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Tolkien et le conte de fées : enchantements et pouvoirs théologiques
#41
Tant qu'on y est, on peut éclaircir le quiproquo sur l'expression des « Trois religions du Livre ». Cette expression, comme d'autres éléments de langage et de culture (contemporains mais pas que), provient d'une islamisation de nos référentiels. Je pensais que ce serait bien trop compliqué d'aborder cela, mais je viens de me souvenir, suite au post précédent, qu'un spécialiste de ces questions en avait admirablement rassemblé et résumé les contours. Ainsi été interrogé :

[citation]En votre qualité d'historien de la pensée médiévale, dans les domaines chrétien, juif et musulman, comment concevez-vous le rapport des trois religions du Livre à l'activité philosophique ? Pensez-vous qu'il y ait notamment une différence entre la théologie et la philosophie en chrétienté, et entre le Kalâm et la falsafa en Islam ?[/citation]

Il avait répondu :

[citation=Rémi Brague, Au moyen du Moyen Âge : philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Champs essais, 2006, pp.17-20]Les différences sont multiples, mais elles sont croisées. Il y a d’une part une tension à l'intérieur de chacune des deux religions, entre un pôle théologique et un pôle philosophique. Mais il y a aussi un abîme entre la théologie en chrétienté et le Kalâm en Islam, entre la philosophie en chrétienté et en Islam, où elle s'appelle falsafa. Ce qui a d’ailleurs pour conséquence que ces tensions entre deux pôles ne sont pas du tout produites et négociées de la même façon.

La différence majeure entre la philosophie et la falsafa est peut-être de nature sociale, elle tient dans le mot « institutionnalisation ». La falsafa est restée en terre d’islam une affaire privée, le fait d'individus en assez petit nombre. Les grands philosophes de l'Islam étaient des amateurs et faisaient de la philosophie pendant leurs heures de loisir : Farabi était musicien, Avicenne médecin et vizir, Averroès juge. Avicenne faisait de la philosophie la nuit, entouré de ses disciples, après une journée normale de travail aux affaires. Et il ne refusait pas un verre de vin pour se ravigoter un peu et se tenir éveillé. On a à peu près la même situation chez les Juifs : Maïmonide était médecin et juge rabbinique, Gersonide astronome (et astrologue), etc. Les grands philosophes juifs ou musulmans atteignent les mêmes sommets que les grands scolastiques, mais ce sont des isolés sans guère d'influence sur la société.

Dans l’Europe médiévale, la philosophie est devenue une matière universitaire, dont on pouvait vivre. Elle est aussi le fait d’une masse de sans-grade, de « profs de philo » lambda. Ceux-ci n'ont guère laissé de noms dans les manuels, même si on peut toujours exhumer leurs cours et y trouver bien des surprises. Mais ce sont eux qui ont permis à la philosophie de pénétrer profond dans les esprits des juristes, médecins, etc., qu'ils formaient, et de devenir de la sorte un fait social.

Cela a une incidence capitale sur la relation entre philosophie et théologie. On peut être un rabbin ou un imam parfaitement compétent sans avoir jamais étudié la philosophie. En revanche, une formation philosophique fait partie de l'équipement de base du théologien chrétien. Elle est même obligatoire depuis le concile du Latran (1215). La tension entre philosophie et théologie, en chrétienté, est pour ainsi dire verticale : elle oppose des gens qui ont fait les mêmes études, puisque les théologiens ont tous commencé par apprendre la philosophie. Ils parlent donc le même langage. La tension entre Kalâm et falsafa, en Islam, est horizontale : elle oppose des spécialistes de disciplines différentes, et qui contestent chacun la légitimité de la méthode de l’autre.

Quant à la théologie, c’est une spécialité chrétienne. Certes, plusieurs religions ont développé des savoirs qui peuvent aller jusqu'à un très haut degré de technicité et de subtilité, là où il s’agit de raconter les aventures des dieux, de réglementer le culte qui leur est dû, d’expliciter leurs commandements quand ils en émettent. En revanche, la « théologie » comme projet d'exploration rationnelle du divin selon le programme d’Anselme, n'existe que dans le christianisme.

En dernière analyse, cela tient au statut de ce qui permet une théologie, à savoir celui du logos dans les diverses religions. C'est ici qu'il me faut corriger une expression de votre question. Vous parlez des « trois religions du Livre ». L'expression est devenue courante, mais elle reste trompeuse. D’abord, parce qu’on s'imagine souvent qu’elle rendrait l'expression arabe de « gens du livre » (ahl al-kirâb). Cette expression technique désigne les religions ayant précédé l'islam et qui, parce qu’elles possèdent un Livre saint, ont droit à un statut juridique reconnu dans la cité musulmane, celui de « protégé » (ahl al-dhimma). En ce sens, elle exclut l'islam lui-même. Si en revanche on la prend au sens large, non technique, elle inclut l'islam.

Mais on voit alors le second piège de l'expression, et qu’il est symétrique au premier : elle laisse croire que dans ces trois religions qui, effectivement, comme d’autres d’ailleurs, ont un livre, le contenu de la révélation serait ce livre. Or, dans le judaïsme, ce contenu est l’histoire de Dieu avec son peuple qu'il libère et qu'il guide en lui donnant son Enseignement (torah) ; dans le christianisme, c’est la personne du Christ qui, pour les chrétiens, concentre l'expérience antérieure d'Israël. Les textes écrits consignent cette histoire, ou, pour le Talmud, recueillent les discussions des savants sur l'interprétation et l’application des commandements divins. Mais ces livres ne constituent en aucun cas le message même de Dieu aux hommes. Ce n’est que dans l'islam que l’objet révélé est Le Livre. Finalement, la seule religion du Livre, c’est l'islam !

Pourquoi cette précision ? Parce que la façon même dont le dieu parle, le style même de son logos, décide de la façon dont celui-ci pourra être élaboré. Si la parole divine est une loi, il faut l'expliquer et l'appliquer avec le maximum de précision. Mais elle ne dit rien sur celui qui l’édicte. Si cette parole est une personne, et à l'inverse si cette personne est une parole qui dit qui est celui qui l’émet, elle achemine vers une certaine connaissance de Dieu.[/citation]
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