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Amis et serviteurs : une analyse de deux suffixes elfiques
#4
Merci pour vos remarques. :)

ISENGAR Wrote:Je m'étais souvent interrogé sur la nuance entre n-dil et n-dur.
La lecture des lettres citées m'avaient apporté quelques réponses, mais avec tes explications, c'est encore plus clair.

Je crains fort que la suite ne contribue guère à clarifier les choses, mais c'est le jeu. ;)

sosryko Wrote:- Concernant Elendur, fils d'Isildur mort au Champs de Flambes, il en est aussi fait mention dans HoME XII sous le nom de Kiryandil : il se bataille avec Meneldil le titre de dernier homme né sur le sol de Númenor (Les Héritiers d'Elendil : Meneldil dans la version B [p. 191], Kiryandil dans la version C [p. 208]).
- Si «Éarendel était assimilé à l’Étoile du Matin», c'est sous le terme d'Étoile du soir qu'Eärendil est désigné dans le SdA (Lauzon : FA 455, 459, 475 / RR 375).

Concernant les points que tu soulignes, je peux déjà t'assurer que nous aurons l'occasion de revenir plusieurs fois sur le cas d'Earendel / Eärendil, comme le prouve le prochain épisode ci-dessous.

Concernant Kiryandil, j'avoue n'avoir pas souhaité traiter tous les noms concernés, qui sont trop nombreux. Je compte en revanche m'arrêter sur ceux qui me semblent les plus significatifs. Je n'ai mentionné Elendur fils d'Isildur que dans le cadre de la conception finale de Tolkien au sujet de la lignée d'Arnor, quoique il contribue en fait à soulever un problème de fond qui sera traité en détail par la suite. Je n'ai pas non plus cité les noms intérimaires des deux autres enfants d'Isildur, nommés Eärnur et Vëandur dans les brouillons de l'appendice A, alors qu'ils illustrent l'autre suffixe.

En revanche, si je ne m'abuse, la généalogie de la p. 191 est bien la version C, et c'est celle que cite Christopher Tolkien dans les CLI, où il donne à Elendur la date de naissance 3299 et à Meneldil 3318 (CLI, III/1, n. 10 & 11, cf. PM, p. 190). Les dates de la p. 208 reprennent la version B, qui faisait aussi d'Anarion l'aîné d'Isildur, contrairement au texte publié du SdA. J'imagine qu'il faut d'ailleurs comprendre que "dernier homme à être né à Númenor" sous-entend "parmi les survivants de la Submersion".

Faisons maintenant un petit retour en arrière.

[séparation]

Aperçu historique
Éarendel arose where the shadow flows

On peut considérer avec justice que le nom Earendel est à la source même du Légendaire tolkienien, puisque le poème « Le Voyage d’Éarendel l’Étoile du Soir », écrit en septembre 1914, anticipe les premiers récits des Contes perdus (cf. LT2, p. 267–269). Chose étonnante pour un personnage de cette importance, son nom n’est jamais traduit dans les premiers lexiques. Tout au plus est-il indiqué que la forme dialectale Y̯arendl était un mot archaïque pour désigner un marin (PE 12, p. 105). Ce nom n’étant pas utilisé en-dehors du Qenya Lexicon, il est difficile de savoir si c’est le nom d’Earendel qui a été déformé sous l’influence d’un nom commun préexistant ou si une forme dialectale du nom de ce héros en est venue à désigner tout marin par métonymie.


Quant au nom Earendel lui-même, il n’est accompagné d’aucune glose précise, pas plus que que ses variantes Earendl et Earendil. En revanche, il est associé à plusieurs reprises au q. earen, earend- « (jeune) aigle » ou « aire d’aigle » (PE 12, p. 25, 34–35 ; PE 15, p. 22–23 ; cf. PE 11, p. 51 ; PE 13, p. 99, 104 ; PE 15, p. 7 ; PE 16, p. 100, 104). La forme de ce radical pointe vers un second élément -el, qui se retrouve vraisemblablement dans le q. veniel « marin », dérivé de vene « petit bateau, vaisseau, plat » < VENE- « former, découper, creuser » (PE 12, p. 100). Il pourrait correspondre à l’adverbe q. el-, er- « un » (PE 11, p. 32). Dans le récit des Contes perdus, l’association entre les habitants de Gondolin et les grands Aigles n’est pas aussi étroite qu’elle le devient dans les versions ultérieures de l’histoire, mais elle est déjà suffisamment présente pour justifier que Tuor et Idril ait donné à leur fils un nom en l’honneur du peuple de Thorndor. En revanche, il est clair qu’à ce stade, Earendel ne nous apprendra rien sur les suffixes qui nous intéressent.

A Step Backward: Ælfwine and Eadwine

Chose étonnante pour des éléments qui tiennent une place aussi importante dans la nomenclature tolkienienne du Seigneur des Anneaux et des récits ultérieurs, ce n’est apparemment qu’avec le roman inachevé « La Route perdue », écrit en 1936–1937, qu’on voit apparaître le premier d’entre eux, sous la forme transitoire -el « ami ». Il se trouve associé aux noms Aláriel « Eadwine » et Elériel « Ælfwine » dans l’entrée ÑEL-, supprimée des « Étymologies », qui donne aussi les dérivés q. heldo, helde et helmo « ami » (1), helme « amitié », helda « amical, ayant de l’amour (pour) », ainsi que le nold. elf « ami » (VT 46, p. 3).


Bien qu’Earendel ne soit pas nommé dans cette entrée, il semble logique de supposer que Tolkien ait revu l’étymologie de ce nom entre-temps et que l’élément final de son nom soit désormais supposé correspondre avec ce suffixe. En effet, à l’entrée AYAR-, AIR-, le nom ear, earen renvoie désormais à la mer (LRW, p. 349). À vrai dire, Aláriel et Elériel n’apparaissent pas en tant que tels dans « La Route perdue », mais les gloses qui leur sont associées renvoient respectivement à deux des protagonistes principaux, qui se nomment Herendil et Elendil dans le texte publié par Christopher Tolkien .

Ces deux noms apparaissent d’ailleurs dans l’entrée NIL-, NDIL- (DIL-) « ami », écrite en remplacement de la précédente. Comme souvent, ce changement n’est pas expliqué, mais pourrait provenir d’une insatisfaction de Tolkien à l’égard des noms Aláriel et Elériel, ou d’une constatation de sa part que le d d’Earendel ne trouvait pas d’explication valable aux entrées ÑEL- et AYAR-. En tout état de cause, Tolkien semble avoir eu l’entrée ÑEL- sous les yeux lorsqu’il rédigea celle pour NIL-, car on y retrouve un vocabulaire similaire, quoique la phonologie retenue soit assez différente : q. nildo et nilmo « ami » (sans précision de sexe, mais sans doute masculin), nilde « amie », nilme « amitié », nilda « amical, aimant (envers) ». Aucun dérivé noldorin n’est cité, mais cette fois le suffixe est doté de deux formes courtes, -nil et -dil, ainsi que de deux longues, -nildo et -dildo, collectivement glosées « vieil anglais wine [ami] » (LRW, p. 378 ; VT 46, p. 4).

C’est aussi dans « Les Étymologies » qu’apparaît une première version de notre deuxième suffixe. Des notes marginales au niveau de l’entrée NDŪ- « descendre, couler, se coucher (du Soleil, etc.) » introduisent tardivement la base NDUR, NUR « se prosterner, se courber (bas), obéir, servir », dotée des seuls dérivés nûro « serviteur » et -dûr, non traduit, mais renvoyant à Isildur (LRW, p. 376 ; VT 45, p. 38). Or ce personnage ne fait son apparition qu’au cours de la rédaction du Seigneur des Anneaux, dans les brouillons duquel il est d’abord nommé Ithildor, puis Isildor. Il reçoit son nom définitif au cours d’une des nombreuses révisions des premiers chapitres du roman. Par conséquent, cette entrée des « Étymologies » date au plus tôt d’octobre 1938 (RS, p. 261, 271 n. 27 & 29, 320, cf. p. 309).

On peut constater au passage qu’à ce stade, le parallélisme entre les deux bases qui nous intéressent est très limité, car la base NIL-, inventée en premier, est de loin la plus développée des deux. Elle possède de plus une valeur propre, car elle ne renvoie à aucune racine plus fondamentale, là où NDUR est manifestement une spécification de la racine NDŪ-, qui traite de phénomènes physiques.

[séparation]

(1) Aucune précision n’est fournie, mais par analogie avec l’entrée NIL-, il est probable que helde soit féminine, tandis que les formes heldo et helmo seraient neutres, ou plus probablement masculines.


E.
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