Elendil Wrote:Je suis loin, très loin, d'être spécialiste de l'Algérie française...
... et je ne vais pas entrer moi-même dans une discussion sur le colonialisme français en Algérie : c'est un sujet vaste, particulièrement difficile, et dont il faudra bien un jour qu'il devienne enfin un sujet de recherches apaisées et sans manichéisme, même si je crois que l'on en est encore bien loin, hélas... Je l'ai mentionné, à titre d'exemple rapide, suite notamment à des relectures personnelles récentes concernant les États barbaresques d'une part, et concernant le Second Empire de Napoléon III d'autre part (j'y reviens toujours, de temps en temps : on n'oublie pas ses années d'étudiant-chercheur... ^^'...).
Au sujet de l'Afrique coloniale subsaharienne, je ne vais pas non plus entrer dans un débat : les exactions commises au Congo français et (plus encore) au Congo belge, sont les exemples, liés à une exploitation avec travaux forcés, qui me sont venus à l'esprit le plus facilement, vis-à-vis du passé esclavagiste ayant précédemment existé dans le cadre des rapports entre l'Occident moderne et l'Afrique... mais ça s'arrête là, car on ne parle évidemment pas des mêmes périodes. L'esclavage subi par les populations noires africaines, qu'il soit lié à la traite transatlantique avec des exploiteurs européens, ou qu'il soit lié à l'autre traite des noirs largement pratiquée par le monde arabo-musulman (lequel pratiqua également un esclavage blanc en Méditerranée), n'a pas été foncièrement remplacé, au XIXe siècle, par un meilleur système qui aurait été la colonisation : une domination reste une domination, et à un certain stade, on peut bien parler d'esclavage, au sens de servitude générale, sociale, économique, politique. Toutefois, les systèmes proprement esclavagistes et les systèmes coloniaux renvoient à des phénomènes historiques d'exploitation différents, évidemment à appréhender comme tels, même si l'on peut aussi étudier les processus de passage d'un système à l'autre, ce qui est aussi intéressant, notamment pour l'historien se penchant en particulier sur le XIXe siècle.
Elendil Wrote:Si Piketty voulait critiquer Haudry, il n'avait qu'à citer son Que sais-je ?.
Écris-le lui... Il appréciera sûrement. ;-)
Elendil Wrote:C'est précisément là [concernant la Chine] où Piketty se fourvoie d'une manière particulièrement nette. [...]
Peut-être... J'ai pensé aussi au confucianisme, mais dans ce cas-là, le rôle d'encadrement d'un clergé pourrait dès lors être joué par une caste de lettrés, dans un sens dès lors peut-être plus intellectuel que spirituel... mais du reste, pourquoi ne devrait-on pas considérer le scepticisme comme une forme de spiritualité ? ;-)
Bon, on le voit bien, avec la Chine ancienne, Piketty avance plutôt en terrain miné, et je n'en dirai pas plus, faute notamment, sur ce point, d'avoir de souvenirs de lecture de son livre fort copieux, et bien sûr parce que je n'ai que des connaissances très fragmentaires en matière d'histoire et de civilisation chinoises. Sans doute avons-nous encore là un exemple, en tout cas, de toute la limite des grilles de lecture globalisantes que Philippe Borgeaud a, selon moi, justement critiqué dans le cadre de l'étude des mythes et des religions : comme le dit Borgeaud, on peut toujours traduire dans la mesure où il y a du même, d'un groupe humain à l'autre, mais il faut prendre garde à ne pas tomber, pour autant, dans les travers d'un système de pensée globale ou totale.
Elendil Wrote:Je ne dirais pas que Lévi-Strauss est allé plus loin que Dumézil, même si c'est un refrain que j'ai déjà entendu.
Là où Dumézil a pu parfois buter, philologiquement (si j'ose dire), sur la difficulté d'appréhender un mythe ayant autant de ressemblances que de différences avec un autre mythe, Lévi-Strauss a apporté des outils méthodologiques qui ont permis d'analyser aussi bien les parentés que les différences entre lesdits mythes. D'où l'intérêt d'avoir des approches différentes transcendant quelque peu la spécialisation disciplinaire. Du moins est-ce ainsi que je vois les choses, sans être philologue ou ethnologue...
Elendil Wrote:C'est, je pense, là où nous différons et où tu n'as jamais semblé me comprendre (ou me croire). La seule opinion que j'entretiens à ce stade, est que ce livre, qui aborde un sujet intéressant, semble avoir été rédigé par une personne apparemment trop prompte à faire des généralisations excessives. Cela ne pousse donc pas ledit livre au sommet de mes priorités de lecture (ou d'achat, ou de stockage, deux questions connexes et pas négligeables), mais je jugerai le livre sur pièce le jour où je le lirai.
Tu fais ce que tu veux, Elendil...
Je ne t'encourage pas particulièrement à lire ce livre, et ne réagit qu'à ce que tu veux bien écrire, ce qui n'est parfois guère évident, pour des raisons dont on a déjà parlé par le passé...
Elendil Wrote:Quant à Piketty, ou Taguieff, j'avoue ne m'être jamais intéressé à leur parcours ou à leurs opinions politiques, pas plus d'ailleurs qu'à [...]... Je ne juge pas les hommes, uniquement les œuvres.
Curieux principe, et énoncé de façon bien péremptoire...
Il ne s'agit pas de juger les personnes, Damien, mais de savoir qui parle, au moins un peu. Lorsqu'il est question d'idéologies, de spiritualités, d'idées, de questions notamment sociales et politiques, cela peut être utile, et permettre parfois d'éviter de pécher (si j'ose dire) par naïveté, aveuglement, ignorance volontaire, voire parfois hypocrisie. Dans leur livre dont j'ai parlé ailleurs, par exemple, S. Beaud et G. Noiriel prennent le temps en introduction de rappeler leur parcours intellectuel et professionnel, et j'avoue ne pas avoir trouvé cela inutile pour appréhender plus clairement leurs points de vue, sur un sujet par ailleurs sensible.
Elendil Wrote:...qu'on puisse considérer Piketty comme conservateur sur certains points avant que tu me l'annonces.
Oula... t'ai-je jamais annoncé cela ? Pas du tout, si tu me lis bien.
On pourrait peut-être plutôt dire cela de Taguieff, du moins de nos jours, même si j'ai entendu avant-hier encore, lors d'un débat (plutôt une tentative de débat) télévisé sur France 24, le linguiste Xavier-Laurent Salvador le considérer encore comme un situationniste, ce qu'il ne me parait plus guère être aujourd'hui pourtant, mais peu importe. Concernant Piketty, il est précisément censé être politiquement l'inverse d'un conservateur, avec un positionnement clairement « à gauche », mais peut-être ai-je été éventuellement ambiguë avec cette histoire de tendance « décoloniale » ? C'est un sujet pénible, épineux et actuellement polémique : disons, pour le dire vite, que c'est une tendance intellectuelle qui se veut « de gauche », anticolonialiste et antiraciste, mais dont les manifestations les plus militantes et radicales, en promouvant lourdement des assignations identitaires, me paraissent notamment être dangereusement de nature à favoriser, paradoxalement, le racisme...
Piketty n'est pas, lui, un militant radical (du moins il ne m'a pas donné cette impression jusqu'à présent), mais il me semble assez sensible à cette tendance générale, d'un point de vue universitaire, d'une recherche très portée sur la critique des systèmes de domination occidentaux, d'où sans doute le continuité qu'il a tendance à établir entre esclavage et colonisation : difficile d'échapper au jugement moral face aux faits étudiés, mais on ne peut pas nier qu'il y ait une logique, vu son angle d'approche et la focale qu'il a choisi. Personnellement, en fait d'exactitude historique, je crois qu'il raisonne essentiellement en économiste, sans quoi je n'aurai pas noté moi-même cette erreur de date qui m'a quand même sauté aux yeux (et dont j'ai déjà parlé précédemment) ainsi que le caractère global de sa grille de lecture de la domination occidentale mondiale entre le XVIe siècle et le XXe siècle.
Elendil Wrote:Et si tu me poses la question personnellement, je pense pouvoir répondre le plus brièvement de la façon suivante [...]
Merci pour tes précisions : je comprends mieux ton point de vue (du moins j'espère l'avoir mieux compris). Tu t'intéresses donc, au fond, à l'inconscient collectif... Même si nous en avons déjà parlé par le passé, dans d'autres fuseaux JRRVFiens, je ne pensais pas que la pensée jungienne t'avait autant marqué...
Elendil Wrote:Quant au conservatisme, j'ai tendance à croire à la lecture de tes nombreux messages à teneur politique que tu en as une lecture qui est au moins aussi biaisée que ce que tu estimes être ma compréhension du socialisme, et ton message sur Trump me semblait être particulièrement erroné de ce point de vue-là.
S'agissant de ce à quoi tu avais alors directement réagi, il me semble qu'il ne s'agissait pas d'un message de ma part, mais d'un message de Silmo... ;-)
Je n'ai jamais pensé, en ce qui me concerne, que Trump était un conservateur au sens classique du terme (même négativement parlant s'agissant du conservatisme), loin s'en faut (il est d'ailleurs assez sidérant que Trump ait pu être, par exemple, à ce point soutenu par les « vrais chrétiens » d'Outre-Atlantique, compte-tenu de sa personnalité et de ses mœurs), et il est tellement différent des autres présidents républicains qui l'ont précédé au pouvoir durant ces cinquante derrière années... Mais le fait est que le camp conservateur en a fait son champion, et que Trump a eu avec lui un rapport étroitement clientéliste durant son mandat, même si nommer trois juges conservateurs à la Cour Suprême des États-Unis ne lui aura finalement pas servi à grand-chose, ni pour empêcher qu'il soit viré (comme de juste) de la Maison-Blanche, ni pour se sauver de ses ennuis judiciaires...
Elendil Wrote:Je n'essaierai pas de décrire ma doctrine politique, car précisément j'essaie d'échapper aux doctrines, surtout en cette matière.
Tu essaie d'y échapper, mais... ;-)
Aussi bien, je ne parlais que d'opinions et de sensibilités, et pas tellement de doctrine : si jamais on en a une, en tout cas, il ne faut pas s'y enfermer ou se laisser enfermer dedans, du moins est-ce mon point de vue.
Peace and love,
B.

