Compte tenu des récentes protestations d'intérêt, je ne prends pas l'absence de réponse à la dernière livraison du présent feuilleton pour une absence d'intérêt des lecteurs. 
Du coup et sans plus barguigner, revenons à notre sujet principal :
[séparation]
Usage et signification
Il est difficile de chercher à tirer des conclusions définitives face à des conceptions aussi fluides. Il n’en reste pas moins que l’introduction de l’équivalence entre -nil / -dil et le suffixe anglo-saxon -wine marque un tournant important. Elle permet en effet d’associer philologiquement autour de la notion d’amitié les personnages d’Éarendel et d’Ælfwine, qui sont justement les principaux deux points d’union entre les Elfes et les Hommes. Cela permet de donner corps au projet littéraire que Tolkien expose justement dans sa lettre à Waldman, qui consistait à « créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées » qu’il puisse dédier à son pays, l’Angleterre. Cette association est d’autant plus efficace qu’Éarendel et Ælfwine font partie de ces noms qui disposent d’équivalences dans d’autres langues germaniques, attestant de leur ancienneté, mais dont la signification initiale est désormais difficile à saisir (1). Tolkien peut alors s’employer à combler les vides laissés par les mythes historiques pour rattacher ces noms à ses propres récits, qu’il finit par situer dans un passé préhistorique imaginaire et dont les différents « Amis-des-Elfes » deviennent les récipiendaires (2).
Ainsi des personnages appartenant à une même lignée, mais séparés par des centaines, voire des milliers d’années partagent-ils un lien supplémentaire au travers de noms dotés de la même signification. Ce lien linguistique devient un lien psychologique qui permet aux protagonistes modernes de « La Route perdue » et des « Papiers du Notion Club » de renouer en pensée avec les Elfes et de témoigner ensuite des événements auxquels ils ont assisté. Nous rejoignons dès lors la conception quelque peu mystique du langage et de la nomenclature que Tolkien expose dans son essai académique « L’Anglais et le Gallois » (MC, p. 162–197). Bien que Tolkien ait fini par abandonner « La Route perdue » et « Les Papiers du Notion Club » en cours de route, le personnage d’Ælfwine perdure comme auditeur dans certains récits tardifs, montrant que Tolkien n’avait pas entièrement abandonné l’idée du navigateur médiéval comme intermédiaire fictif pour ses récits du Silmarillion.
La cohérence de cette conception se trouve quelque peu bousculée par l’introduction ultérieure du suffixe -(n)dur, que Tolkien ne rapproche d’aucune terminaison comparable parmi les langues d’Europe. Sa ressemblance formelle avec -(n)dil et l’alternance des deux formes dans les généalogies des Númenóriens ont cependant conduit Tolkien à les considérer comme une paire, dont il devait dès lors définir chaque membre par opposition à l’autre (3). Un premier axe d’opposition envisagé concerne l’applicabilité de ces suffixes à des objets animés ou inanimés. Cette distinction, exprimée de manière particulièrement nette dans « Common Eldarin: Noun Structure », n’est pas maintenue de manière constante, même pour les noms des Elfes. Un second axe perdure en revanche dans l’ensemble des textes considérés, mais joue sur trois thèmes plutôt que sur deux, ce qui explique certains glissements d’une explication à l’autre. Amitié, intérêt scientifique et service envers autrui sont en effet les principales notions associées à ces deux suffixes. La lettre à M. Rang semble être une synthèse des différentes possibilités et redistribue ces notions en insistant sur le fait que -(n)dil correspond plutôt à une disposition intérieure, là où -(n)dur représente plutôt une relation externe, liée au statut social ou à la profession.
Cette solution permet en outre à Tolkien de résoudre de manière satisfaisante un point étonnant, lié au fait que la quasi-totalité des noms en -(n)dil et -(n)dur sont masculins, alors que ces suffixes ne sont nulle part considérés restreints à un seul sexe. Pris hors de tout contexte, les trois noms de métier Aulendur « serviteur d’Aulë » (PM, p. 365–366 n. 61), arandur « ministre, intendant » et eärendur « marin (professionnel) » (L, n° 297) pourraient être considérés comme mixtes. Toutefois, l’histoire de la Terre du Milieu montre que ces fonctions sont en fait uniquement remplies par des hommes, ce qui permet d’accepter le fait que ce suffixe ait pu au moins un temps être associé au q. nûro « serviteur » (4), dont la terminaison en -o est typiquement masculine (5). Il n’est donc guère surprenant que tous les noms propres associés à cette terminaison soient également masculins.
Le cas de -(n)dil est un peu plus complexe, car ce terme est associé à des dérivés de différents genres dans « Les Étymologies » et au nom abstrait níle « intérêt spécial ou amour pour » dans « Common Eldarin: Noun Structure » (6). Toutefois, l’ensemble des noms propres en -(n)dil est de genre masculin, à l’image du suffixe v. angl. -wine et il est probable qu’à l’époque de la rédaction des « Étymologies » Tolkien ait considéré que -nil et -dil soient de simples réductions des suffixes manifestement masculins -nildo et -dildo, dont la forme longue n’est jamais employée. Cette restriction n’étant guère justifiée, Tolkien forgea par la suite quelques noms collectifs incluant manifestement les deux sexes, notamment les q. Nendili « Amants de l’eau », un surnom attribué aux Teleri (WJ, p. 411) et Elendili « Amis des Elfes », un terme appliqué aux Fidèles de Númenor (PE 17, p. 18) (7). En revanche, un autre nom collectif formé sur le même modèle semble explicitement masculin, puisqu’il s’agit de la fraternité des Uinendili, un surnom appliqué à la Guilde des Aventuriers, rassemblant les plus braves marins de Númenor (CLI, II/2). Dans ce contexte, la terminaison -(n)dilmë, exclusivement attesté dans le nom féminin númenórien Vardilmë (CLI, II/2), semble être formée à partir du suffixe -(n)dil, plutôt que dérivée directement de la racine (N)DIL. Tolkien semble avoir implicitement résolu la difficulté en considérant que la forme -(n)dil, originellement neutre, vint par habitude à être considérée plutôt masculine, au moins parmi les Hommes, suscitant en compensation la création d’une nouvelle forme féminine.
[séparation]
(1) Notons d’ailleurs que l’élément -wine, dérivant du proto-germ. *-winiz a une étymologie quelque peu énigmatique, car aucune autre branche des langues indo-européennes n’emploie de dérivé de la forme indo-eur. *wenh₁- « aimer » comme suffixe dans les noms propres. Il devient donc possible à Tolkien d’imaginer qu’une telle innovation résulte d’un contact amical entre les Elfes et certaines tribus des Hommes, puisque l’occidentalien lui-même s’est vu « enrichi et adouci par l’influence elfique » (SdA, App. F).
(2) L’histoire externe de la transmission fictive des récits elfiques est discutée dans de nombreux essais. Mentionnons notamment Damien Bador, « Transmettre la tradition : Númenor ou la route retrouvée », l’Arc et le Heaume n° 3, 2012, p. 76–93, ainsi que Philippe Garnier, « Eriol ou Ælfwine le marin », in Michaël Devaux (dir.), la Feuille de la Compagnie n° 2 : Tolkien, les racines du Légendaire, Ad Solem, 2003, p. 157–180.
(3) Cette démarche très saussurienne ne doit pas nous étonner chez Tolkien. Voir notamment Damien Bador, « J.R.R. Tolkien et Ferdinand de Saussure : un héritage en fiction », in Tolkien et la Terre du Milieu, Quentin Feltgen & Nils Renard (dir.), Éditions Rue d’Ulm, 2019, p. 55–74.
(4) Si ce terme devait être valable dans les conceptions plus tardives de Tolkien, il s’orthographierait très certainement #núro.
(5) Au demeurant, la terminaison -r est assez typique des noms masculins elle aussi. Voir à ce propos Damien Bador, « Questions de genre dans les langues elfiques », l’Arc et le Heaume n° 7, 2021, p. 140–161.
(6) Ce même texte tend d’ailleurs à associer la terminaison -l au féminin, quoique ce ne soit pas une règle systématique ; cf. PE 21, p. 83.
(7) Il apparaît aussi sous la forme alternative Elendilli dans les brouillons de l’Akallabêth et de « La Submersion d’Anadûnê » (PM, p. 151 ; SD, p. 403), où l’on trouve aussi le nom collectif Valandili « Amants des Puissances [Valar] » (SD, p. 400).
E.

Du coup et sans plus barguigner, revenons à notre sujet principal :
[séparation]
Usage et signification
Il est difficile de chercher à tirer des conclusions définitives face à des conceptions aussi fluides. Il n’en reste pas moins que l’introduction de l’équivalence entre -nil / -dil et le suffixe anglo-saxon -wine marque un tournant important. Elle permet en effet d’associer philologiquement autour de la notion d’amitié les personnages d’Éarendel et d’Ælfwine, qui sont justement les principaux deux points d’union entre les Elfes et les Hommes. Cela permet de donner corps au projet littéraire que Tolkien expose justement dans sa lettre à Waldman, qui consistait à « créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées » qu’il puisse dédier à son pays, l’Angleterre. Cette association est d’autant plus efficace qu’Éarendel et Ælfwine font partie de ces noms qui disposent d’équivalences dans d’autres langues germaniques, attestant de leur ancienneté, mais dont la signification initiale est désormais difficile à saisir (1). Tolkien peut alors s’employer à combler les vides laissés par les mythes historiques pour rattacher ces noms à ses propres récits, qu’il finit par situer dans un passé préhistorique imaginaire et dont les différents « Amis-des-Elfes » deviennent les récipiendaires (2).
Ainsi des personnages appartenant à une même lignée, mais séparés par des centaines, voire des milliers d’années partagent-ils un lien supplémentaire au travers de noms dotés de la même signification. Ce lien linguistique devient un lien psychologique qui permet aux protagonistes modernes de « La Route perdue » et des « Papiers du Notion Club » de renouer en pensée avec les Elfes et de témoigner ensuite des événements auxquels ils ont assisté. Nous rejoignons dès lors la conception quelque peu mystique du langage et de la nomenclature que Tolkien expose dans son essai académique « L’Anglais et le Gallois » (MC, p. 162–197). Bien que Tolkien ait fini par abandonner « La Route perdue » et « Les Papiers du Notion Club » en cours de route, le personnage d’Ælfwine perdure comme auditeur dans certains récits tardifs, montrant que Tolkien n’avait pas entièrement abandonné l’idée du navigateur médiéval comme intermédiaire fictif pour ses récits du Silmarillion.
La cohérence de cette conception se trouve quelque peu bousculée par l’introduction ultérieure du suffixe -(n)dur, que Tolkien ne rapproche d’aucune terminaison comparable parmi les langues d’Europe. Sa ressemblance formelle avec -(n)dil et l’alternance des deux formes dans les généalogies des Númenóriens ont cependant conduit Tolkien à les considérer comme une paire, dont il devait dès lors définir chaque membre par opposition à l’autre (3). Un premier axe d’opposition envisagé concerne l’applicabilité de ces suffixes à des objets animés ou inanimés. Cette distinction, exprimée de manière particulièrement nette dans « Common Eldarin: Noun Structure », n’est pas maintenue de manière constante, même pour les noms des Elfes. Un second axe perdure en revanche dans l’ensemble des textes considérés, mais joue sur trois thèmes plutôt que sur deux, ce qui explique certains glissements d’une explication à l’autre. Amitié, intérêt scientifique et service envers autrui sont en effet les principales notions associées à ces deux suffixes. La lettre à M. Rang semble être une synthèse des différentes possibilités et redistribue ces notions en insistant sur le fait que -(n)dil correspond plutôt à une disposition intérieure, là où -(n)dur représente plutôt une relation externe, liée au statut social ou à la profession.
Cette solution permet en outre à Tolkien de résoudre de manière satisfaisante un point étonnant, lié au fait que la quasi-totalité des noms en -(n)dil et -(n)dur sont masculins, alors que ces suffixes ne sont nulle part considérés restreints à un seul sexe. Pris hors de tout contexte, les trois noms de métier Aulendur « serviteur d’Aulë » (PM, p. 365–366 n. 61), arandur « ministre, intendant » et eärendur « marin (professionnel) » (L, n° 297) pourraient être considérés comme mixtes. Toutefois, l’histoire de la Terre du Milieu montre que ces fonctions sont en fait uniquement remplies par des hommes, ce qui permet d’accepter le fait que ce suffixe ait pu au moins un temps être associé au q. nûro « serviteur » (4), dont la terminaison en -o est typiquement masculine (5). Il n’est donc guère surprenant que tous les noms propres associés à cette terminaison soient également masculins.
Le cas de -(n)dil est un peu plus complexe, car ce terme est associé à des dérivés de différents genres dans « Les Étymologies » et au nom abstrait níle « intérêt spécial ou amour pour » dans « Common Eldarin: Noun Structure » (6). Toutefois, l’ensemble des noms propres en -(n)dil est de genre masculin, à l’image du suffixe v. angl. -wine et il est probable qu’à l’époque de la rédaction des « Étymologies » Tolkien ait considéré que -nil et -dil soient de simples réductions des suffixes manifestement masculins -nildo et -dildo, dont la forme longue n’est jamais employée. Cette restriction n’étant guère justifiée, Tolkien forgea par la suite quelques noms collectifs incluant manifestement les deux sexes, notamment les q. Nendili « Amants de l’eau », un surnom attribué aux Teleri (WJ, p. 411) et Elendili « Amis des Elfes », un terme appliqué aux Fidèles de Númenor (PE 17, p. 18) (7). En revanche, un autre nom collectif formé sur le même modèle semble explicitement masculin, puisqu’il s’agit de la fraternité des Uinendili, un surnom appliqué à la Guilde des Aventuriers, rassemblant les plus braves marins de Númenor (CLI, II/2). Dans ce contexte, la terminaison -(n)dilmë, exclusivement attesté dans le nom féminin númenórien Vardilmë (CLI, II/2), semble être formée à partir du suffixe -(n)dil, plutôt que dérivée directement de la racine (N)DIL. Tolkien semble avoir implicitement résolu la difficulté en considérant que la forme -(n)dil, originellement neutre, vint par habitude à être considérée plutôt masculine, au moins parmi les Hommes, suscitant en compensation la création d’une nouvelle forme féminine.
[séparation]
(1) Notons d’ailleurs que l’élément -wine, dérivant du proto-germ. *-winiz a une étymologie quelque peu énigmatique, car aucune autre branche des langues indo-européennes n’emploie de dérivé de la forme indo-eur. *wenh₁- « aimer » comme suffixe dans les noms propres. Il devient donc possible à Tolkien d’imaginer qu’une telle innovation résulte d’un contact amical entre les Elfes et certaines tribus des Hommes, puisque l’occidentalien lui-même s’est vu « enrichi et adouci par l’influence elfique » (SdA, App. F).
(2) L’histoire externe de la transmission fictive des récits elfiques est discutée dans de nombreux essais. Mentionnons notamment Damien Bador, « Transmettre la tradition : Númenor ou la route retrouvée », l’Arc et le Heaume n° 3, 2012, p. 76–93, ainsi que Philippe Garnier, « Eriol ou Ælfwine le marin », in Michaël Devaux (dir.), la Feuille de la Compagnie n° 2 : Tolkien, les racines du Légendaire, Ad Solem, 2003, p. 157–180.
(3) Cette démarche très saussurienne ne doit pas nous étonner chez Tolkien. Voir notamment Damien Bador, « J.R.R. Tolkien et Ferdinand de Saussure : un héritage en fiction », in Tolkien et la Terre du Milieu, Quentin Feltgen & Nils Renard (dir.), Éditions Rue d’Ulm, 2019, p. 55–74.
(4) Si ce terme devait être valable dans les conceptions plus tardives de Tolkien, il s’orthographierait très certainement #núro.
(5) Au demeurant, la terminaison -r est assez typique des noms masculins elle aussi. Voir à ce propos Damien Bador, « Questions de genre dans les langues elfiques », l’Arc et le Heaume n° 7, 2021, p. 140–161.
(6) Ce même texte tend d’ailleurs à associer la terminaison -l au féminin, quoique ce ne soit pas une règle systématique ; cf. PE 21, p. 83.
(7) Il apparaît aussi sous la forme alternative Elendilli dans les brouillons de l’Akallabêth et de « La Submersion d’Anadûnê » (PM, p. 151 ; SD, p. 403), où l’on trouve aussi le nom collectif Valandili « Amants des Puissances [Valar] » (SD, p. 400).
E.

