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Amis et serviteurs : une analyse de deux suffixes elfiques
#11
Bon, je n'ai pas l'impression que la question passionne les foules (ou alors celles-ci sont subjuguées, on peut toujours rêver Wink), mais nous allons néanmoins terminer ce petit historique avec le « Schibboleth » et un détour par les suffixes elfiques de sens comparables.

[séparation]

The only (but a major) exception is Earendil

La lettre à M. Rang, précédemment citée, est apparemment le dernier texte où les rapports entre les éléments -(n)dil et -(n)dur sont explorés en détail. Ce qui est dit du premier est entièrement compatible avec les détails de la strate d’élaboration antérieure, jusque dans les nuances de la traduction retenue pour (N)DIL « aimer, être dévoué à ». À la lumière des précédentes hésitations de Tolkien, il pourrait en revanche être significatif qu’il se soit abstenu de citer la racine dont dérive -(n)dur, ce qui ménage toutes les possibilités étymologiques. Par ailleurs, il est notable que ce suffixe semble ici s’appliquer sans restriction aucune aux êtres vivants et revienne à la signification « servir », qui était celle des « Étymologies ».

Cette orientation se retrouve en partie dans l’essai « The Shibboleth of Fëanor », écrit vers 1968, où le père de Nerdanel, la femme de Fëanor est dit être « un “Aulendil” >> “Aulendur” », ce que Tolkien glose par « “Serviteur d’Aulë” : c.-à-d. quelqu’un dévoué envers ce Vala. Cela s’appliquait particulièrement aux personnes ou familles des Noldor qui entrèrent réellement au service d’Aulë et qui en retour reçurent une instruction de lui ». Néanmoins, même un essai dédié à un tout autre sujet peut faire surgir d’étonnantes contradictions. En effet, le père de Nerdanel est aussi déclaré avoir le surnom Urundil « amant du cuivre » (PM, p. 365–366 n. 61), ce qui vient en contradiction directe du long excursus sur l’usage linguistiquement correct du suffixe -(n)dil. Jusque dans ses dernières années, Tolkien reste susceptible de remettre en question tous les choix précédemment effectués pour ses langues inventées…

Thus Bëor the Vassal got his name among the Gnomes

Avant de nous pencher plus avant sur l’interprétation de ce dossier, peut-être faut-il nous demander s’il n’existerait pas d’autres suffixes elfiques dont Tolkien userait pour exprimer les mêmes notions (1). Bien évidemment, il existe d’autres racines qui servent à exprimer les notions d’amitiés, d’intérêt ou de service. Pour l’amitié, citons parmi d’autres le gold. gwaid « parents, apparentés ; compagnon » < *ŋuaʒet- (PE 11, p. 43) ou le nold. gwend « attache, amitié » < WED « attacher » (LRW, p. 397–398). Pour le service, on peut noter le q. virt, virty- « serviteur, esclave » < VṚTYṚ « servir » (PE 12, p. 102), les q. norka, gold. drog « esclave, captif, serviteur » < *norokā́, de même sens (PE 11, p. 31) ou les nold buia- « servir, être en allégeance à » et beor « suivant, vassal » < BEW « suivre, servir » (LRW, p. 352–353). Toutefois, ces éléments peuvent être rapidement écartés, car aucun suffixe n’est régulièrement formé à partir des racines dont ils dérivent. La plupart ont d’ailleurs une étymologie qui n’est qu’assez tangentiellement rattachée aux concepts étudiés jusqu’à présent.

Le nom q. Eldairon, utilisé à une occasion pour désigner le personnage d’Ælfwine dans les Contes perdus (LT2, p. 313), semble contenir un suffixe signifiant « ami », mais qui reste malheureusement obscur. Son équivalent gold. Lúthien, glosé « Ami » ou « Vagabond » (LT2, p. 301–302, 304), est encore moins analysable et l’oscillation entre les deux significations montre que Tolkien lui-même n’avait pas dû déterminer son étymologie.

La racine THĀ/ATHA est plus intéressante. Elle donne notamment le q. aþumo « ami en cas de besoin, ami avec des intérêts partagés, collègue » et sind. athelas « herbe des rois » (PE 22, p. 165–166). Surtout, elle pourrait être à l’origine de l’élément q. #-(s)támo « aide [agent] » dans le nom Rómestámo « Aide-de-l’Est » (2), attribué dans un texte à l’un des deux Ithryn Luin (PM, p. 385). C’est en tout cas de cette base que dérive une interprétation temporaire du nom de l’Elfe Denethor < *Ndanithārō « Sauveur des Dani » (LRW, p. 175, 188, 353), avant que Tolkien ne réinterprète entièrement ce nom en le faisant dériver des nand. *dene « mince et fort, souple, agile » et thara « grand (ou long) et svelte » (WJ, p. 412). Son usage restreint semble cependant sous-entendre que l’élément q. -(s)támo et ses variantes se comportaient plus comme des mots en composition que des suffixes productifs dans le langage courant. Ne reste donc finalement que le suffixe -meldo dont nous avons parlé précédemment.

[séparation]

(1) Le cas de l’adûnaïque fera l’objet d’un interlude spécifique, car il ne nous renseigne guère sur la question qui nous intéresse.

(2) Il y aurait là cependant un problème de phonologie, car rómen + #þámo donnerait normalement **rómettámo, **rómentámo ou **rómensámo > **rómessámo, selon l’ancienneté et le dialecte auquel appartiendrait le nom en question, si l’on se fie à la « Quenya Phonology » (PE 19, p. 89, cf. p. 44).
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