27-07-2022, 18:30
Elendl Wrote:Bon, je n'ai pas l'impression que la question passionne les foules (ou alors celles-ci sont subjuguées, on peut toujours rêver ;)) [...]
Tu peux rester éveillé : je suis subjugué. Je viens de reprendre le tout et c'est un travail magnifique.
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Deux petites typos que tu as peut-être déjà corrigées :
- « Avec cette explication, Tolkien concilie à la fois l’histoire externe et externe de ses langues » → les histoires interne et externe
- « il existe d’autres racines qui servent à exprimer les notions d’amitiés, d’intérêt ou de service » → les notions d'amitié
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Sur le fond, ma seule suggestion serait de souligner le caractère central, chez Tolkien, de l'amour de l'autre en tant qu'autre, ainsi que je le rappelais plus haut. Cette « composante fondamentale de l'amour (et de la Faërie) chez Tolkien » me semble vraiment caractériser √ndil, à bien tout relire (et non pas être commun à √ndil et √ndur). Elle recoupe de ce fait de beaucoup la φιλία (philía) des grecs anciens [small](*)[/small]. Sosryko et moi avons pas mal bossé le sujet et pouvons donner quelques références le cas échéant. Encore que le seul essai On Smith of Wootton Major résume bien les choses, je trouve [small](**)[/small]. Sans en faire un chapitre, ce serait là une destination de ton étude au-delà du public de spécialistes des langues inventées, pour reprendre Hyarion, tout en restant entièrement dans le sujet (si Tolkien perfectionne ses langues, c'est aussi pour perfectionner ce qu'il a à dire avec elles).
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Sur la forme, ma seule critique concerne l'usage de « l'amant » dans ta traduction, dont il a été question plus haut. J'y ai buté tout le long de la lecture de l'article (sauf en un endroit). De même tout récemment, quand on m'a proposé de relire un certain index ;).
Certainement pas à cause du caractère désuet, loin s'en faut — ce n'est pas moi que ça gênerait.
Mais déjà, le suffixe -(n)dil ne peut être traduit idéalement en anglais. Tolkien n'utilise pas toujours lover et doit régulièrement varier ses gloses. Ex. Arandil ne sera jamais glosé « King-lover » ;) ni Mardil « House-lover », etc. Or, je trouve que nous sommes ici, comme en d'autres endroits, amenés à traduire le texte en cherchant à traduire l'elfique et non l'anglais, qui n'est qu'un moyen terme imparfait (de meilleurs moyens termes seraient l'anglo-saxon -wine ou le grec ancien -phile).
Ensuite, je suis bien d'accord que, techniquement, « l'amant » et « l'amateur » seraient les deux substantifs les plus exacts, puisque l'on cherche à rendre ici, en fin de compte, « celui qui aime » [small](***)[/small]. Mais l'un et l'autre sont connotés à un point tel que le verre de la traduction en serait tellement coloré (le premier du fait de sa connotation érotique, le second du fait de sa connotation béotienne) qu'il deviendrait déformant.
Dans le même temps, « l'ami » français a un champ sémantique plus large et moins réducteur que friend en anglais (et pour cause, il partage l'étymon de « l'amour » quand friend est étranger à love). À ce titre, je ne suis pas persuadé qu'il faille coûte que coûte distinguer entre friend et lover. Mais, si l'on y tient, « l'amoureux » s'entendrait mieux que « l'amant ». Une manière de percevoir les recoupements des différents champs sémantiques peut être proposée à l'aide d'un dictionnaire bilingue (ici les « principales traductions » de Wordreference, les encadrés sont miens). La manière est approximative et certes un peu grossière mais permet justement de saisir ce qui vient le plus immédiatement à l'esprit.
Ainsi, le premier sens de lover, qui se prête bien à relayer -(n)dil, ne trouve pas de correspondance dans l'espace sémantique de « l'amant » (la correspondance existe, bien sûr, mais le fait qu'elle n'apparaisse pas ici montre que cette correspondance est très lointaine). En matière de sens “évidents”, ceux de « l'amant » sont même très exactement ceux de lover sauf celui en correspondance avec -(n)dil :
[colonne][gauche]
[/gauche][droite]
[/droite][/colonne]Les autres termes évoqués plus haut s'y retrouvent mieux.
Qu'il s'agisse de « l'ami » :
[colonne][gauche]
[/gauche][droite]
[/droite][/colonne]Ou de « l'amoureux » :
[colonne][gauche]
[/gauche][droite]
[/droite][/colonne]Silmo nous a d'ailleurs donné ci-dessus l'exemple d'un cas valant dans une certaine mesure par analogie. L'œuvre de Raymond Lulle, écrite en catalan, [emphase]« Llibre d'amic e amat »[/emphase], fut traduite chez nous [emphase]« Le livre de l'Ami et de l'Aimé »[/emphase] et chez nos cousins outre-manche [emphase]« Book of the Lover and the Beloved »[/emphase] (aucune chance de traduire par friend, même sans la dyade, mais « l'ami » s'y prête sans difficulté).
À la fin, je ne crois pas qu'il faille s'astreindre à une correspondance terme à terme stricte. Tolkien n'hésite pas à basculer régulièrement sur l'alternative « dévoué à ». Il me semble que l'on peut étendre cette souplesse. Et, lorsqu'un substantif est souhaitable, me paraissent plus naturels « l'ami de » et « l'amoureux de » (selon que, respectivement, l'on préfère une traduction plutôt transparente ou colorée). À noter qu'il est aussi possible de neutraliser la problématique en optant pour une locution « celui qui aime », ce que permet le contexte de ces usages (index ou notes philologiques).
Pour être complet, Daniel a traduit, dans l'index du Silmarillion :
- Elendil = Elf-friend = « Ami des Elfes »
- Amandil = Lover of Aman = « Amoureux d'Aman »
- Elendil = Star-lover = « Amant des étoiles »
- Eärendil = Lover of the Sea = « Amant de la Mer »
- Mardil = devoted to the House = « dévoué à la Maison ».
J'ai eu le même sentiment pour les deux occurrences avec « l'amant » : celui d'une grande poésie et d'une grande beauté, mais aussi celui d'un morceau d'étoffe rare reprisé sur un autre tissu, tirant sur lui au risque de se déchirer ;).
[séparation]
<small>(*) À ce titre, autant la correspondance entre √ndil et φιλία (philía) est solide, et (modulo la loi naturelle) celle de √yer avec ἔρως (érōs), autant les autres correspondances avec le grec ancien ne me semblent pas probantes.
(**) Comme on s'en inquiétait sur ledit fuseau, la publication de cette traduction a semble-t-il posé problème — je fais donc partie des chanceux avec un collector :).
(***) La traduction par « amant » ne me choque pas à cet endroit, où le mot se “charge” sémantiquement à son contexte, et où les guillemets sont une aide, certainement :
[citation]√ndil (nilmë) peut être appelé « amour », parce que si sa source principale était une préoccupation pour des choses différentes de soi en tant que telles, elle incluait une satisfaction personnelle dans la mesure où cette inclinaison faisait partie du caractère inhérent de l’« amant » et que l’étude ou le service des choses aimées étaient nécessaires à son accomplissement.[/citation]</small>

