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Sindarin Dictionary 2.0
#48
Hyarion Wrote:
Hisweloke Wrote:Demandes-tu au peintre de poser son pinceau à peine quelques touches de couleur posées sur la toile vierge ? Au compositeur de taire sa symphonie après les quelques notes introductives ou l'ébauche d'un thème ? A l'écrivain de ne pas développer ses personnages et ses drames ? Je ne suis rien de cela (ni ce peintre, ni ce musicien - quant à l'écrivain putatif, c'est un rimailleur de pacotille, dirait un Dongann farceur)... Mais tout autant, tu ne peux demander à l'inventeur de langues, certes une activité excentrique, une étrange passion insolite, souvent incomprise quand elle n'est pas décriée (qui ne se justifie [que] depuis peu - tout en se normalisant malheureusement - dès lors qu'elle soutient un projet de film ou de série, dans un monde utilitariste qui n'en finit de vouloir du concret et du résultat), de poser ses mots, d'affiner une nouvelle fois son lexique, 25 ans après le premier mot ? Serait-ce si différent ? Et comment définir ta "fortuite poésie initiale" ? En 50 mots ? 235 mots ? 813 mots ?

En matière d'art, tout est possible. À cette aune, tu fais donc ce que tu veux. Que le travail et ses reprises s'étalent sur un jour, douze mois ou 25 ans. Je suppose que le destin d'un inventeur de langues est de n'en avoir jamais vraiment fini avec son œuvre... mais ce qui m'interpelle, simplement, c'est qu'à trop vouloir « cartographier » l'imaginaire, à trop vouloir le « maîtriser » (au-delà du savoir-faire technique), on peut finir par ne plus suggérer... et je pense que, assez souvent, on y perd dès lors quelque-chose, que ce soit en peignant un tableau, en composant une œuvre symphonique ou en écrivant un roman.

De fait, pour ma part, j'avoue avoir plus de goût pour les œuvres symphoniques ou concertantes que pour les impromptus ou même les sonates. Bien sûr, les seconds comportent aussi des chefs d’œuvre (témoins Schubert, Beethoven : il serait difficile d'avoir à choisir entre leurs compositions de l'une et l'autre sorte), mais dans l'ensemble je trouve Mahler plus intéressant que Debussy. J'en dirais autant en matière de lecture : j'apprécie plus les romans que les nouvelles, dans l'ensemble. On peut évidemment trouver des nouvelles merveilleusement écrites, dont la conclusion procure au choix surprise, amusement, etc., mais au final, cela reste l'exploitation d'une idée unique, avec des personnages qui manquent la plupart du temps de profondeur : ils n'ont pour eux que ce qui en a été publié dans le texte, et cela se ressent souvent. L'intrigue du roman est bien entendu le fil directeur de celui-ci (y compris lorsqu'elle est volontairement inexistante ou superficielle), mais le roman réussi nécessite bien d'autres adjuvants. Si l'on voulait reprendre la métaphore culinaire de Tolkien, la soupe en est plus riche et sa cuisson nécessite plus de soins : si la réussite est au rendez-vous, on obtient un festin plutôt qu'un bon hors d’œuvre. Je ne plaide pas pour autant en faveur de l'excès de longueur, car il vient un moment où le talent de l'auteur fait défaut et où l'on entre dans la boursouflure, en musique comme en littérature.

En matière de langues inventées, je ne plaide donc pas en faveur de Werst. L'idée de départ était intéressante, mais il y manque quelque chose pour rendre cela plus vivant, plus crédible, que sais-je ? Sans doute aussi la langue qu'il a inventée me plaît-elle moins que celles de Tolkien. Mais l'auteur qui jette trois noms imaginaires et deux phrases pleines de mots inventés sans qu'il n'y ait rien derrière, cela m'ennuie aussi. Nul n'est forcé de s'intéresser en détail aux problèmes des mutations du sindarin, mais je dois bien dire que c'est sans doute le temps que Tolkien a passé sur ces questions qui me fait tant apprécier sa nomenclature. J'avouerais que j'aurais préféré qu'il termine sa révision de la Chute de Gondolin plutôt que de s'efforcer de calculer le rythme d'accroissement de la population des premiers Elfes, mais bon, il n'est pas nécessaire de revenir sur son côté perfectionniste, bien connu depuis longtemps... Quant au risque de perdre en suggestion, je pense que Tolkien en était bien conscient : il faut toujours qu'il y ait un nouvel horizon à entrapercevoir au delà du récit. C'est certainement ce qui fait une bonne part de la fascination exercée par le SdA, ou même par le Silm., malgré ou plutôt grâce aux efforts « cartographiques » de Tolkien en arrière-plan. J'aurais tendance à penser que c'est surtout l'étude technique de l'œuvre qui peut mener à un tel type de désenchantement, mais qu'il en va de même pour tous les écrivains. Là où Tolkien se distingue doublement, c'est sans doute par la masse de documents « annexes » qu'il avait écrits sans objectif de publication et par le fait qu'ils ont désormais presque tous été publiés (sauf en matière linguistique). Son travail de création se trouve ainsi exposé à la dissection, de manière plus détaillée, sans doute, que pour l'immense majorité des écrivains.

Quant au Dragon... je pense qu'il saura distinguer ce qui mérite d'être publié et ce qui constitue la matière première, nécessaire à l'équilibre d'ensemble, mais impropre à être livrée telle quelle. Smile

E.
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