Hisweloke Wrote:SER- ou THER- n'est peut-être pas "éphémère" : Seron Aearon (Sea-lover) dans PM p. 348 ferait que cette racine a au moins eu une production en dehors des Etymologies.
Tu as parfaitement raison et je le signale d'ailleurs dans une note qui s'intègre au paragraphe et demi que je n'ai pas recopié ici. C'est bien la « tentative » qui reste éphémère, au sens où Tolkien a très rapidement renoncé au suffixe q. -ser un temps envisagé. D'ailleurs, aucun des dérivés de SER- présents dans les Etym. n'a apparemment d'existence en-dehors de ce texte. Néanmoins, il est vrai qu'au contraire de SON- et JEL- cette entrée n'est pas biffée et il est tout aussi manifeste que le sind. seron, exclusivement attesté dans des notes écrites vers 1968, dérive d'une racine SER-, celle-là même qu'on trouve dans les Etym. (mais pas de sa variante envisagée THER-).
C'est un bel exemple de réemploi par-delà plusieurs décennies. Je me demande si Tolkien s'en souvenait ou s'il a consulté ses Etym. pour trouver une base alternative à (N)DIL- lorsqu'il a décidé que celle-ci n'aurait pas de dérivé en sindarin et ne serait pas utilisée pour sindariser le nom d'Eärendil. J'en parle dans un appendice (déjà écrit) sur les noms d'Eärendil en noldorin et sindarin.
Pour l'heure, avançons déjà jusqu'aux années 1960 (N.B. : les passages biffés correspondent à une modification assez importante de mon analyse, liée à la récente publication de The Nature of Middle-earth [NM], dont je parle plus bas ; le passage révisé correspondant est à la suite de la présentation des textes de NM, qui s'intercale à cet endroit) :
[séparation]
The names he chose were Ǽlfwine Earendel
Le récit des « Archives du Notion Club », rédigé lors d’une pause dans l’écriture du Seigneur des Anneaux, n’amène guère d’élément nouveau, à l’exception d’une légère révision de la signification du radical ndil, désormais traduit « amour, dévotion » par l’un des protagonistes (SD, p. 241, 305). En revanche, les essais postérieurs à la rédaction des Appendices du magnum opus de Tolkien montrent que ce dernier vient progressivement à considérer ces deux suffixes comme une paire, sans doute en lien avec l’usage récurrent qu’il en avait fait au sein des mêmes lignées royales d’origine númenórienne.
Ainsi le texte « Common Eldarin: Noun Structure » distingue -ndūr « assister, soigner » (1) de -ndīl, ndīli > q. níle « intérêt spécial ou amour pour », pour lequel Tolkien précise qu’il s’agit d’« un mot impliquant “la dévotion” : l’intérêt spécial qu’on peut ressentir envers toute chose autre que soi pour elle-même, l’amour désintéressé ». Celui-ci est illustré par les noms Elendīl « “Amant des étoiles” (ou interprété par les Numenoriens comme “Ami des Elfes”) » et *Gala(da)ndil > q. Aldanil ou Alandil, sind. Gelennil ou Gleðennil « Amant des Arbres » (PE 21, p. 83, 86). Sachant l’amour que Tolkien voue aux arbres, l’exemple choisi est loin d’être anodin, d’autant qu’aucun personnage du Légendaire n’est nommé ainsi. Remarquons aussi qu’à ce stade, Tolkien ne voit pas d’inconvénient à ce qu’un Homme ou un Elfe puisse être nommé Anardil, en vertu du sentiment que pouvait inspirer cet astre « unique (et impossible à posséder) », que les Elfes considèrent comme une « œuvre d’art » créée par les Valar (PE 21, p. 86).
À bien des égards « Quendi and Eldar », daté de 1959–1960, représente une tentative de révision des concepts linguistiques antérieurs, une révision qui semble n’avoir que rarement été entérinée par la suite. Le présent cas ne fait pas exception, puisque le suffixe -(n)dil « quoique n’excluant pas l’affection et les loyautés personnelles » se voit principalement orienté vers la connaissance. Ainsi les noms que ce texte considère comme usuels pour les Amis des Elfes, Quen(den)dil et Eldandil, « auraient impliqué une préoccupation profonde pour tout le savoir relatif aux Elfes », tandis qu’Elendil « signifiait “un amant ou un étudiant des étoiles” et était appliqué à ceux qui se dévouaient au savoir astronomique ».
C’est un nouveau suffixe, -meldo, qui vient temporairement prendre la place jusque-là occupée par -(n)dil. Il est illustré par le q. Eldameldor « Amants des Elfes », dont l’équivalent sindarin est Elvellyn (WJ, p. 410, 412). Il s’agit là d’un ajout notable à l’une des plus anciennes et des plus pérennes racines du Légendaire, déjà attestée sous la forme MELE- « aimer » dans le Qenya Lexicon (PE 12, p. 60) et MEL- « aimer (comme ami) » dans « Les Étymologies » (LRW, p. 372 ; VT 45, p. 34). C’est bien sûr de cette racine que dérive le sind. mellon « ami », qui forme le mot de passe des Portes de la Moria (SdA, II/4 ; PE 17, p. 40–41). Toutefois, en-dehors de « Quendi and Eldar », jamais cette racine n’est utilisée pour former le moindre suffixe.
Q Elendil “Ælfwine; Elf-friend”
Ainsi, les notes que Tolkien prend dans les années 1960, alors qu’il cherche à compiler un appendice linguistique au Seigneur des Anneaux, tendent à revenir à la conception qui prévalait précédemment. Les difficultés phonologiques engendrées par certains des noms des Appendices semblent l’avoir poussé à admettre des influences croisées entre les bases N(D)IL et DUR, justifiant l’existences des suffixes variés -nil/ndil/dil et -nur/ndur/dur. La signification de NIL reste comparable à ce qu’elle était dans « Common Eldarin: Noun Structure », puisqu’elle « signifie aimer comme un ami ou un égal ».
En revanche, DUR est désormais défini de manière différente : « avoir un intérêt spécial envers des choses comme les arbres, l’astronomie, les gemmes, la médecine, la mer, &c. » Le changement de forme et de signification de cette racine doit vraisemblablement être interprété comme une volonté d’éviter désormais tout lien avec la racine NDŪ̆ (2). Il permet aussi de souligner la différence originelle entre N(D)IL et DUR, tout en attribuant à cette dernière les nuances qui avaient été momentanément octroyées à -(n)dil dans « Quendi and Eldar ». Pour autant, Tolkien ne manque pas d’ajouter que « la distinction n’est pas toujours faite (en particulier par des hommes comme les Númenoriens) » (PE 17, p. 152). Il précise d’ailleurs que l’usage elfique veut qu’on réserve N(D)IL aux être animés, alors que DUR s’appliquait plutôt aux êtres inanimés ou aux notions abstraites :
[colonne][gauche]Ainsi d’après les Maîtres-du-savoir elfiques sont plus corrects Elendil (si c’est pour les Elfes pas les étoiles), Valandil, et Amandil [puisque la Terre Bénie peut être considérée = Manwë, ou tous les Valar]. Est admissible aussi Eärendil, s’il se réfère réellement au “Seigneur des Eaux”, un des principaux Valar et un ami immuable des Elfes et des Hommes. Cependant Meneldil et Anardil sont “humains” puisque menel = “le firmament” pas “les Cieux”, et anar le Soleil physique.
[/gauche][droite=PE 17, p. 152]Thus according to the Elven-Loremasters more correct are Elendil (if of Elves not stars), Valandil, and Amandil [since the Blessed Land may be held to = Manwë, or all the Valar]. Permissible also is Eärendil, if really referring to the “Lord of Waters”, one of the chief Valar and unchanging friend of Elves and Men. But Meneldil and Anardil are “mannish” since menel = ‘the firmament’ not “Heaven”, and anar the physical Sun.[/droite][/colonne]
Il ajoute d’ailleurs que cet usage « incorrect » se développe à partir du nom d’Eärendil, où le suffixe -(n)dil fut appliqué pour la première fois à autre chose que des personnes. Avec cette explication, Tolkien concilie à la fois l’histoire externe et externe de ses langues : d’un côté, il est parfaitement exact que Tolkien avait imaginé le personnage d’Earendel/Eärendil bien avant le suffixe permettant d’interpréter son nom, de l’autre, le fait que le père d’Eärendil ait été un Homme doté d’un lien personnel très profond avec Ulmo, le Vala des Eaux, justifie doublement la forme de ce nom à l’intérieur de la fiction.
De fait, l’invention tardive du suffixe -(n)dil avait laissé à Tolkien une latitude d’interprétation intéressante, car il n’en avait jusqu’alors doté aucun de ses Elfes. Toutefois, la solution retenue requérait de démontrer l’utilisation de ce suffixe par les Elfes eux-mêmes. Tolkien remédie de manière astucieuse à cette faiblesse en forgeant vers cette période le q. Atandil, sind. Edennil « Ami des Hommes » (3), conçu comme un surnom les Elfes attribuèrent à Finrod Felagund en raison de son amitié pour les Edain (MR, p. 305–306, 349 ; VT 41, p. 14).
[séparation]
(1) Ce suffixe est illustré par les noms Ithildur, Isildur (manifestement la forme quenya-ñoldorine du précédent) et Valandur, mais ceux-ci ne sont ni traduits, ni explicités plus avant.
(2) On notera que cette racine est donnée sous la forme (N)DUR- en page 167, mais cela n’est qu’une intervention éditoriale.
(3) Dans un autre texte, Tolkien cite concurremment la variante Firindil, de même sens (VT 41, p. 14).

