les Grecs, Georges Charachidzé pour les sociétés caucasiques sous l'influence des Ossètes, etc.) Si Piketty voulait critiquer Haudry, il n'avait qu'à citer son Que sais-je ?.

Hyarion Wrote:Je n'ai pas d'exemplaire du livre Capital et idéologie actuellement sous la main, en dehors de quelques extraits que j'avais relevés le mois dernier, mais en ce qui concerne la Chine, il me semble que Piketty identifie simplement une situation sociale où il a pu exister aussi, d'une manière ou d'une autre, deux classes dominantes (l'une guerrière, l'autre spirituelle et intellectuelle) vis-à-vis d'une classe laborieuse, ni plus, ni moins. Pour lui, un ordre inégalitaire « ternaire » existait ainsi jadis aussi bien en Europe sous l'Ancien Régime, dans l'Inde précoloniale ou dans la Chine impériale. [...] Pour ma part, et pour en revenir à la Chine concevable comme ayant connu un ordre inégalitaire « ternaire », je ne suis pas un spécialiste de l'histoire chinoise, si vaste et si complexe, mais il me semble que le monde chinois ancien ne manque pas d'aristocraties (foncières, guerrières) et de clergés (bouddhique, taoïste), même si les particularités sociales et politiques abondent selon les lieux (Chine du Nord, Chine du Sud...) et les époques, des premiers peuplements jusqu'au Moyen Âge chinois (IIIe-VIe siècles) et au-delà. Du reste, tu évoques l'influence bouddhiste au Japon, mais elle a aussi existé dans le monde chinois, même si la pénétration et l'acclimatation du bouddhisme en Chine constitue une phénomène complexe.

C'est précisément là où Piketty se fourvoie d'une manière particulièrement nette. Les clergés bouddhistes ou taoïstes n'étaient pas intégrés à l'organisation de la société chinoise, qui était bâtie sur un modèle confucianiste marqué par une forme de scepticisme vis-à-vis de la métaphysique comme de la mythologie. Certains religieux ont pu avoir une influence importante dans les affaires impériales, mais de manière individuelle. Ils étaient d'ailleurs bien souvent combattus par la caste des lettrés, d'obédience très confucianiste. Les lettrés eux-mêmes accédaient à ce statut par les examens, auxquels tous pouvaient se présenter (même s'il fallait évidemment avoir bénéficié d'une certaine aisance pour pouvoir étudier les textes classiques pendant des années au préalable). Il n'y avait enfin pas d'aristocratie guerrière à proprement parler, car les statuts nobiliaires accordés par l'empereur n'étaient pas transmissibles à la descendance. Enfin s'il a bien sûr existé, comme partout, des dynasties de riches commerçants ou propriétaires fonciers, ceux-ci ne formaient pas une aristocratie à quelque titre que ce soit (pas de droits spécifiques, pas de mythes particuliers à cette classe, etc.) Voilà pour les généralités globalement valables de la dynastie des Han à celle des Ming. Pour les Qing, c'est une période que je connais mal. Dois-je fournir plus de détails ? Toutes ces spécificités sont radicalement opposées aux conceptions trifonctionnelles en vigueur dans les sociétés indo-européennes, de l'Irlande au Gange. C'est ce que Dumézil exposait en peu de mots dans sa brève préface à la Religion des Chinois :

[citation=Georges Dumézil, préface à la Religion des Chinois, de Marcel Granet (éd. Imago, Petite Bibliothèque Payot, 1980, p.v).]Mes seuls titres à mettre mon nom auprès de celui de Marcel Granet sont l'étendue de ma dette envers lui, et aussi, peut-être, la leçon que comporte la nature de cette dette : essayant depuis plus de dix ans de défricher un tout autre domaine, embarrassé dans des problèmes philologiquement, historiquement, sociologiquement bien différents des siens, c'est pourtant de lui, après cette longue recherche, assez vaine, dans les ténèbres, que j'ai reçu mon fil d'Ariane, c'est-à-dire moins une méthode qu'une attitude devant les textes et le courage qu'il faut pour s'y tenir, envers et contre tous.[/citation]

Hyarion Wrote:Il essaye d'innover, et on ne peut pas le lui reprocher : c'est, par exemple, en innovant en matière de méthodologie que Lévi-Strauss a pu aller un peu plus loin que Dumézil en matière d'étude des différences et des ressemblances entre mythes. Et c'est en tenant compte de nos limites que la science avance au mieux...

Je ne dirais pas que Lévi-Strauss est allé plus loin que Dumézil, même si c'est un refrain que j'ai déjà entendu. L'un et l'autre ont suivi un cheminement divergent, Dumézil s'intéressant à une étude historique (longitudinale, si l'on veut) d'un groupe de peuples issus d'une même souche, là où Lévi-Strauss s'intéressait à une étude ethnologique (disons alors transversale) de peuples pas forcément apparentés, mais géographiquement proches. Dans le premier cas, l'étude des surgeons permettait à Dumézil d'essayer de cerner la nature de ladite souche, dans le second Lévi-Strauss pouvait essayer de tirer un certain nombre de lois universelles sur l'évolution des mythes. Les deux pouvaient occasionnellement se rapprocher, mais nécessitaient évidemment des méthodes d'approche différentes dans de nombreux cas.

Hyarion Wrote:Ceci dit, à toi de te faire ton opinion en lisant le livre, même si, à mon avis, ton opinion est déjà assez largement faite (comme la mienne à l'égard d'un certain livre de Taguieff, pourrais-tu me dire, sauf que dans mon cas, Taguieff est loin d'être une découverte récente, même sachant qu'il a quelque peu évolué...)...

C'est, je pense, là où nous différons et où tu n'as jamais semblé me comprendre (ou me croire). La seule opinion que j'entretiens à ce stade, est que ce livre, qui aborde un sujet intéressant, semble avoir été rédigé par une personne apparemment trop prompte à faire des généralisations excessives. Cela ne pousse donc pas ledit livre au sommet de mes priorités de lecture (ou d'achat, ou de stockage, deux questions connexes et pas négligeables), mais je jugerai le livre sur pièce le jour où je le lirai. Quant à Piketty, ou Taguieff, j'avoue ne m'être jamais intéressé à leur parcours ou à leurs opinions politiques, pas plus d'ailleurs qu'à leur nationalité, leur couleur de peau, leur âge, leur poids ou leur nombre d'enfants... Je ne juge pas les hommes, uniquement les œuvres. J'ignorais même que Taguieff ait pu être proches des situationnistes ou qu'on puisse considérer Piketty comme conservateur sur certains points avant que tu me l'annonces. Et cela ne change rigoureusement rien en ce qui me concerne.

Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:Les partisans d'un certain conservatisme politique et social ont-ils éventuellement des prédispositions à être intéressés, voire à s'émerveiller devant des systèmes de tripartition sociale perçus comme intangibles et notamment devant la théorie de l'idéologie tripartie de Georges Dumézil ? Je laisse à d'autres le soin de répondre à cette délicate question... ;-)

Je laisse donc la parole à Dumézil...

Hyarion Wrote:Laisser la parole à Dumézil ? Ah non, désolé, mais c'est trop facile : pourquoi me demander de préciser d'où je parle (ce que je suis loin de cacher, il me semble, comme en a encore témoigné tout récemment un autre de mes messages ailleurs), alors que tu ne le fais pas toi-même, préférant (et ce n'est pas la première fois) te cacher derrière une citation ? ;-) Sérieusement, je ne crois pas que tu sois nostalgique, toi non plus, du monde indo-européen tel que le concevait Dumézil, mais tu vois bien qu'il n'est pas question ici que de lui et de sa théorie... La démarche scientifique de Dumézil n'avait sans doute rien à voir avec un engagement politique, comme l'ont bien rappelé Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent dans la longue et riche entrée qu'ils consacrent à l'homme et à son œuvre dans leur Dictionnaire critique de mythologie, mais quid d'autres démarches revendiquant éventuellement l'héritage dumézilien ? C'est une vrai question après tout, même si, de l'émerveillement conservateur personnel devant une certaine « tradition » à un engagement politique effectif (même seulement intellectuel ou dans le secret des urnes), il y a un pas que tout le monde ne franchit pas forcément...

Alors, Elendil ? Ton intérêt (bien connu) pour Dumézil, sa théorie, l'idéologie trifonctionnelle (entre autres), qu'est-ce qu'il y a derrière, au juste ? ;-) Et, tant que j'y suis, pourquoi avoir pris la peine de voler au secours du conservatisme, ailleurs il y a quelque temps, en établissant un parallèle aussi audacieux entre Donald J. « FakeNews » Trump et Jean-Paul Marat (parallèle auquel je n'aurai pas pensé de moi-même, mais auquel j'avais pris le temps de consacrer, dans un message, une très modeste analyse... peu concluante) ? ;-)

Pourquoi te demander d'où tu parles ? Par plaisanterie en référence audit message, et parce que je considère cette injonction comme une des plus grandes arnaques intellectuelles inventées (ou reprises) par les situationnistes, puisqu'elle vise simplement à déconsidérer un argument par une attaque ad hominem, pour éviter de se donner la peine de le réfuter rationnellement.

Et puisque tu me poses la question personnellement, je pense pouvoir répondre le plus brièvement de la façon suivante : d'abord, que la lecture de Tolkien m'a poussé à m'intéresser à la mythologie nordique, dont j'ignorais à peu près tout auparavant, et qu'il est fascinant de constater les similitudes et les différences avec les mythologies grecques ou romaines, que je connaissais bien mieux. De fait, les mythologies du monde (et pas seulement de l'Europe) sont un domaine qui m'a toujours passionné, d'aussi loin que je me souvienne. C'est sans doute pour cette raison que l'œuvre mythopoïétique de Tolkien me touche particulièrement, là où un Fritz Leiber m'avait laissé entièrement froid. Et c'est donc par le biais de Tolkien que je suis tombé sur l'œuvre de Dumézil, aiguillé d'ailleurs par quelques analyses publiées sur JRRVF. Ensuite, il faut souligner que Dumézil est un des plus grands manieurs de la langue française que je connaisse, un homme qui pouvait expliquer les détails les plus pointus et les passages les plus obscurs des textes antiques avec un bonheur extraordinaire. Lire ses analyses a toujours été un plaisir esthétique pour moi, au-delà du contenu qu'il exposait. A ce titre, bien loin de toute considération trifonctionnelle, le petit opuscule «...Le moyne noir en gris dedans Varennes», sotie nostradamique, suivi de Divertissement sur les dernières paroles de Socrate est particulièrement jubilatoire, surtout quand il est impossible de discerner le degré de sérieux auquel il faut prendre ce livre. Il faut aussi souligner que Dumézil détestait être réduit à sa théorie des trois fonctions, et ne manquait pas de souligner ses travaux sur la mythologie de la déesse de l'Aurore ou sur la signification des rites romains. Le premier de ces sujets ne se retrouve pas chez Tolkien, que je sache, et le second est d'application bien spécifique, ce qui explique que je n'ai guère eu l'occasion de les mentionner ici. Cela ne veut pas dire qu'ils m'intéressent moins. A l'inverse, je dois bien dire que j'ai dû sérieusement m'armer de patience pour lire les textes de Bernard Sergent sur la trifonctionnalité dans la mythologie grecque, mais étaient incomparablement plus indigestes. Enfin, et d'une manière plus générale, j'avoue avoir tendance à penser qu'il est utile de savoir d'où vient notre civilisation, car j'ai l'impression assez nette qu'en creusant la question des origines, on pénètre bien mieux les rouages inconscients du fonctionnement de notre société moderne. Carl Jung a consacré a ce sujet des pages absolument passionnantes, mais je m'arrêterai là pour l'heure.

Quant au conservatisme, j'ai tendance à croire à la lecture de tes nombreux messages à teneur politique que tu en as une lecture qui est au moins aussi biaisée que ce que tu estimes être ma compréhension du socialisme, et ton message sur Trump me semblait être particulièrement erroné de ce point de vue-là. Cela dit, je ne prétendrai pas non plus que ma brève réponse était inattaquable, mais si elle suggérait une comparaison inadaptée, elle avait au moins le mérite de rétablir la balance en commettant une erreur dans le sens contraire. Wink A ce sujet, je n'essaierai pas de décrire ma doctrine politique, car précisément j'essaie d'échapper aux doctrines, surtout en cette matière, et je suis loin, très loin, d'avoir suffisamment exploré le sujet pour avoir des opinions arrêtées. Toutefois, si je ne dois citer aujourd'hui qu'un seul des auteurs politiques que j'admire, force est de reconnaître que ma prédilection va immédiatement à Alexis de Tocqueville.

E.
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