26-02-2021, 15:33
Hyarion Wrote:Elendil Wrote:Je ne dirais pas que Lévi-Strauss est allé plus loin que Dumézil, même si c'est un refrain que j'ai déjà entendu.
Là où Dumézil a pu parfois buter, philologiquement (si j'ose dire), sur la difficulté d'appréhender un mythe ayant autant de ressemblances que de différences avec un autre mythe, Lévi-Strauss a apporté des outils méthodologiques qui ont permis d'analyser aussi bien les parentés que les différences entre lesdits mythes. D'où l'intérêt d'avoir des approches différentes transcendant quelque peu la spécialisation disciplinaire. Du moins est-ce ainsi que je vois les choses, sans être philologue ou ethnologue...
A vrai dire, la question se posait plus pour Lévi-Strauss que pour Dumézil, car des peuples voisins, mais hostiles, semblent avoir pu s'inspirer des mythes de l'autre, tout en retournant leur signification. C'est moins fréquent quand les peuples en question descendent d'une même origine, car chacun disposera déjà de sa variante du mythe, orientée dans le sens convenable. Cela dit, Dumézil s'y est confronté au moins une fois, en observant que les principaux démons mazdéens correspondent aux principaux dieux védiques, ce qui implique une réforme (ou peut-être faudrait-il dire une révolution) religieuse d'ampleur, qu'il faut sans doute relier au personnage de Zoroastre. A vrai dire, la situation était d'autant plus embrouillée que les Gāthās et les textes plus tardifs de l'Avesta semblaient par endroit se contredire, et que les Gāthās ne mentionnaient guère ces démons, mais faisaient état d'« archanges », les Aməša Spəṇta, qui correspondaient aussi à ces dieux védiques. Dumézil a traité tout cela dans Jupiter, Mars, Quirinus, t. III : Naissance d'archanges. Essai sur la formation de la théologie zoroastrienne (Gallimard, 1945).
Pour être complet, j'ajouterai que l'interprétation de Dumézil en la matière avait été saluée par Émile Benveniste, puis critiquée par Jean Kellens et surtout Éric Pirart. Ce dernier semble rejeter de manière radicale l'hypothèses de prototypes indo-européens pour les dieux et les récits mythologiques attestés, y compris dans le domaine indo-iranien, mais j'avoue être resté sceptique face à la majeure partie de ses arguments, pour le peu que j'ai lu de lui. Il faut dire aussi que j'ai trouvé sa traduction des Yashts absolument insupportable à lire, notamment du fait qu'il avait choisi de traduire la totalité des noms propres (y compris ceux dont l'interprétation est extrêmement hypothétique).
Hyarion Wrote:Elendil Wrote:Quant à Piketty, ou Taguieff, j'avoue ne m'être jamais intéressé à leur parcours ou à leurs opinions politiques, pas plus d'ailleurs qu'à [...]... Je ne juge pas les hommes, uniquement les œuvres.
Curieux principe, et énoncé de façon bien péremptoire...
Il ne s'agit pas de juger les personnes, Damien, mais de savoir qui parle, au moins un peu. Lorsqu'il est question d'idéologies, de spiritualités, d'idées, de questions notamment sociales et politiques, cela peut être utile, et permettre parfois d'éviter de pécher (si j'ose dire) par naïveté, aveuglement, ignorance volontaire, voire parfois hypocrisie. Dans leur livre dont j'ai parlé ailleurs, par exemple, S. Beaud et G. Noiriel prennent le temps en introduction de rappeler leur parcours intellectuel et professionnel, et j'avoue ne pas avoir trouvé cela inutile pour appréhender plus clairement leurs points de vue, sur un sujet par ailleurs sensible.
Chaque auteur choisit de présenter ses résultats et sa démarche comme il l'entend, bien évidemment. Néanmoins, il n'est qu'exceptionnel pour moi d'avoir ressenti l'envie d'en savoir plus sur l'auteur en-dehors du ou des livres que j'avais lus de lui. A la limite, je préfère lire un ouvrage sur le même sujet, adoptant une démarche différente, et critiquant éventuellement le premier (à moins que ce soit l'inverse). Tu peux bien considérer cela comme de la naïveté (ou d'autres termes plus péjoratifs), mais j'ai tendance à ne guère me soucier de savoir qui parle, uniquement de ce qui est dit. Quand l'auteur présente les faits de manière tronquée ou biaisée, cela finit par se voir. A chacun de savoir ensuite analyser le discours, le raisonnement, les conclusions et en retirer ce qui en vaut la peine.
Hyarion Wrote:Elendil Wrote:...qu'on puisse considérer Piketty comme conservateur sur certains points avant que tu me l'annonces.
Oula... t'ai-je jamais annoncé cela ? Pas du tout, si tu me lis bien.
Hé bien là :
Hyarion Wrote:Piketty essaye justement de se positionner au-delà du cadre indo-européen [...] On pourra certes lui reprocher d'être un économiste [...] mais ce serait un peu facile s'il s'agissait juste là de se faire plaisir vis-à-vis de sa propre spécialité (voire de ses propres convictions éventuellement conservatrices en passant)...
Dans la phrase, « sa propre spécialité » et « ses propres convictions » me semblaient renvoyer grammaticalement à Piketty. Peut-être voulais-tu dire que ce serait facile de la part du critique, s'il ne partageait pas la spécialité et les convictions de Piketty, mais disons que ce n'était guère compréhensible pour moi à la première lecture.
Hyarion Wrote:Merci pour tes précisions : je comprends mieux ton point de vue (du moins j'espère l'avoir mieux compris). Tu t'intéresses donc, au fond, à l'inconscient collectif... Même si nous en avons déjà parlé par le passé, dans d'autres fuseaux JRRVFiens, je ne pensais pas que la pensée jungienne t'avait autant marqué...
Ah si, c'est clairement l'un de mes principaux sujets d'intérêts. Pour des raisons tout autant personnelles (disons même familiales) qu'intellectuelles. Cela dit, il faudra encore que je lise Aïon et les trois tomes du Mysterium conjunctionis avant d'avoir la présomption d'y comprendre grand-chose.
Hyarion Wrote:Je n'ai jamais pensé, en ce qui me concerne, que Trump était un conservateur au sens classique du terme (même négativement parlant s'agissant du conservatisme), loin s'en faut (il est d'ailleurs assez sidérant que Trump ait pu être, par exemple, à ce point soutenu par les « vrais chrétiens » d'Outre-Atlantique, compte-tenu de sa personnalité et de ses mœurs), et il est tellement différent des autres présidents républicains qui l'ont précédé au pouvoir durant ces cinquante derrière années... Mais le fait est que le camp conservateur en a fait son champion, et que Trump a eu avec lui un rapport étroitement clientéliste durant son mandat, même si nommer trois juges conservateurs à la Cour Suprême des États-Unis ne lui aura finalement pas servi à grand-chose, ni pour empêcher qu'il soit viré (comme de juste) de la Maison-Blanche, ni pour se sauver de ses ennuis judiciaires...
Oui, de fait, l'assimilation était plutôt faite par Silmo. En ce qui concerne le soutien offert à Trump par certains cercles chrétiens je n'ai pas forcément été surpris, au vu de certaines des orientations politiques promues par les Démocrates (ou une fraction influente de ceux-ci) et en sachant que beaucoup de gens considèrent que les ennemis de leurs ennemis sont leurs alliés naturels. Pourtant, il est toujours dangereux de s'engager dans un pacte faustien...
Parallèlement, je trouve que tu généralises bien vite et à tort lorsque tu vises « les "vrais chrétiens" d'Outre-Atlantique », comme tu l'écris abusivement. Sur ton expression de « vrais chrétiens », j'aurais tendance à rejoindre les critiques qu'en a déjà faites Yyr. Tu lui reproches sa dichotomie (discutable) entre carnassiers et étoilés, mais tu te retrouves à promouvoir un vocabulaire tout aussi manichéen. Cela me paraît toujours aussi étonnant. Ensuite, ce ne sont certainement pas tous les chrétiens pratiquants ou d'obédience traditionnelle qui ont soutenu Trump. Après tout, le pape s'était assez publiquement déclaré opposé aux politiques promues par celui-ci, ou en tout cas à une très grande majorité d'entre elles, et les études démographiques montrent un vote partagé selon des critères qui ne dépendent guère de la religion. Il n'est d'ailleurs pas inutile de souligner qu'au final, c'est bien un catholique qui a été élu face à Trump.

Hyarion Wrote:Tu essaie d'y échapper, mais... ;-)
Je ne dirais pas que je n'ai pas d'opinions, mais celles-ci portent plutôt sur des sujets précis. Cela n'en fait pas une vision politique d'ensemble. Ou alors il faudrait peut-être dire que la vision que j'ai ne recoupe guère les orientations politiques actuelles. Pas plus celles du « vieux monde » que celles du « nouveau ». A ce propos, c'est d'ailleurs l'apophtegme que Giuseppe Tomasi di Lampedusa met dans la bouche de Tancredi qui me semble convenir pour décrire la situation actuelle : « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ». C'est le paradoxe que le double sens de « révolution » rend à merveille.
E.

