12-07-2021, 10:41
Hyarion Wrote:J'avoue que je ne suis pas surpris que Heidegger soit convoqué dans cette publication : peut-être est-il plus facilement susceptible de l'être qu'ailleurs, du moins à ce qu'il me semble, mais bon, il est vrai que sa contribution philosophique à la critique de la technique est importante. Éternelle question concernant ce penseur : peut-on faire l'impasse sur sa contribution à la philosophie sachant ce que l'on sait du positionnement idéologique de l'homme ? Cela me rappelle que dans À la première personne (dont j'ai déjà parlé dans un autre fuseau), exprimant son regard personnel, Alain Finkielkraut a écrit des choses intéressantes sur Heidegger, sa pensée, sa critique de la technique et de la modernité, sur son concept de Gestell, et bien entendu sur son antisémitisme et son adhésion au nazisme : pour Finkielkraut (cf. chapitres V et VI notamment), il y eut ainsi d'abord un choc, philosophique (positif) avec une œuvre majeure, et puis ensuite un scandale, irréductible, incompressible, celui d'un engagement funeste et ô combien condamnable pour un régime génocidaire, [emphase]« car s'il y a scandale, c'est précisément parce que l'œuvre est grande, c'est-à-dire éclairante »[/emphase] a fortiori sur l'époque actuelle, écrit-il notamment, tout en confiant avoir été frappé en plein cœur par les passages ouvertement antisémites des Cahiers noirs dont il a pu prendre connaissance.
Oui, je ne suis pas particulièrement surpris d'avoir croisé Heidegger à deux reprises dans cette revue. J'avoue connaître très mal son oeuvre, sauf par les échos souvent enthousiastes qu'elle a générée chez d'autres. Il faudra bien un jour que je m'y penche de plus près, étant donné la place qu'il consacre à analyser la linguistique. Cela dit, je dois avouer que la manie qu'avait Heidegger d'empiler les néologismes m'insupporte au plus haut point (j'en dirais autant pour Jacques Derrida, que je connais déjà nettement mieux).
Hyarion Wrote:En sus de ton article et de celui de Jérôme, en voila un autre auquel il aurait été intéressant d'avoir également accès ailleurs que dans Nouvelle École... Ceci dit, je suppose qu'O. Cilli s'est appuyé sur les références françaises listées dans son ouvrage Tolkien's Library: An Annotated Checklist, auquel cas j'avoue ne pas y avoir trouvé de quoi forcément beaucoup relativiser cette francophobie/gallophobie de Tolkien que l'on se plait tant à minimiser en France (à mon avis, pour des raisons pas particulièrement objectives, y compris en ces lieux). [...]
Ce que j'avais surtout remarqué, en parcourant l'Annotated Checklist, c'est l'ancienneté des éditions référencées (comme si les auteurs français n'avaient produit des choses éventuellement intéressantes pour Tolkien que jusqu'au XIXe siècle, ou à peu près), la relative absence de goût de Tolkien pour la littérature française en général et en particulier pour les contes de fée français des XVIIe et XVIIIe siècles (pourtant longuement cités par O. Cilli dans son livre, qui mentionne notamment scrupuleusement tous les volumes d'une édition ancienne du Cabinet des Fées), l'attention apparemment extrêmement forte, sinon exclusive, dudit Tolkien pour les ouvrages d'intérêt linguistique et/ou philologique (pas de surprise sur ce point, évidemment), et un ensemble de lectures françaises supposées qui correspondent en fait à des œuvres officiellement signalées aux étudiants dans un contexte universitaire (en tant que professeur, jusqu'à quel point Tolkien les a-t-il lui-même recommandées, en supposant qu'il les aient toutes lues ?)...
Quant à l'opinion que Tolkien avait de Hilaire Belloc (lequel, franco-britannique, est d'ailleurs un cas un peu particulier), je suppose que tu fais allusion à ce dont a parlé Joseph Pearce dans son article “Belloc versus Tolkien: Two Views of Anglo-Saxon England”, plusieurs fois publié et signalé sur divers sites (chrétiens conservateurs) ces dernières années (dont celui du journal de l'Augustine Institute où officie Pearce) ? O. Cilli en parle-t-il aussi de son côté ?
Oui, Cilli se base beaucoup sur Tolkien's Library, évidemment. Son analyse de Belloc se fonde en grande partie sur la fameuse anecdote relatée par Martin D'Arcy et relayée dans l'article de Joseph Pearce (dont j'ignorais l'existence).
On pourrait à vrai dire écrire tout un article sur la relation entre Tolkien et la littérature française en s'appuyant sur Beowulf and the Critics (édité par Michael Drout), car Tolkien y cite beaucoup plus d'auteurs que dans le texte publié de son vivant, Beowulf: the Monsters and the Critics. Il consacre plusieurs pages à vilipender (sans doute à juste titre) les thèses de Jean Jules Jusserand (1855-1932), qu'il infirme de manière hilarante. Je ne suis pas spécialement surpris qu'il ait choisi un auteur français comme exemple représentatif des opinions erronées sur Beowulf. Inversement, on voit dans ces textes que Tolkien apprécie plus qu'il ne veut bien l'admettre les contes de fées français, tout particulièrement ceux de Perrault. Je ne suis d'ailleurs pas particulièrement étonné que cette appréciation se lise surtout en creux et que Tolkien se garde bien d'élaborer à ce propos. La seule exception dont je me souviens est que Tolkien défend la fin retenue par Perrault pour « Le Petit chaperon rouge » contre les continuateurs qui l'adaptèrent pour lui donner un dénouement moralement plus acceptable. C'est d'autant plus notable, me semble-t-il, que la fin originale va à l'encontre de la théorie de l'eucatastrophe dans les contes de fées, à laquelle Tolkien semble déjà tenir.
E.

