18-07-2022, 15:21
Hyarion Wrote:Si je puis me permettre, ce serait toujours appréciable, dans la mesure du possible, de ne peut pas destiner <i>in fine</i> uniquement ladite étude à un public de spécialistes des langues inventées.
En même temps, c'est quand même ma principale spécialité dans le domaine tolkienien, ainsi que le concept de la présente section et des colloques Omentielvar.
Je m'efforce toujours, évidemment, de tisser des liens entre philologie et littérature, puisqu'il s'agit à mon sens de deux formes d'art indissociables chez Tolkien, mais je ne promets pas de fournir une version expurgée des détails linguistiques qui en forment la fondation. Bien sûr, l'amateur d'architecture n'est pas forcément un ingénieur se passionnant pour la façon dont l'art avec lequel les fondations ont été établies permet de bâtir d'admirables superstructures. Toutefois, celui qui veut produire une étude complète sur un bâtiment remarquable se doit, à mon sens, de n'en pas exclure les parties ordinairement invisibles. Il conviendrait même qu'il présente la manière dont l'emplacement et les matériaux ont été choisis.Bref, voici donc (à peu près) finalisée la partie de mon étude relative à The Nature of Middle-earth, qui m'a conduit à drastiquement réviser mon analyse des passages correspondant de « Quendi and Eldar » :
[séparation]
In this matter the Elven-tongues make distinctions
Dans une longue note à un essai écrit vers 1959, Tolkien met à nouveau en rapport les deux suffixes qui nous intéressent. Ce texte existe sous deux formes, dont la première est intitulée « Du Temps en Arda », tandis que la seconde, simple révision de la première avec quelques ajouts, porte le titre « Échelles temporelles ». Malheureusement, cette nouvelle version est incomplète et s’arrête avant de discuter la racine √ndur. Tolkien y aborde la notion de « conjoint désiré » chez les Elfes, une expression équivalente à « tomber amoureux » chez les Hommes, ce qui le pousse à clarifier les termes elfiques associés aux notions d’amour et d’amitié. Il commence par signaler que le terme elfique désignant l’amour correspond plutôt à la notion humaine d’amitié (voire de simple « estime » d’après la version révisée du texte), bien qu’il s’agisse d’un sentiment plus fort, plus intense et plus durable chez les Elfes. Tolkien semble considérer qu’il s’agit d’un sentiment qui ne requiert pas forcément une réciprocité de même ordre (1) et s’exprime indépendamment du sexe des personnes concernées :
[colonne][gauche]Il s’agissait principalement d’un mouvement ou d’une inclinaison de la fëa et pouvait par conséquent advenir entre personnes du même sexe ou de sexes différents. Il n’incluait pas de désir sexuel ou procréatif, quoique naturellement chez les Incarnés la différence de sexe altérait cette émotion, puisque les Eldar considèrent que le « sexe » relève aussi de la fëa et pas uniquement du hröa, et par conséquent n’est pas entièrement inclus dans la procréation.[/gauche][droite=NM]This was primarily a motion or inclination of the fëa, and therefore could occur between persons of the same sex or different sexes. It included no sexual or procreative desire, though naturally in Incarnates the difference of sex altered the emotion, since “sex” is held by the Eldar to belong also to the fëa and not solely to the hröa, and is therefore not wholly included in procreation.[/droite][/colonne]
Ce sentiment est représenté par la racine √mel, qui donne en quenya emel ou melmë, ainsi que les dérivés melotorni « frères d’amour » et meletheldi « sœurs d’amour ». Tolkien ajoute que le « désir sexuel (pour le mariage et la procréation) » était lui représenté par la racine √yer, en quenya yermë, mais que pour les Elfes non corrompus il n’advenait jamais sans l’autre forme d’amour que représente √mel, ni en l’absence de désir d’enfants :
[colonne][gauche]Cet élément était donc rarement employé, sauf pour décrire les occasions de sa dominance dans le processus de courtise et de mariage. Les sentiments des amants désirant le mariage et des époux étaient habituellement décriés par √mel. Cet « amour » demeurait bien sûr permanent après la satisfaction de √yer durant le « Temps des Enfants », mais était renforcé par cette satisfaction et par sa mémoire pour former une union (de sentiment, non pas ici par la « loi ») normalement indestructible.[/gauche][droite=NM]This element was therefore seldom used except to describe occasions of its dominance in the process of courting and marriage. The feelings of lovers desiring marriage, and of husband and wife, were usually described by √mel. This ‘love’ remained, of course, permanent after the satisfaction of √yer in the “Time of the Children”; but was strengthened by this satisfaction and the memory of it to a normally unbreakable bond (of feeling, not here to speak of “law”).[/droite][/colonne]
Ce n’est qu’après ce préambule que Tolkien aborde la question qui nous préoccupe et qu’il distingue des précédents en signalant qu’il « ne concernaient normalement pas des individus ou des personnes, et n’avaient aucun lien avec le sexe (que ce soit pour la fëa ou le hröa) ». Il y compare √ndil avec l’élément -phile ou phil(o)- dans nos langues, à l’instar d’Anglophile, bibliophile, philosophie ou philologie et considère qu’il s’agit donc d’un « sentiment de préoccupation particulière, de soin ou d’intérêt » qui peut aussi bien concerner « les choses (comme les métaux), les créatures inférieures (comme les oiseaux ou les arbres), ou les processus de pensée et d’enquête (comme l’histoire), ou les arts (comme la poésie), ou les groupes de gens (comme les Elfes ou les Nains) ». La seconde version du texte précise qu’on pourrait ainsi en faire un équivalent des arts et des sciences des Hommes, mais là encore avec une intensité et une affection supérieure, ce que Tolkien illustre par l’exemple ornendil « un amant des arbres ». Sont également cités les exemples Valandil « Oswine, amant des Valar » et Elendil (< eledndil) « Ælfwine, amant des Elfes », auxquels la première version ajoute Elen-dil « [amant] des Étoiles » et Eärendil « amant de la Mer » (2). Cette description se conclut ainsi :
[colonne][gauche]√ndil (nilmë) peut être appelé « amour », parce que si sa source principale était une préoccupation pour des choses différentes de soi en tant que telles, elle incluait une satisfaction personnelle dans la mesure où cette inclinaison faisait partie du caractère inhérent de l’« amant » et que l’étude ou le service des choses aimées étaient nécessaires à son accomplissement.[/gauche][droite=NM]√ndil (nilmë) may be called “love”, because while its mainspring was a concern for things other than self for their own sakes, it included a personalsatisfaction in that the inclination was part of the “lover’s” native character, and study or service of the things loved were necessary to their fulfilment.[/droite][/colonne]
Par contraste, √ndur correspond, au moins originellement à un sentiment de nature moins personnel, « à la fidélité et à la dévotion dans le service, produites par les circonstances plutôt que de manière inhérente au caractère ». Cependant, chez les Eldar, ce sentiment s’accompagne normalement d’un intérêt personnel qui pouvait correspondre à √ndil , voire à √mel, ce qui explique l’obscurcissement entre NDIL et NDUR, en particulier dans les noms propres ultérieurement adoptés par les Hommes (ou même par les Elfes, précise le texte, bien que nous ne disposions d’aucun exemple de ce type). Au sens strict, la différence pouvait équivaloir à celle qui distingue l’« amateur » du « professionnel », si l’on en écarte la notion de rémunération. Tolkien l’illustre de la sorte :
[colonne][gauche]Ainsi un ornendil était une personne qui « aimait » les arbres et qui (sans doute en plus de les étudier pour les « comprendre ») ressentait un transport particulier pour eux, mais un ornendur était un gardien d’arbres, un forestier, un « homme des bois », une personne concernée par les arbres « professionnellement », pourrait-on dire. [/gauche][droite=NM]Thus an ornendil was one who ‘loved’ trees, and who (in addition no doubt to studying to “understand” them) took an especial delight in them; but an ornendur was a tree-keep, a forester, a ‘woodsman’, a man concerned with trees as we might say “professionally”.[/droite][/colonne]
Cette conception d’ensemble est reprise dans plusieurs notes de l’essai « Quendi and Eldar », daté de 1959–1960, bien que seul le suffixe -(n)dil y soit détaillé. Tolkien y indique que le surnom le plus fréquent des Lindar est Nendili « Amant de l’eau » en raison de leur amour des rivières, des lacs et de la Grande Mer (WJ, p. 382, 411 n.d.a. 14). Dans ce texte, Tolkien révise l’étymologie d’Elendil, qui signifie désormais au sens propre « amant ou étudiant des étoiles » et désigne « ceux qui se dévouent au savoir astronomique ». Il ajoute qu’une confusion sur la racine EL a cependant conduit les Edain à lui attribuer la signification « Ami des Elfes », ce qui correspondrait plutôt à Quen(den)dil ou Eldandil. Ces noms impliquent « une préoccupation profonde pour tout le savoir relatif aux Elfes, sans exclure l’affection et les loyautés personnelles » (WJ, p. 410, n.d.a. 10). Il n’en va pas de même pour l’élément mel, pur sentiment d’affection, ce qui explique pourquoi le terme d’Amis-des-elfes correspond au q. Eldameldor < q. meldor « amants, amis » (3). Ce nom signifie au sens propre « Amants des Elfes », ce qui reprend manifestement l’équivalence amour-amitié pour la racine MEL que détaillait le texte précédent (4).
[séparation]
(1) De fait, il ajoute plus loin : « les Eldar considéraient que cette émotion pouvait à juste titre être ressentie par les Incarnés envers d’autres que les personnes, puisqu’ils sont “apparentés” à toutes choses en Arda, au travers de leur hröa et de l’intérêt conçu par leur fëa, chacune dans son propre hröa et ainsi dans toutes les substances d’Arda) ».
(2) La première de ces deux omissions est probablement significative, comme nous le verrons ci-dessous.
(3) Vu que l’élément final -meldo® n’est nulle part considéré comme un suffixe, il faut sans doute considérer ici qu’il s’agit d’un mot composé Elda-meldor, à l’instar de son équivalent anglais Elf-friends.
(4) Tolkien donne aussi l’équivalent sind. Elvellyn < mellyn, de même sens (ibid.). Ce dernier terme est bien sûr le pluriel de mellon « ami », qui forme le mot de passe des Portes de la Moria (SdA, II/4 ; PE 17, p. 40–41).

