25-10-2021, 14:54
N'ayant pas dans l'immédiat le temps de retravailler les passages précédemment publiés, ni de peaufiner la conclusion que j'aimerais donner à cet essai, je vous livre tout au moins l'état actuel de ma réflexion.
Bien qu'il faille se défier de voir dans les derniers textes publiés la clef des questions qui pouvaient se poser jusqu'alors, je pense que le passage de NM que j'ai traduit ci-dessus est celui qui replace au mieux les termes vis-à-vis dequels les bases NDIL- et NDUR- se définissent. Il est notable que la racine YER- « ressentir un désir sexuel », accompagnée des dérivés non traduits q. yēre et nold. îr (VT 46, p. 23), soit un ajout tardif (au stylo-bille) aux « Étymologies ». Elle est donc probablement assez contemporaine de la première apparition de la base NDUR, NUR. Dans les textes de 1957, la base √yer possède le dérivé yermë « désir sexuel (pour le mariage et la procréation) » (NM, p. 16), qui montre la continuité de la conception entre les deux textes, malgré la vingtaine d'années qui les sépare.
On pourrait éventuellement retracer un peu l'histoire de la base YER-, qui semble d'une part être une amplification de la racine IR- « désirer, se languir de » (dans les textes tardifs) ou « désirable, splendide » (dans « Les Étymologies »), d'autre part une variation de la racine YES- « désirer » (dans « Les Étymologies » uniquement). La première de ces deux formes s'inscrit dans une longue évolution conceptuelle liée au nom d'Idril (Celebrindal), que Tolkien conserva depuis le récit de « La Chute de Gondolin » en dépit des problèmes qu'il vint à causer sur le plan de l'évolution phonétique de ses langues elfiques. Cela nous emmènerait sans doute trop loin.
Toujours est-il que la note traduite ci-dessus replace l'extrait de « Quendi et Eldar » dans un contexte plus vaste et permet de constater qu'il vient plutôt compléter les autres textes cités que proposer des solutions radicalement divergentes. Au final, c'est même à une quadripartition de la notion d'amour que procède Tolkien (par ordre croissant d'intimité : NDUR-, NDIL-, MEL-, YER-). On ne retrouve certes pas de parallèle de cet ordre en français ou en anglais, pas plus - à ma connaissance - qu'en latin. Hormis le finnois, que je n'ai pas encore interrogé, reste donc surtout le grec, qui distingue finement l'ἀγάπη, la φιλία, la στοργή et l'ἔρως. Les nuances ne sont pas exactement les mêmes, mais j'ai bien l'impression qu'il convient de chercher chez Platon et Aristote si l'on veut le fin mot de l'affaire sur le plan linguistique et philosophique. (Mon intuition de relire l'Éthique à Nicomaque était donc plutôt bien fondée.)
Reste cependant deux points qui ne seront pas résolus par ce biais : le fait que NDUR- renvoie, même dans les conceptions les plus tardives, au service professionnel (ce qui, pour autant que je sache, n'est le cas d'aucun des termes grecs cités ici), et que seuls NDUR- et NDIL- fonctionnent comme suffixes (Eldameldo ressemblant décidément plutôt à un mot composé ad hoc). Sans doute MEL- et YER- sont-ils trop intimes pour former des suffixes, surtout pour des noms propres. Cela justifie sans doute que Tolkien traite NDUR- et NDIL- comme une dichotomie dans sa lettre à M. Rang. Le parallèle fait avec Sam prend alors une profondeur spéciale, puisqu'il renvoie à l'ensemble du SdA, où Sam passe de la qualité de serviteur dévoué à son maître à celui d'ami et de confident, et finalement d'héritier.
Peut-être est-ce pousser un peu loin l'exercice que d'y voir un lien avec la citation évangélique mise en exergue de cet article ? Je constate cependant qu'au début du roman, Sam se sert de la proximité avec Frodo que lui permet son métier afin d'épier ce dernier pour le compte de Merry et Pippin, mais sans connaître les tenants et les aboutissants de l'affaire, alors qu'à la fin, c'est à lui qu'incombe la tâche d'écrire la conclusion du Livre Rouge et de le transmettre à ses propres héritiers...
E.
Bien qu'il faille se défier de voir dans les derniers textes publiés la clef des questions qui pouvaient se poser jusqu'alors, je pense que le passage de NM que j'ai traduit ci-dessus est celui qui replace au mieux les termes vis-à-vis dequels les bases NDIL- et NDUR- se définissent. Il est notable que la racine YER- « ressentir un désir sexuel », accompagnée des dérivés non traduits q. yēre et nold. îr (VT 46, p. 23), soit un ajout tardif (au stylo-bille) aux « Étymologies ». Elle est donc probablement assez contemporaine de la première apparition de la base NDUR, NUR. Dans les textes de 1957, la base √yer possède le dérivé yermë « désir sexuel (pour le mariage et la procréation) » (NM, p. 16), qui montre la continuité de la conception entre les deux textes, malgré la vingtaine d'années qui les sépare.
On pourrait éventuellement retracer un peu l'histoire de la base YER-, qui semble d'une part être une amplification de la racine IR- « désirer, se languir de » (dans les textes tardifs) ou « désirable, splendide » (dans « Les Étymologies »), d'autre part une variation de la racine YES- « désirer » (dans « Les Étymologies » uniquement). La première de ces deux formes s'inscrit dans une longue évolution conceptuelle liée au nom d'Idril (Celebrindal), que Tolkien conserva depuis le récit de « La Chute de Gondolin » en dépit des problèmes qu'il vint à causer sur le plan de l'évolution phonétique de ses langues elfiques. Cela nous emmènerait sans doute trop loin.
Toujours est-il que la note traduite ci-dessus replace l'extrait de « Quendi et Eldar » dans un contexte plus vaste et permet de constater qu'il vient plutôt compléter les autres textes cités que proposer des solutions radicalement divergentes. Au final, c'est même à une quadripartition de la notion d'amour que procède Tolkien (par ordre croissant d'intimité : NDUR-, NDIL-, MEL-, YER-). On ne retrouve certes pas de parallèle de cet ordre en français ou en anglais, pas plus - à ma connaissance - qu'en latin. Hormis le finnois, que je n'ai pas encore interrogé, reste donc surtout le grec, qui distingue finement l'ἀγάπη, la φιλία, la στοργή et l'ἔρως. Les nuances ne sont pas exactement les mêmes, mais j'ai bien l'impression qu'il convient de chercher chez Platon et Aristote si l'on veut le fin mot de l'affaire sur le plan linguistique et philosophique. (Mon intuition de relire l'Éthique à Nicomaque était donc plutôt bien fondée.)
Reste cependant deux points qui ne seront pas résolus par ce biais : le fait que NDUR- renvoie, même dans les conceptions les plus tardives, au service professionnel (ce qui, pour autant que je sache, n'est le cas d'aucun des termes grecs cités ici), et que seuls NDUR- et NDIL- fonctionnent comme suffixes (Eldameldo ressemblant décidément plutôt à un mot composé ad hoc). Sans doute MEL- et YER- sont-ils trop intimes pour former des suffixes, surtout pour des noms propres. Cela justifie sans doute que Tolkien traite NDUR- et NDIL- comme une dichotomie dans sa lettre à M. Rang. Le parallèle fait avec Sam prend alors une profondeur spéciale, puisqu'il renvoie à l'ensemble du SdA, où Sam passe de la qualité de serviteur dévoué à son maître à celui d'ami et de confident, et finalement d'héritier.
Peut-être est-ce pousser un peu loin l'exercice que d'y voir un lien avec la citation évangélique mise en exergue de cet article ? Je constate cependant qu'au début du roman, Sam se sert de la proximité avec Frodo que lui permet son métier afin d'épier ce dernier pour le compte de Merry et Pippin, mais sans connaître les tenants et les aboutissants de l'affaire, alors qu'à la fin, c'est à lui qu'incombe la tâche d'écrire la conclusion du Livre Rouge et de le transmettre à ses propres héritiers...
E.

