Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Amis et serviteurs : une analyse de deux suffixes elfiques
#1
Le Dragon n'a pas tort lorsqu'il sous-entend que les Ents qui se promenaient jadis dans le présent forum sont devenus arbresques depuis longtemps. Pour ma part, vous le savez, mes modestes essais en la matière ont plutôt tendance à se retrouver sur Tolkiendil qu'en ces lieux. Question d'habitude.

Toutefois, il me semble envisageable d'expérimenter ici une autre façon de travailler. Je vais donc vous livrer par morceaux une petite analyse qui aura vocation à servir d'appendice en ligne à l'article que j'ai récemment terminé en vu du prochain numéro de l'Arc et le Heaume et qui s'intitulera « Questions de genre dans les langues elfiques ». J'espère que certains d'entre vous me feront l'honneur de lire et de commenter le texte ci-dessous (n'attendez pas que j'ai fini de poster l'intégralité de l'article pour ce faire). La version définitive, qui sera publiée dans la section Langues de Tolkiendil, n'en sera que plus robuste. Notez qu'à ce stade les traductions sont de mon cru et les références renvoient aux ouvrages en v.o. Je corrigerai cela lors de la révision finale.

[séparation]

Amis et serviteurs : une analyse de deux suffixes elfiques

Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître. (Jean, 15:15)

Les suffixes -(n)dil et -(n)dur sont largement répandus chez les Hommes qui portent des noms en quenya. La lignée royale d’Arnor semble les avoir particulièrement appréciés, puisque sur les dix rois d’Arnor, six ont un nom qui en fait usage (1). Pourtant, J.R.R. Tolkien ne donne guère de détails à leur sujet dans les livres publiés de son vivant. Tout au plus voit-on Frodo nommer Elendil « l’Ami des Elfes » (SdA, I/11), sans que soit signalé qu’il s’agit d’une traduction de son nom. Il faut se tourner vers la correspondance entre Tolkien et Milton Waldman, en 1951, pour trouver une première confirmation explicite. Celle-ci vient avec une explication d’Eärendil, accompagnée d’une note sur la source mythologique à l’origine de ce nom (L, n° 131). Dans des lettres plus tardives, Tolkien répète les traductions de ces deux noms (L, n° 211, 257), mais il faut attendre le brouillon d’un message adressé à un certain M. Rang en 1967 (L, n° 297) pour trouver une explication plus complète, qui mentionne la base verbale (N)DIL « aimer, être dévoué à ». Le suffixe -(n)dur, également discuté, est rapporté avoir une « signification similaire », bien qu’il signifie normalement « “servir”, comme on sert un maître légitime ». Tolkien poursuit en donnant quelques exemples où la distinction est nette : Arandil « ami du roi, royaliste » et arandur « serviteur du roi, ministre », ou encore Eärendil « amant de la mer » (2) et Eärendur « marin (professionnel) ». Le rapport entre Sam et Frodo est cité pour illustrer les cas où les deux significations coïncident, avec une précision du plus haut intérêt : -ndur se rapporte au statut là où -ndil correspond à un état d’esprit.

Tolkien explique dans cette même lettre qu’Eärendil est un des rares noms de son Légendaire à posséder une explication extra-diégétique, puisqu’il s’inspire directement du v. angl. éarendil, ultérieurement attesté sous la forme éarendel (les variantes éor- existent aussi). Ce nom est glosé « rayon de lumière » ou « aurore » et Tolkien précise que certains poèmes chrétiens ou homélies de l’Angleterre médiévale l’emploient comme surnom de Jean le Baptiste. Cette lettre ne signale pas les « connexions mythologiques ramifiées (désormais largement obscures) » de ce nom, contrairement à la missive adressée à Waldman. Elles n’entrent toutefois que faiblement en ligne de compte, encore qu’elles aient pu contribuer à éveiller l’intérêt de Tolkien pour ce nom (3). L’ensemble de ces sources, bien connues des spécialistes de la littérature médiévale anglo-saxonne, justifient en quelque sorte le rôle mythologique joué par le marin Eärendil dans le Silmarillion et expliquent même une exclamation comme Aiya Earendil Elenion Ancalima par le vers Éala Éarendel engla beorhtast. Tolkien précise cependant :

[citation=L, n° 297]ce nom ne pouvait pas être adopté juste comme cela : il devait être adapté à la situation linguistique elfique, en même temps qu’une place pour cette personne était faite dans la légende.[/citation]

De fait, l’usage symbolique d’éarendel comme « héraut du lever du Soleil véritable en Christ » dans la poésie anglo-saxonne ne correspond pas au rôle d’Eärendil dans le Légendaire : les deux sont annonciateurs d’une salvation prochaine, mais là s’arrête la ressemblance (L, n° 297). Rien de commun entre les circonstances de leur vie, le salut annoncé ou la façon dont il est dévoilé. De la même manière, le nom vieil anglais ne saurait éclairer les éléments qui composent le nom Eärendil. Il faut donc se tourner vers les glossaires elfiques publiés de manière posthume si l’on veut en savoir plus sur l’origine et les nuances que Tolkien attribuait aux suffixes -(n)dil et -(n)dur.

[séparation]

(1) À savoir, Elendil, Isildur, Valandil (3e), puis Valandur (8e), Elendur et Eärendur ; cf. SdA, App. A. Notons encore que le fils aîné d’Isildur, qui meurt aux Champs de Flambes, se nomme aussi Elendur ; cf. CLI, III/1.

(2) Traduction donnée par Tolkien dans une autre lettre (n° 211), mais son interlocuteur d’alors pouvait le déduire grâce aux explications fournies et à l’analogie avec Elendil, dont le nom était traduit.

(3) Il suffira ici de rappeler qu’Éarendel était assimilé à l’Étoile du Matin, qui n’est autre que la planète Vénus, place qu’occupe aussi Eärendil dans le Légendaire, mais pour de toutes autres raisons. Pour plus de détails à ce propos, voir notamment l’article de Carl Hostetter, « Over Middle-earth Sent Unto Men: On the Philological Origins of Tolkien’s Eärendel Myth », Mythlore vol. 17, n° 3 (1991), p. 5–10. On trouve un résumé des origines mythologiques de ce nom dans l’article de Didier Willis, « L’Origine de quelques noms utilisés par Tolkien », Hiswelókë, Second Feuillet (1999–2000), p. 61–62.
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)