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Amis et serviteurs : une analyse de deux suffixes elfiques
#47
Comme je suis relativement satisfait de l'avancée de ce dossier, j'en profite pour revenir sur la remarque de Didier, à laquelle j'avais déjà répondu :

Elendil Wrote:L'un dans l'autre, j'aurais tendance à penser qu'on s'éloigne encore plus du sujet, puisqu'on passe d'« aider (& être d'accord) » à « traiter (médicalement) ». Quoiqu'il en soit de l'étymologie finale du sind. athelas et de son éventuel rapprochement avec le q. aþumo, l'élément -stamo possède très vraisemblablement une étymologie différente. Bref, autant appliquer ta suggestion :

Hisweloke Wrote:"Avant de nous pencher plus avant sur l’interprétation de ce dossier, peut-être faut-il nous demander s’il n’existerait pas d’autres suffixe..." = pour moi, tu fais trop long, et là tu t'égares dans une digression qui outre le caractère (par nature des sources) un peu fumeux autour de Rómestámo, Denethor &Cie, coupe ton propos et ne mériterait au mieux qu'une longue note de bas de page. « Début, milieu, fin », l'ami, raconte une histoire sans te perdre (défaut que je connais aussi!) dans la sous-histoire du voisin de pallier de tes personnages principaux Big Grin

Je prends donc bonne note du conseil et je verrai ce qui mérite réellement d'être gardé.

Paroles pleines de bonne volonté, mais force est de reconnaître qu'au final, j'ai profité d'avoir passé ce développement en appendice (ce sera le dernier) pour faire nettement plus long. Je livre le résultat final aux amateurs d'étymologie, tout en sachant qu'il ne satisfera sans doute pas ceux qui préfèrent les synthèses courtes et l'absence de digressions. Peut-être s'y trouvera-t-il toutefois quelques détails utiles pour le travail de Hyarion :

[séparation]

IV. Les autres racines elfiques désignant l’amitié et le service

Bien qu’ils forment une paire, les suffixes -ndil et -ndur ne peuvent manifestement être isolés des termes elfiques exprimant des notions voisines. Il existe évidemment d’autres racines qui servent à exprimer les notions d’amour, d’amitié, d’intérêt, de désir ou de service. Le cadre de la présente étude ne permet pas d’en faire un recensement exhaustif, mais nous tâcherons ici de présenter celles qui sont le plus étroitement attachées aux deux suffixes qui nous préoccupent. De fait, la majorité des éléments en question ne semble pas en lien avec eux, soit qu’il s’agisse de conceptions alternatives ultérieurement écartées, soit que les termes concernés dérivent par glissement sémantique d’une racine dont le sens premier est trop lointain pour nous retenir. Dans cet ordre d’idées, on pourrait citer pour l’amitié quatre dérivés de la racine gṛþ-, le q. karda- « admirer, avoir de l’affection ou du respect pour », ainsi que les gn. garth « aimé », gartha- « admirer, avoir de l’affection ou du respect pour » et grith « soin, attention, affection » (PE 11, p. 37–38, 42), deux de la racine *mab, mam « quelque chose d’agréable », les gold. mav- « aimer » et mavros « désir, envie ardente » (PE 11, p. 57), un de la racine SṆTṆ « estimer », le q. santa « cher, aimé » (PE 12, p. 85), un de la racine WED « attacher », le nold. gwend « attache, amitié » (LRW, p. 397–398), sans oublier le verbe q. tyaz- « aimer, apprécier » (PE 22, p. 119–120), vraisemblablement dérivé d’une racine #TYAS en lien avec le choix (cf. TYASA « goûter, essayer, choisir, tester, sélectionner » > q. tyastava- « goûter (à) », tyasa- « tester, essayer, prendre, choisir », tyasta- « mettre à l’épreuve » ; PE 12, p. 49). Pour le service, on pourrait relever quatre dérivés de la racine BEW- « suivre, servir », les tel. būa- « servir » et būro « vassal », ainsi que les nold. buio « servir, être en allégeance à » < *beuyā́- et bior, beor « suivant, vassal » < *beu̯rō (LRW, p. 352–353 ; VT 45, p. 7), deux du terme primitif *norokā́ « esclave, captif, serviteur », les q. norka et gold. drog, de même sens (PE 11, p. 31) ou trois de la racine VṚTYṚ « servir », les q. virt, virty- ou vartyo « serviteur, esclave », virti- « servir » et vartyane « service » (PE 12, p. 102).

Plus comparables déjà à nos deux suffixes, certains éléments appartenant à ces champs sémantiques semblent susceptibles d’être employés comme élément final d’un nom propre. Ainsi le nom q. Eldairon, utilisé à une occasion pour désigner le personnage d’Ælfwine dans les Contes perdus (LT2, p. 313), semble contenir un suffixe signifiant « ami », lequel reste malheureusement obscur. Son équivalent gold. Lúthien, glosé « Ami » ou « Vagabond » (LT2, p. 301–302, 304), est encore moins analysable et l’oscillation entre les deux significations montre que Tolkien lui-même n’avait pas dû déterminer son étymologie. La racine THĀ/ATHA « être utile, avoir envie d’assister (tout travail, etc.), agréer, consentir » est déjà plus intéressante. Elle donne notamment les q. aþumo « ami en cas de besoin, ami avec des intérêts partagés, collègue » et aþea « bénéfique », ainsi que les tel. aþa- « prendre parti pour, s’allier à, assister, servir » et aþaro « allié, assistant ou satellite », quoique l’étymologie de certains mots soit obscurcie en raison de la proximité d’une autre racine relative à la médecine (PE 22, p. 165–166). Surtout, c’est de cette base que dérive une interprétation temporaire du nom de l’Elfe Denethor < *Ndanithārō « Sauveur des Dani » (LRW, p. 175, 188, 353), avant que Tolkien ne révise entièrement ce nom en le faisant dériver des nand. *dene « mince et fort, souple, agile » et thara « grand (ou long) et svelte » (WJ, p. 412). Elle pourrait en outre être à l’origine de l’élément q. #-(s)támo « aide [agent] » dans le nom Rómestámo « Aide-de-l’Est », attribué à l’un des deux Ithryn Luin dans un texte tardif (PM, p. 385), à condition d’admettre pour ce nom une évolution phonologique irrégulière (1). Elle relève en tout cas du domaine sémantique de l’aide en tant que consentement à l’autre et volonté de se joindre à lui.

Restent donc principalement les deux racines que Tolkien a explicitement mises en lien avec -ndil et -ndur, qui sont données sous les formes √mel et √yer dans l’essai « Du Temps en Arda ». La première de celle-ci constitue l’un des éléments les plus stables des langues elfiques inventées par Tolkien. Attestée sous la forme MELE- « aimer » dans le Qenya Lexicon, elle est dotée de dérivés comme les q. mel- « aimer », meles(se) « amour », melin « cher, aimé » (PE 12, p. 60), ainsi que les gn. mel· « aimer », meleth « amour », melethron ou melethril « amant » et melon ou meltha « cher, aimé » (2) (PE 11, p. 57). Les nombreuses formes attestées dans « Les Étymologies » ont été citées plus haut. Cette racine s’observe aussi dans divers textes tardifs, où l’on trouve mention de la racine MEL « aimer » (PE 17, p. 41, 165 ; PE 18, p. 96, cf. p. 46) et de dérivés comme les q. #mel- « aimer » < *melā (PE 22, p. 130, 134 ; VT 49, p. 15, 21), málo « ami, camarade » (PE 18, p. 96, cf. p. 46), #meldo ou #meldë « ami, amant » (3) (WJ, p. 412 ; VT 49, p. 40), méla « aimant, affectionné » (VT 39, p. 13), melima « aimant, très affectionné » (PE 22, p. 156) et melda « cher, aimé » < *mel-nā (PE 17, p. 41, 56–57, 109), le tel. māla « aimant, affectionné » (VT 39, p. 13), ainsi que les sind. mellon « ami » (SdA, II/4 ; Lettres, no 347 ; PE 17, p. 41 ; VT 44, p. 26) et mell « cher, aimé » (PE 17, p. 41). Il s’agit manifestement d’un élément désignant la pure action d’aimer, l’affection éprouvée pour autrui sans mélange.

Enfin viennent les éléments servant à exprimer la notion de désir, attestés sous différentes formes alternatives ou complémentaires, dont les plus anciennes semblent remonter au Gnomish Lexicon, à l’instar des gn. îr- ou ir- « avoir envie ; vouloir, avoir l’intention », irthod « intention, décision, vouloir », irm « un souhait, décision, résolution » et irn « désiré, souhaité » (PE 11, p. 51–52, cf. p. 46). Ces termes pointent collectivement vers une racine #IRI « souhaiter, vouloir », d’où pourrait également dériver le q. irya et le gn. erth, erdh- « souhait » (PE 13, p. 116). Cette base est attestée sous la forme ĪR « désirable, magnifique » dans « Les Étymologies » (VT 45, p. 18), mais aucun dérivé n’y est listé. Il est probable en effet que Tolkien l’ait désormais considérée comme une forme alternative de la racine ID-, à laquelle sont rattachés les q. íre « désir, envie » < īdē, írima « aimable, désirable », indo « cœur, humeur », ainsi que plusieurs termes noldorins liés à la pensée et à la réflexion (LRW, p. 361 ; VT 45, p. 17) (4). En parallèle, Tolkien introduit deux nouvelles racines sémantiquement proches, YES- « désir(er) », dotée des dérivés q. yesta- « désirer » et nold. iest « souhait » (LRW, p. 400 ; VT 46, p. 23) et YER- « ressentir un désir sexuel », à laquelle sont rattachés les q. yére et nold. îr, vraisemblablement de même sens (VT 46, p. 23) (5). La racine IR- « désirer, se languir de » et sa variante ID- réapparaissent dans des notes associées à l’appendice linguistique inachevé du Seigneur des Anneaux, accompagnées des dérivés q. írima « désirable, aimable (surtout appliqué à des personnes, en particulier des femmes) » et sind. írui, de même sens (PE 17, p. 112, 155, cf. p. 165). Le nom du Vala Irmo, diversement glosé « Désir (de ce qui pourrait ou devrait être) ; Désireux ; Maître du Désir » (MR, p. 150 ; PE 17, p. 48 ; PE 21, p. 85), doit lui aussi être dérivé de l’une ou l’autre de ces formes. Quelles que soit les relations étymologiques entre ces quatre bases, il est manifeste qu’elles expriment des notions proches et ne peuvent se rapporter à l’amour qu’au titre d’un besoin ou d’une envie. Cela justifie pleinement que les termes de quenya renvoyant à l’amour physique en soient dérivés.

[séparation]

(1) En effet, rómen + #þámo donnerait normalement **rómettámo, **rómentámo ou **rómensámo > **rómessámo, selon l’ancienneté et le dialecte auquel appartiendrait le nom en question, si l’on se fie à la « Quenya Phonology » (PE 19, p. 89, cf. p. 44). La forme alternative Róme(n)star (PM, p. 391 n. 28) suggère plutôt une élision du -n final de Róme(n) « Est » et un deuxième élément dont la forme primitive serait #stamō, qui dériverait plus vraisemblablement d’une racine STAM-, non attestée, mais sous-entendue par la forme primitive *stama- « barrer, exclure », dont dérive le second élément du q. sandastan « barrière de bouclier » (CLI, III/1 n. 16). Cela suggérerait que Rómestámo signifie littéralement « Défenseur de l’Est ». Merci à Didier Willis de m’avoir rappelé l’existence de la forme alternative Róme(n)star, qui permet de préciser l’étymologie la plus probable.

(2) Pour chacune de ces deux paires de mots, le premier terme est vraisemblablement masculin et le second féminin.

(3) Le premier de ces deux termes est à l’évidence masculin et le second féminin.

(4) À l’appui de cette hypothèse, signalons que ces deux racines sont écrites au crayon sur le folio 32, mais que ID- fait partie de la strate initiale de rédaction, tandis que ĪR- est un ajout dans la marge du bas ; cf. VT 46, p. 25.

(5) Ces deux entrées figurent sur le folio 33, où YES- fait partie de la première phase de rédaction au crayon, alors que YER- semble être une addition tardive au stylo-bille ; cf. VT 46, p. 23, 25. Dans la mesure où YES- n’est pas biffée, il est vraisemblable que Tolkien ait conçu YER- comme une racine apparentée à la signification spécialisée. Cela indique de plus que l’ajout de cette dernière racine est sans doute contemporain de celui de NDUR, NUR, ce qui laisserait penser que Tolkien avait imaginé la conception exposée dans « Du Temps en Arda » près d’une vingtaine d’années avant de la formaliser.

E.
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