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Des fleurs et de la botanique
#12
Puisque j'ai fait allusion au lexique botanique du Qenya Lexicon, c'est l'occasion de signaler que Tolkien avait inventé des noms pour deux variétés de pavots : kamillo (aussi nommé fúmelot valinoriva ou encore fumella valinōrea) « (large) poppy » et fumella (aussi nommé fúmelot) « (red) poppy ».

Est-il possible de déterminer desquelles il s'agirait ? Côté qenya, le nom fúmelot, dont fumella semble dériver, est assez transparent : il vient de fúme « (deep) sleep » et lóte « flower, bloom, blossom » : il s'agit donc littéralement d'une « fleur de sommeil », ce qui fait immédiatement penser à Papaver somniferum, le fameux pavot à opium. L'adjectif valinoriva ou valinōrea signifie évidemment « valinoréen », ce qui n'aide guère les simples Mortels. Quant à kamillo, il dérive de la base √KAMA², non glosée, qui semble rassembler diverses fleurs rouges d'espèce bien différentes : en dérivent ainsi le kamilot « red clover », qui doit être Trifolium pratense, le trèfle violet ou trèfle des prés, le kampilosse « wild-rose », qui est sûrement Rosa canina, le rosier des haies ou églantier des chiens, sans oublier l'adjectif kanwa « dark red », qui donne manifestement le point commun à ces noms de fleurs.

Les noms anglais peuvent-ils nous renseigner plus avant ou vont-ils introduire de la confusion ? Notons déjà que le « red poppy » désigne plutôt Papaver rhoeas, notre coquelicot, lequel engendre aussi des effets narcotiques à cause des alcaloïdes qu'il contient. Cette fleur est originaire de l'Est du bassin méditerranéen et s'est répandue dans toute l'Europe (Royaume-Uni compris) avec l'extension de l'agriculture : l'identification fonctionne donc assez correctement. Reste le « large poppy ». Il existe un Papaver giganteum, qui peut faire jusqu'à trois mètres de haut et donc la gousse de graines fait la taille d'une balle de tennis. A Valinor, rien n'est impossible, mais je n'ai pas noté qu'on le nomme « large poppy » en anglais. La même objection s'applique à Papaver somniferum, qui est lui aussi relativement grand (jusqu'à 1 m), bien que ses fleurs soient comparables à celles du coquelicot (3 à 10 cm). Un argument en faveur de celui-ci serait l'association du coquelicot (fumella) de Valinor avec les jardins les de Lórien :
[citation=Le Livre des Contes perdus, vol. 1, chap. 3]Lórien aussi demeurait loin, et son palais était vaste et peu éclairé et possédait de larges jardins. [...] Là poussèrent aussi les coquelicots qui rougeoyaient dans le crépuscule, et ceux-là les Dieux les nommaient fumellar, les fleurs du sommeil – et Lórien en usa grandement pour ses sortilèges.[/citation]

Néanmoins, nous l'avons vu, le pavot à opium n'est pas le seul membre de sa famille à contenir des alcaloïdes, et l'on peut se demander pourquoi Tolkien l'aurait nommé « large poppy » plutôt que d'utiliser une dénomination plus commune pour cette plante. En fait, le terme de « large poppy » semble assez peu usité, pour autant que je sache, mais semble occasionnellement désigner Papaver orientale, le pavot d'Orient. Celui-ci est plus grand que notre coquelicot (80 à 120 cm), et possède de très grandes fleurs (10 à 18 cm). Par ailleurs, il est originaire du Caucase, aux confins de la Turquie et de l'Iran, ce qui pourrait justifier le fait que les Elfes ne l'aient vu qu'à Valinor. Il est très utilisé comme plante ornementale et possède enfin une caractéristique apte à l'associer aux Terres Immortelles : contrairement au coquelicot, ce n'est pas une plante annuelle, mais vivace. Il existe d'ailleurs une variété Papaver orientale var. bracteatum, parfois considérée comme une espèce à part, bien qu'étroitement apparentée à Papaver orientale, qui est surnommée « great scarlet poppy » et correspondrait encore mieux : jusqu'à 120 cm de haut, avec des fleurs faisant jusqu'à 20 cm de diamètre. Elle est de plus riche en thébaine, un alcaloïde précurseur de nombreux médicaments utilisés comme alternatives à la morphine. Seul souci, cette variété n'a été décrite qu'en 1967... Bref, il n'est pas certain que Tolkien ait eu en tête une espèce précise, mais si c'était le cas, le pavot d'Orient me semble le meilleur candidat, à moins que des botanistes plus chevronnés que moi n'aient d'autres éléments à verser au dossier.

Pour conclure cette longue digression, il faut également signaler que Remembrance Day, le « Jour du Souvenir » des soldats du Commonwealth morts au combat a été instauré par le roi George V en 1919, au lendemain de la Première guerre mondiale. Comme en France, il a lieu le 11 novembre, jour de l'Armistice. Pourquoi mentionner cela ? Parce qu'il est également surnommé Poppy Day en Angleterre, en mémoire des champs de coquelicots qui fleurissaient entre les tranchées pendant la guerre, à cause de l'incessant labour causé par les chutes d'obus. C'est ainsi que la remembrance poppy est une fleur de coquelicot artificielle portée par les vétérans lors des cérémonies qui leur sont associées (Isengar y fait allusion ici et Silmo ). Le coquelicot est aussi surnommé « Flanders poppy » pour cette raison et figure de manière proéminente dans le fameux poème « In Flander Fields » écrit pendant la guerre par le lieutenant-colonel canadien John McCrae. Bref, ce devait être une fleur à laquelle Tolkien n'était pas indifférent.

De notre côté, après que j'ai libéré la majeure partie d'une pente de notre jardin qui était occupée par un grand lierre à moitié desséché, nous avons eu le plaisir de voir fleurir des coquelicots à foison pendant deux ans. Mais cette année, faute d'avoir enlevé le lierre restant ou laissé en friche l'espace libéré (dans lequel je me suis hâté de planter toutes sortes de plantes méditerranéennes absentes des récits de Tolkien : cistes, lavandes, thyms, romarins, myrtes ou autres immortelles d'Italie...), nous en avons eu très peu. Voici une photo du tout dernier, particulièrement discret :

[Image: 1621416657_img_20210519_084024992.jpg]

E.
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