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Amis et serviteurs : une analyse de deux suffixes elfiques
#24
ISENGAR Wrote:Plus sérieusement, j'ai noté que tu utilises le terme "amant" pour traduire les suffixes -ndil, -meldo ou pour le terme seron.
Dans sa signification de "celui qui aime", je le trouve d'un emploi un peu désuet. Même comme une traduction de l'anglais lover.
Pourquoi ne pas utiliser "aimant", qui me semble plus moderne ?

Je serais tout à fait d'accord pour convenir du fait que traduire la paire de termes anglais lover / friend est un peu compliqué en français, car les connotations (modernes) sont différentes. Certes, la suggestion de Silmo « ami » conviendrait parfaitement pour lover dans ce contexte, me semble-t-il, mais ce terme est déjà pris pour rendre friend, aussi utilisé par Tolkien. Vu qu'il me semble toujours nécessaire de maintenir la distinction en français là où Tolkien le fait dans ses écrits, il faut trouver autre chose. Quid d'« aimant » ? En tant que substantif, le Trésor ne recense que l'usage minéral, physique ou chimique. La notion affective ne se retrouve que dans les emplois en tant que participe ou adjectif (voir ces pages). Que reste-t-il ? Les termes explicitement liés à l'amour physique, qui ne conviennent pas (amoureux, etc.), ceux qui sont connotés par une notion d'idolâtrie et ne peuvent en aucun cas correspondre aux concepts tolkieniens (adorateur, etc.), ceux qui renversent le sens de la relation (bien-aimé, etc.)... et « amant », le seul qui soit suffisamment polysémique pour convenir. De toute façon, je prends « désuet » pour un compliment, alors... Tongue

Sur ce, je vous propose un deuxième interlude, parce que la fin de l'analyse principale est encore loin d'être prête :

[séparation]

II. Les suffixes pour « ami » et « serviteur » en adûnaïque

Du côté des langues humaines, l’adûnaïque fournit une série de suffixes équivalents à -(n)dil et -(n)dur. Les exemples attestés sont trop peu nombreux pour éclairer leur signification précise et les cas d’emploi autorisés. Ils méritent cependant d’être cités pour l’éclairage qu’ils apportent sur les relations entre les langues humaines et les langues elfiques, telles que Tolkien les concevaient à l’époque de la rédaction des « Archives du Notion Club ».

En particulier, on y trouve deux suffixes exprimant la notion d’amour. Le premier s’observe sous deux variantes successives, dans les noms adûnaïques d’Amandil et de son fils Elendil. Donnés une première fois sous la forme Arbazân et Nimruzân (SD, p. 365, 389), ils furent ensuite révisés en Aphanuzîr et Nimruzîr (SD, p. 247, 389). On peut en extraire un premier suffixe -zân, que Tolkien changea en -zîr à l’occasion des changements qu’il apporta à la grammaire de l’adûnaïque. Aucun de ces suffixes n’est glosé, mais -zîr dérive de la racine ZIR « aimer, désirer », qui donne aussi le verbe zîr-, le nom zâir « désir, aspiration, nostalgie » et sans doute aussi izrē < *izray « chérie, bien-aimée » (SD, p. 247, 423–424, 438). Par ailleurs, le premier élément de l’ad. Nimruzîr est la forme objective de Nimir « Elfe », ce qui permet de confirmer que ce nom a la même signification que son équivalent quenya (SD, p. 436). Notons enfin que le pluriel Nimîr est cité dans « Quendi and Eldar » (WJ, p. 386), ce qui indique que Tolkien le considérait toujours valide lors de la rédaction de cet essai.

Le second suffixe est uniquement attesté dans la version tardive du nom adûnaïque d’Eärendil. Dans un premier temps, celui-ci se voit appelé Pharazîr, ce qui correspond au suffixe -zîr dicuté ci-dessus, du moins en apparence. En effet, dans le passage concerné, ce suffixe est dérivé de la base iri- (SD, p. 305) et non de ZIR. Ce nom Pharazîr est d’ailleurs rejeté en faveur d’Azrabêl >> Azrubêl avant que les personnages d’Amandil et d’Elendil ne se voient attribuer la forme finale de leur nom adûnaïque. Le suffixe -bêl, quant à lui, dérive d’une base bel-, qui doit être en rapport avec le fait d’aimer (1), puisque le nom Azrubēl est traduit par « Amant de la mer » et que le nom azar >> azra désigne la mer (SD, p. 247, 305, 311, 427, 429, 431, 435). La dérivation du nom adûnaïque d’Eärendil est intéressante, car Tolkien semble avoir voulu le rattacher à une racine elfique, dans un premier temps ĪR « désirable, magnifique » (VT 45, p. 18), puis MEL-. À l’inverse, il choisit de construire les noms adûnaïques d’Amandil et d’Elendil sur un élément différent, alors que les trois noms elfiques correspondants partagent la même étymologie. Le suffixe -zân >> -zîr présent dans ces deux noms ne semble pas dériver de manière évidente d’une racine elfique, quoiqu’il puisse exister une relation lointaine entre la base elfique SER- et le radical ZIR.

Le titre ad. Êru-bênî, qui désigne les Valar et se traduit par « Serviteurs de Dieu » (SD, p. 341, 357), laisse penser qu’un élément #-bên signifiant « serviteur » pourrait fonctionner comme un suffixe équivalent au q. -(n)dur. Nulle certitude à cela, car cet élément n’est pas attesté en-dehors de ce composé. Ce nom pourrait avoir été forgé afin de donner une étymologie acceptable au nom Bëor « Vassal » (WJ, p. 217), après que Tolkien avait décidé d’en faire un nom d’origine humaine (2). Malheureusement, la racine dont ces deux termes dériveraient n’est pas attestée, bien que Paul Strack suggère qu’elle pourrait être apparentée au q. prim. *kwēn « personne, (quelqu’)un » (WJ, p. 360) (3).

À travers ces trois exemples, Tolkien contribue à accroître l’impression de profondeur donnée par son adûnaïque, en usant de stratégies variées pour former des termes qui semblent chacun avoir une histoire propre. Il illustre en fait la façon dont deux langues ayant eu plusieurs périodes de contact successives pourraient avoir des termes dérivés d’une origine commune, plus ou moins reconnaissable selon les cas. En outre, la présence de plusieurs suffixes adûnaïques équivalents à -(n)dil et les doutes entourant l’existence d’homologues à -(n)dur permettent de justifier plus aisément le fait que le v. angl. -wine corresponde au premier, alors que le second semble ne rencontrer aucun écho dans les langues germaniques.

[séparation]

(1) À l’époque de la rédaction des « Papiers du Notion Club », l’élément Bêl ou Bel- qui figure dans le toponyme Belfalas était manifestement supposé avoir une étymologie elfique ; cf. Wayne Hammond & Christina Scull, The Lord of the Rings: A Reader’s Companion, HarperCollins, 2005, p. 18. L’idée, apparemment transitoire, selon laquelle cet élément aurait pu avoir une origine humaine ne semble pas avoir émergé avant la fin des années 1960 ; cf. VT 42, p. 5, 15–16. Il ne faut donc sans doute pas voir de connexion directe entre les deux noms.

(2) Ce nom était initialement conçu comme un nom d’origine noldorine, que « Les Étymologies » faisaient dériver de la racine BEW-, précédemment mentionnée ; cf. LRW, p. 352–353.

(3) Voir son analyse sur le site Eldamo (page consultée le 30/05/2021).

E.
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